Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2408128

vendredi 26 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2408128
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 3 juillet et le 24 juillet 2024, la société Albaugh TKI D.O.O., représentée par Me Lantrès et Me Merieu, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de la décision du 12 mars 2024 par laquelle l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (ANSES) a refusé de renouveler l'autorisation de mise sur le marché (AMM) du produit phytopharmaceutique " Solar 360 ", jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;

2°) d'enjoindre à l'ANSES de prendre une nouvelle décision sur sa demande de renouvellement de l'autorisation de mise sur le marché du produit phytopharmaceutique " Solar 360 " dans un délai d'un mois suivant l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 1 000 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge l'ANSES une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que la décision en litige lui cause une perte financière grave et immédiate liée, tout d'abord, à l'impossibilité de commercialiser le produit " Solar 360 " en France alors que cette commercialisation représente la majeure partie de son chiffre d'affaire sur ce territoire, sans que le délai de grâce consenti par la décision en litige n'y fasse obstacle, les stocks de produits disponibles étant très faibles, ensuite, à la perte des investissements réalisés pour l'acquisition de la société Industrias Afrasa et le renouvellement de l'autorisation de mise sur le marché du produit " Solar 360 ", également, au préjudice causé à sa réputation par la décision en litige et, enfin, à la perte définitive de sa clientèle contrainte d'acheter un produit concurrent.

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige aux motifs que :

* elle est insuffisamment motivée ;

* elle a été prise au terme d'une procédure irrégulière, faute pour l'ANSES d'avoir respecté les droits de la défense et le principe du contradictoire ;

* l'ANSES, en rejetant sa réclamation regardée à tort comme un recours gracieux, deux jours seulement après sa réception, a méconnu le principe de bonne administration ;

* en prenant la décision en litige, après avoir émis des observations contraires devant l'Etat membre rapporteur zonal, et avoir considéré, pour un produit concurrent, que le test en micronoyau in vitro était acceptable, l'ANSES a méconnu le principe de confiance légitime ;

* elle est disproportionnée à l'objectif poursuivi, l'ANSES ayant la possibilité de suspendre l'évaluation du produit pour approfondir l'examen de son potentiel génotoxique ;

* elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation dès lors, d'une part, que l'ANSES disposait de l'ensemble des informations pour évaluer le potentiel génotoxique du produit et, d'autre part, que le produit ne présente pas de risque lié à sa concentration en impureté pertinente NNG ; l'ANSES ne pouvait, pour refuser le renouvellement de l'AMM en cause, s'écarter des résultats des études menées par l'Espagne, pays rapporteur zonal ;

*elle méconnaît les dispositions de l'article 36 du règlement CE n° 1107/2209 du 21 octobre 2009, l'ANSES ne pouvant, faute de disposer de données scientifiques ou techniques fiables établissant un risque inacceptable pour la santé humaine ou animale ou l'environnement, s'écarter de l'évaluation scientifique des risques du produit réalisé par l'Etat rapporteur zonal.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 juillet 2024, l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail conclut au rejet de la requête.

Elle soutient, d'une part, que la condition d'urgence n'est pas remplie et, d'autre part, qu'aucun des moyens soulevés n'est de nature à faire naître un doute sur la légalité de la décision attaquée.

Vu

- la requête n° 2406339 tendant à l'annulation de la décision dont la suspension de l'exécution est demandée ;

- les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, désigné M. Grand, premier conseiller, pour statuer sur les référés présentés sur le fondement des dispositions du livre V du même code.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Keli, greffière d'audience, M. Grand a lu son rapport et entendu :

- Me Lantrès et Me Englebert pour la société Albaugh TKI D.O.O., qui concluent aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, en ajoutant que l'erreur manifeste d'appréciation dont la décision contestée est entachée est d'autant plus évidente que le produit en cause a vu son AMM renouvelée dans l'ensemble des autres pays de la zone sud ;

- M. A pour l'ANSES, qui conclut aux mêmes fin que son mémoire en défense, par les mêmes motifs.

