Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2408269
vendredi 19 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2408269 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 4ème chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés les 7 juillet 2024, 15 juillet 2024, 16 juillet 2024 et 17 juillet 2024, M. B A, représenté par Me Ory, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du ministre de l'intérieur et des outre-mer du 28 juin 2024 portant mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance ;
2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- le recours est recevable ;
- la procédure suivie est irrégulière dès lors qu'un rapporteur public va prononcer des conclusions ;
- la décision attaquée n'est pas signée et n'identifie pas son auteur en méconnaissance de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration ;
- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;
- la décision attaquée a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière dès lors que le ministre n'apporte pas la preuve que le ministère public a été informé de la décision en litige conformément aux dispositions de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure ;
- les deux conditions cumulatives de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure ne sont pas remplies aux motifs que les éléments énoncés dans la décision pour justifier l'édiction de la mesure d'interdiction d'entrer en contact avec certaines personnes ne permettent de caractériser ni une menace qui serait particulièrement grave et toujours d'actualité pour l'ordre et la sécurité publics, ni son adhésion actuelle à des thèses incitant à la commission d'actes terroristes, que la note de renseignements produite par le ministre de l'intérieur est insuffisamment circonstanciée, qu'il n'entretient pas de façon habituelle de relations avec des personnes adhérant à une telle idéologie et qu'il n'a jamais souhaité partir en Syrie ;
- la décision attaquée est disproportionnée.
Par un mémoire en défense enregistré le 16 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité compétente, l'intéressé n'ayant eu qu'une ampliation ne faisant pas apparaître les nom, prénom et qualité du signataire de la décision eu égard à l'objet de la mesure ;
- le moyen tiré de ce que le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent n'ont pas été informés de ce qu'il était envisagé de prendre la mesure litigieuse est inopérant dès lors que cette formalité a seulement pour objet de permettre une bonne articulation entre les procédures pénales en cours et la procédure administrative et, en tout état de cause, le moyen manque en fait dès lors que la formalité a été accomplie le 11 juin 2024 à 18h27 ;
- le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure doit être écarté ;
- la mesure ne présente pas de caractère disproportionné.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de sécurité intérieure ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience sur le fondement des dispositions de l'article R. 711-2 du code de justice administrative.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme B., présidente rapporteure,
- les conclusions de Mme D., rapporteure publique,
- les observations de Me Ory, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que ses précédentes écritures. Il invoque les mêmes moyens et soutient que, d'une part, le ministre de l'intérieur ne peut utilement se prévaloir de certains faits, tels que sa présence à la manifestation de 2012 ou sa présence lors du procès de 2016, qui doivent être regardés comme inopérants, que, d'autre part, la note de renseignements est trop imprécise en ce qui concerne les liens que M. A entretiendrait avec des personnes considérées comme radicalisées et, enfin, que certains faits sur lesquels la décision attaquée se fonde, en particulier sa volonté de rejoindre la Syrie et le fait que son club de lutte ne regrouperait que des hommes, sont erronés.
Le ministre de l'intérieur et des outre-mer n'était ni présent, ni représenté.
En application du deuxième alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative, l'instruction a été close après l'audience.
Une note en délibéré produite pour M. A a été enregistrée le 18 juillet 2024. Elle n'a pas été communiquée.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 28 juin 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a pris à l'encontre de M. A, sur le fondement des articles L. 228-1, L. 228-2 et L. 228-5 du code de la sécurité intérieure, une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance d'une durée de trois mois lui interdisant de se déplacer en dehors du territoire de la commune d'Ivry-sur-Seine sans avoir demandé un sauf-conduit, lui imposant de se présenter une fois par jour à 9h30 au commissariat de police d'Ivry-sur-Seine, de déclarer et justifier son lieu d'habitation et de ne pas paraître le 26 juillet 2024 dans le périmètre délimité par l'arrêté, lors de la cérémonie d'ouverture des jeux Olympiques. M. A demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. D'une part, aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre ".
3. D'autre part, aux termes de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure : " Le ministre de l'intérieur peut () faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. () ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer son lieu d'habitation et tout changement de lieu d'habitation. / Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. Elles peuvent être renouvelées par décision motivée, pour une durée maximale de trois mois, lorsque les conditions prévues à l'article L. 228-1 continuent d'être réunies. Au-delà d'une durée cumulée de six mois, chaque renouvellement est subordonné à l'existence d'éléments nouveaux ou complémentaires. La durée totale cumulée des obligations prévues aux 1° à 3° du présent article ne peut excéder douze mois. Les mesures sont levées dès que les conditions prévues à l'article L. 228-1 ne sont plus satisfaites. / () ".
