Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2408113
jeudi 18 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2408113 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | ACTIS AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 3 juillet 2024 sous le n° 2408113, M. B C dit Mme A C, demeurant 26 rue Allard à Saint-Mandé (94160), représenté par Me Dupourqué, demande au juge des référés :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'ordonner sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative la suspension de l'exécution de la décision implicite du 13 novembre 2022 par laquelle le préfet du Val-de-Marne refuse de lui délivrer une carte de résident en tant que réfugiée ;
3°) d'enjoindre au préfet du Val-de-Marne de lui délivrer provisoirement sa carte de résident dans un délai de sept jours à compter de l'ordonnance de référé, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, ou à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et de la munir d'une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail dans l'attente de la décision à intervenir, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat le reversement à son conseil de la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que son conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle ; si la demande d'aide juridictionnelle est rejetée, mettre à la charge de l'État cette même somme au titre des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative.
M. C soutient que :
* la condition d'urgence de l'article L. 521-1 du code de justice administrative est satisfaite dès lors que la décision litigieuse préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à sa situation ; en l'espèce, la situation d'urgence est caractérisée par la circonstance qu'il s'est vu reconnaitre la qualité de réfugié par la Cour nationale du droit d'asile le 26 janvier 2022 mais reste dépourvu de titre de séjour et est placé dans une situation de précarité depuis une durée excessivement et anormalement longue ;
* il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée dès lors que :
- elle est entachée d'un défaut de communication de ses motifs en violation de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration ;
- elle méconnaît les dispositions des articles L. 424-1 et R. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile puisqu'elle s'est vu reconnaitre la qualité de réfugié par la Cour nationale du droit d'asile le 26 janvier 2022.
Par un mémoire en défense, enregistré le 5 juillet 2024, le sous-préfet de Nogent-sur-Marne conclut au rejet de la requête en faisant valoir que la condition d'urgence n'est pas satisfaite dès lors que M. C peut normalement déposer sa demande de titre sur le site de l'administration numérique des étrangers en France (ANEF) car il est bien reconnu comme réfugié.
Par un mémoire en réplique, enregistré le 17 juillet 2024, M. C conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens en soutenant, de plus, qu'une décision implicite de rejet de sa demande de titre est bien née, ce que corrobore les écritures du sous-préfet de Nogent-sur-Marne en défense qui l'a invité à déposer une nouvelle demande depuis le site internet de l'ANEF ; par suite, il maintient toutes ses prétentions.
Vu :
- le récépissé de demande de carte de séjour de M. C en date du
13 juillet 2022 ;
- la requête à fin d'annulation de la décision implicite litigieuse enregistré sous le
n° 2407822 ;
- la pièce, enregistrée le 8 juillet 2024, présentée par la préfète du Val-de-Marne ;
- les pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et le décret n° 91-1266 du
19 décembre 1991 portant application de cette loi ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 18 juillet 2024 en présence de Mme Aubret, greffière d'audience, M. Freydefont a lu son rapport.
Ni M. C, requérant, ni la préfète du Val-de-Marne, défendeur, ne sont présents ou représentés.
L'instruction a été close à l'issue de l'audience à 11 heures 40.
Considérant ce qui suit :
Sur la demande d'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
1. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 62 du décret n°91-1266 du 19 décembre 1991 pris pour l'application de ces dispositions : " L'admission provisoire est demandée sans forme au président du bureau ou de la section ou au président de la juridiction saisie () / L'admission provisoire peut être prononcée d'office si l'intéressé a formé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été définitivement statué. " Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Sur les conclusions à fin de suspension :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision " ; aux termes de l'article L. 522-1 du même code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () " ; aux termes de l'article R. 522-1 de ce code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit contenir l'exposé au moins sommaire des faits et moyens et justifier de l'urgence de l'affaire ".
3. Il résulte de l'instruction que M. B C dit Mme A C, ressortissant péruvien né le 19 septembre 1981 à Lambayèque, a sollicité le 13 juillet 2022 la délivrance d'une carte de résident en qualité de réfugié suite à la décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) en date du 26 janvier 2022. En application des dispositions combinées des articles R.* 432-1 et R. 432-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le silence gardé par les services préfectoraux du Val-de-Marne sur cette demande pendant plus de quatre mois a fait naître une décision implicite de rejet le 14 novembre 2022. C'est cette décision implicite dont M. C demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution par la présente requête.
