Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2407960
jeudi 11 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2407960 |
| Type | Ordonnance |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | ACTIS AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 1er juillet 2024, M. A B, représenté par
Me Joory, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de lui délivrer une carte de résident portant la mention " réfugié ", ou à titre subsidiaire d'achever l'instruction de sa demande, dans un délai de huit jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 200 euros par jour de retard, et dans l'attente de renouveler son attestation de prolongation d'instruction, dans un délai de 24 heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et sous la même astreinte ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la condition tenant à l'urgence est remplie dès lors qu'il se trouve dépourvu de tout justificatif de la régularité de son séjour alors qu'au regard de sa qualité de réfugié, la préfète du Val-de-Marne était tenue de lui délivrer une carte de résident dans le délai de trois mois, en vertu des articles L. 424-2 et R. 431-15-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il se trouve placé dans une situation de grande précarité mettant en péril les droits associés à la protection internationale ainsi que son emploi ;
- cette situation porte une atteinte grave et manifestement illégale à l'exercice effectif de son droit d'asile, protégé par l'article 27 de la Convention de Genève et l'article 24 de la directive 2011/95/UE du 13 décembre 2011 ;
- elle porte également atteinte à son droit d'aller et venir, garanti par les stipulations de l'article 5 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 2 du protocole additionnel n° 4 à cette convention ;
- elle méconnaît son droit au travail ainsi que son droit à la dignité, consacré par les 10ème et 11ème alinéas du Préambule de la Constitution de 1946.
Par un mémoire en défense, enregistré le 9 juillet 2024, la préfète du Val-de-Marne, représentée par Me Termeau, conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que la préfecture de police, anciennement compétente pour le traitement de la demande de M. B, ne lui a toujours pas transféré le dossier du requérant, malgré une demande en ce sens, ce qui met ses services dans l'impossibilité de traiter ce dossier.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la Constitution ;
- la Convention de Genève de 1951 ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la directive 2011/95/UE du Parlement européen et du Conseil du
13 décembre 2011 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Letort, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 9 juillet 2024 à 14h00 en présence de
Mme Dusautois, greffière d'audience, ont été entendus :
- le rapport de Mme Letort, qui a informé les parties, sur le fondement des articles
R. 522-9 et R. 611-7-3 du code de justice administrative, de ce que l'ordonnance à intervenir était susceptible de prononcer une injonction d'office tendant au transfert par les services de la préfecture de police de la demande de carte de résident présentée par M. B auprès des services de la préfecture du Val-de-Marne ;
- et les observations de Me Rahmouni, représentant la préfète du Val-de-Marne, qui fait valoir en outre qu'à défaut de toute information sur la présentation d'une demande de titre de séjour par le requérant, ses services ne sont pas en mesure de la traiter.
M. B n'était ni présent ni représenté.
Considérant ce qui suit :
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1. D'une part, aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de
quarante-huit heures ".
2. D'autre part, aux termes de l'article L. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel la qualité de réfugié a été reconnue en application du livre V se voit délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans ". Selon l'article L. 424-4 de ce code : " Le délai pour la délivrance de la carte de résident prévue à l'article L. 424-1 après la décision de reconnaissance de la qualité de réfugié par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile est fixé par décret en Conseil d'État ". Enfin, l'article R. 424-1 du même code dispose que " Le préfet procède à la délivrance de la carte de résident prévue aux articles L. 424-1 ou L. 424-3 dans un délai de trois mois à compter de la décision de reconnaissance de la qualité de réfugié par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit
d'asile () ".
3. Enfin, aux termes de l'article R. 431-20 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () le titre de séjour est délivré par le préfet du département dans lequel l'étranger a sa résidence () ". Selon l'article L. 114-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Lorsqu'une demande est adressée à une administration incompétente, cette dernière la transmet à l'administration compétente et en avise l'intéressé () ". Il résulte de ces dispositions qu'il appartient au préfet, saisi d'une demande de titre de séjour, d'apprécier si cette demande relève de sa compétence territoriale à la date à laquelle il statue. Dans le cas où il considère qu'elle n'en relève pas, il lui incombe, conformément aux dispositions de l'article L. 114-2 du code des relations entre le public et l'administration, de la transmettre au préfet qu'il estime territorialement compétent pour se prononcer sur le droit au séjour de l'intéressé.
4. M. B, ressortissant afghan né le 1er janvier 1993 à Kaboul (Afghanistan), bénéficiaire du statut de réfugié depuis une décision du 9 décembre 2022, a présenté le
23 novembre 2023 une demande de délivrance d'une carte de résident mention " réfugié ". Le requérant a été mis en possession d'attestations de prolongation d'instruction, renouvelées jusqu'au 22 février 2024. M. B demande, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, qu'il soit enjoint à la préfète du Val-de-Marne de lui délivrer la carte de résident sollicitée, ou à défaut d'achever l'instruction de cette demande, et dans tous les cas de mettre à sa disposition une nouvelle attestation de prolongation de l'instruction de cette demande.
5. Il résulte de l'instruction que la demande de titre de M. B présentée le
23 novembre 2023 sur la plateforme " Administration Numérique des Etrangers en France " (ANEF) alors qu'il résidait rue de Cheminot à Paris, a été initialement traitée par les
services de la préfecture de police. Il ressort des termes du mémoire en défense que
le requérant a sollicité son changement d'adresse sur ANEF, depuis son déménagement à
Villeneuve-Saint-Georges le 23 décembre suivant, les services préfectoraux du Val-de-Marne étant dès lors devenus territorialement compétents pour traiter sa demande de titre de séjour, en vertu des dispositions de l'article R. 431-20 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La préfète du Val-de-Marne fait valoir qu'à défaut d'avoir reçu la transmission de cette demande, ses services se trouvent dans l'impossibilité de l'instruire. Ainsi, alors d'une part que l'Etat est tenu de délivrer une carte de résident au bénéficiaire de la protection internationale dans le délai de trois mois à compter de la reconnaissance de ce statut, et que d'autre part M. B justifie des menaces pesant à brève échéance sur son contrat de travail, en ne renouvelant pas l'attestation de prolongation d'instruction du requérant, les services de l'Etat portent une atteinte grave et manifestement illégale au droit au travail de M. B.
6. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu, d'une part, d'enjoindre aux services de la préfecture de police de transmettre le dossier de demande de carte de résident de M. B à la préfecture du Val-de-Marne, dans le délai de deux jours à compter de la notification de la présente ordonnance. D'autre part, il y a lieu d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de mettre une attestation de prolongation d'instruction à la disposition de M. B, dans le délai de deux jours à compter de la même notification. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée par la requête.
Sur les frais de justice :
7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : Il est enjoint au préfet de police de transmettre à la préfète du Val-de-Marne la demande de carte de résident présentée par M. B, dans le délai de deux jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne de mettre une attestation de prolongation d'instruction à la disposition de M. B, dans le délai de deux jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 500 euros au titre de l'article
L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie en sera adressée au préfet de police et à la préfète du Val-de-Marne.
La juge des référés,
Signé : C. LetortLa greffière,
Signé : O. Dusautois
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
La greffière,