Considérant ce qui suit :

1. A la suite du renouvellement, le 12 décembre 2017, de la substance active glyphosate par l'adoption du règlement d'exécution (UE) 2017/2324 de la Commission européenne, la société Industrias Infrasa a sollicité le renouvellement de l'AMM du produit " Satellite ", contenant cette substance active, auprès de l'ANSES, par demande enregistrée le 14 mars 2018. Par décision du 27 avril 2020, l'ANSES a accordé le changement de dénomination du produit " Satellite " en " Solar 360 ". Par décision du 14 février 2024, l'ANSES a accordé le transfert de l'AMM relative au produit " Solar 360 " à la société Albaugh TKI D.O.O. Dans le cadre de la présente instance, la société Albaugh TKI D.O.O. demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision de l'ANSES du 12 mai 2024 refusant le renouvellement de l'AMM du produit " Solar 360 ".

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 dudit code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire. " ;

3. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision administrative contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il en va ainsi, alors même que cette décision n'aurait un objet ou des répercussions que purement financiers et que, en cas d'annulation, ses effets pourraient être effacés par une réparation pécuniaire.

4. En premier lieu, pour justifier l'urgence qu'il y aurait à suspendre l'exécution de la décision de l'ANSES du 12 mai 2024, la société Albaugh TKI D.O.O. fait valoir que le refus de renouvellement de l'AMM du produit " Solar 360 " aurait un impact négatif important sur sa santé financière, dès lors que ce produit représente la majeure partie de ses ventes réalisées en France. Il est toutefois constant que la société requérante n'est titulaire de l'autorisation de mise sur le marché du produit en cause que depuis le 14 février 2024, date à laquelle son transfert de la société Industrias Afrasa a été autorisé par l'ANSES. Si la requérante produit des documents établissant que le produit " Solar 360 " représentait, effectivement, la majeure partie des ventes réalisées par la société Industrias Afrasa sur le territoire français au cours des années précédentes, elle ne produit en revanche aucun document permettant d'apprécier la part qu'est susceptible de représenter les ventes du produit " Solar 360 " dans son propre chiffre d'affaire.

5. En deuxième lieu, la requérante fait valoir que la décision en litige préjudicie de manière grave et immédiate à sa situation dès lors qu'elle a pour effet de faire immédiatement obstacle à la poursuite de la commercialisation, en France, du produit " Solar 360 ". Il est toutefois constant que la décision contestée accorde à la requérante, d'une part, un délai de 6 mois pour poursuivre la vente et la distribution dudit produit et, d'autre part, un délai de 12 mois pour le stockage et l'utilisation des stocks. De telles modalités d'exécution sont de nature à grandement relativiser les effets immédiats de la décision en litige sur la situation de la requérante. Si cette dernière soutient qu'elles seraient, en réalité, sans effet dès lors qu'elle ne dispose d'aucun stock du produit en cause, une telle circonstance, qui est la conséquence directe de la stratégie commerciale adoptée par la requérante, ne saurait utilement être invoquée pour établir l'urgence qu'il y aurait à suspendre l'exécution de la décision contestée.

6. En dernier lieu, en raison de l'autonomie juridique et financière dont une société dispose comme toute personne morale, il n'appartient pas, en principe, au juge des référés, lorsqu'une décision a des répercussions financières sur une société, de tenir compte des capacités financières de ses actionnaires ou de son appartenance à un groupe pour apprécier si cette décision préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à sa situation. Si la requérante soutient qu'elle aurait réalisé d'importants investissements pour acquérir la société Industrias Afrasa, précédent titulaire de l'AMM du produit " Solar 360 ", il résulte de l'instruction que cette société n'a pas été acquise par la requérante mais par la société Albaugh Europe SARL, également propriétaire de la société requérante. Par suite, eu égard au principe rappelé, cette circonstance n'est pas, dans les circonstances de l'espèce, de nature à établir un préjudice grave et immédiat à la situation de la requérante.

7. Il résulte de tout ce qui précède, et alors qu'elle n'établit pas que la décision en litige préjudicierait de manière grave et immédiate à sa réputation commerciale, que la société Albaugh TKI D.O.O. n'établit pas que la condition d'urgence requise par les dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative serait remplie en l'espèce. Par suite, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la condition tenant à l'invocation d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, que la requête de la société Albaugh TKI D.O.O. doit être rejetée, y compris ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de la société Albaugh TKI D.O.O. est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à la société Albaugh TKI D.O.O., à l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail et au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire.

Fait à Melun, le 26 juillet 2024.

Le juge des référés,

R. GRAND La greffière,

H. KELI

La République mande et ordonne au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,