En ce qui concerne la condition d'urgence :
4. Il résulte des dispositions précitées des articles L. 521-1 et R. 522-1 du code de justice administrative que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit s'apprécier objectivement et globalement. Enfin, la condition d'urgence s'apprécie à la date de la présente ordonnance.
5. Au cas d'espèce, M. C s'est vu reconnaitre la qualité de réfugié par la CNDA le 26 janvier 2022 mais reste dépourvu de titre de séjour et est placée dans une situation de précarité depuis une durée excessivement et anormalement longue. Il ne peut en effet ni obtenir un emploi, et donc des ressources financières, ni s'inscrire auprès de France Travail, ni bénéficier d'une couverture complète d'assurance maladie, ni accéder à des formations, ni ouvrir un compte bancaire. Par suite, en application des principes développés au point précédent, la condition d'urgence est démontrée.
En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :
6. Aux termes de l'article L. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel la qualité de réfugié a été reconnue en application du livre V se voit délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans. " Aux termes de l'article R. 424-1 du même code : " Le préfet procède à la délivrance de la carte de résident prévue aux articles L. 424-1 ou L. 424-3 dans un délai de trois mois à compter de la décision de reconnaissance de la qualité de réfugié par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile. "
7. M. C s'étant vu reconnaître la qualité de réfugié par décision de la CNDA du 26 janvier 2022, la préfète du Val-de-Marne doit, en application des dispositions précédentes, lui délivrer une carte de résident de dix ans. Par suite, c'est à bon droit que le requérant soulève la violation des dispositions précédentes.
8. Les deux conditions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant remplies, il convient donc d'ordonner sur le fondement de ces dispositions la suspension de l'exécution de la décision par laquelle la préfète du Val-de-Marne a implicitement rejeté la demande de renouvellement du titre de séjour de M. C.
Sur les conclusions accessoires :
9. En premier lieu, aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais. " ; aux termes de l'article L. 911-1 du même code : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. "
10. Compte tenu du motif de suspension retenu, ainsi que du caractère provisoire des mesures du juge des référés, la suspension de l'exécution de la décision prononcée au point 8 implique seulement qu'il soit enjoint à la préfète du Val-de-Marne de procéder au réexamen de la demande de M. C dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance et de lui délivrer immédiatement, le temps de ce réexamen, un récépissé l'autorisant à travailler. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu pour l'instant d'assortir cette injonction d'une astreinte.
11. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. " Aux termes de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " () Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou qui perd son procès, et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, à payer à l'avocat du bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, partielle ou totale, une somme qu'il détermine et qui ne saurait être inférieure à la part contributive de l'État, au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que le bénéficiaire de l'aide aurait exposés s'il n'avait pas eu cette aide. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. Si l'avocat du bénéficiaire de l'aide recouvre cette somme, il renonce à percevoir la part contributive de l'État. S'il n'en recouvre qu'une partie, la fraction recouvrée vient en déduction de la part contributive de l'État. Si, à l'issue du délai de douze mois à compter du jour où la décision est passée en force de chose jugée, l'avocat n'a pas demandé le versement de tout ou partie de la part contributive de l'État, il est réputé avoir renoncé à celle-ci () ".
12. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de celles de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 en mettant à la charge de l'Etat le reversement au conseil du requérant de la somme de 1 000 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle et que M. C soit définitivement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
O R D O N N E
Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : L'exécution de la décision par laquelle la préfète du Val-de-Marne a implicitement rejeté la demande de carte de résident de dix ans de M. C est suspendue.
Article 3 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne de réexaminer la demande de M. C dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance et de lui délivrer immédiatement, le temps de ce réexamen, un récépissé de demande de renouvellement de titre l'autorisant à travailler.
Article 4 : L'Etat versera au conseil du requérant la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle et que M. C soit définitivement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Me Dupourqué et au ministre de l'Intérieur et des Outre-mer.
Copie dématérialisée en sera adressée à la préfète du Val-de-Marne.
Fait à Melun, le 18 juillet 2024.
La juge des référés,
Signé : C. FreydefontLa greffière,
Signé : S. Aubret
La République mande et ordonne au ministre de l'Intérieur et des Outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,