4. Il résulte des dispositions précitées du code de la sécurité intérieure telles qu'elles ont été interprétées par le Conseil constitutionnel au point 15 de sa décision n° 2017-691 QPC du 16 février 2018, qu'une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance ne peut être prononcée par le ministre de l'intérieur en application de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure qu'aux fins de prévenir la commission d'un acte de terrorisme et à la condition que deux conditions cumulatives soient réunies. D'une part, il appartient au ministre de l'intérieur d'établir qu'il existe des raisons sérieuses de penser que le comportement de la personne visée par la mesure constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics. Cette menace doit nécessairement être en lien avec le risque de commission d'un acte de terrorisme. D'autre part, il lui appartient également de prouver soit que cette personne " entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ", soit qu'elle " soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes ".
5. Pour estimer que M. A remplit la deuxième condition prévue par l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure, le ministre de l'intérieur s'est fondé sur les faits que M. A, en tant qu'entraineur de lutte dans une salle de sport d'Ivry-sur-Seine, serait suspecté de favoriser le recrutement de jeunes gens pouvant être tentés par les thèses pro-djihadistes, que la salle de sport serait constituée d'une majorité d'hommes, dont certains présentent des traits caractéristiques d'une pratique religieuse radicale n'acceptant ni femme ni non-musulmans, qu'il aurait développé un important relationnel au sein de la mouvance islamiste radicale par son lien avec les auteurs d'un vol à main armée commis le 4 septembre 2013 en vue de financer le départ de son frère en Syrie pour y rejoindre des combattants djihadistes, mais aussi avec deux individus ayant été signalés pour leur ancrage à la mouvance islamiste rigoriste.
6. S'agissant des relations avec les auteurs des faits commis le 4 septembre 2013, il ressort de l'ordonnance de non-lieu partiel, de requalification et de renvoi du tribunal correctionnel rendue le 8 octobre 2015 que M. A a apporté une aide aux auteurs du vol, commis par son frère et deux autres individus de l'entourage de ce dernier, dont un qu'il avait déjà rencontré, a déclaré qu'il avait compris que son frère, dont il déclarait alors être proche puisqu'il s'agissait du seul membre de sa fratrie avec lequel il avait été élevé, envisageait de partir en Syrie, celui-ci lui ayant notamment montré des vidéos mettant en scène des combattants djihadistes, et a confirmé avoir, à sa demande, floqué des bandeaux de la profession de foi de l'islam. Toutefois il n'a pas été établi que le requérant ait eu connaissance de l'existence du projet de vol à main armée avant que son frère sollicite son aide, après la commission des faits. En outre, M. A, qui, sans nier sa proximité avec son frère, a constamment désapprouvé ces faits au cours de l'enquête pénale et de l'information judiciaire, à l'occasion de laquelle il a été mis en examen, n'a pas été renvoyé devant le tribunal correctionnel, les juges d'instruction ayant estimé qu'aucune charge ne pouvait être retenue contre lui. S'il est constant que la présence de M. A a été constatée au procès de son frère, ce qu'il explique par le fait qu'il entendait récupérer les scellés des biens saisis à son domicile, qui lui ont été restitués à l'issue du procès, il n'apparaît pas que le requérant ait eu, depuis les faits survenus le 4 septembre 2013, quelque contact que ce soit avec son frère ou avec d'autres personnes de l'entourage de ce dernier impliquées dans le vol du 4 septembre 2013 ou faisant partie de la mouvance djihadiste et avec lesquelles ledit frère était en contact, ainsi que cela ressort du jugement du tribunal correctionnel de Paris du 4 février 2016, les éléments produits par le ministre et en particulier la note des services de renseignements n'évoquant en aucune manière que de tels contacts auraient perduré, alors que M. A soutient qu'il n'a plus aucun contact avec son frère. Si la note de renseignements qui vient d'être évoquée indique que le requérant s'est rapproché en 2013 de plusieurs membres du " groupe de Bercy ", en tout état de cause, elle n'indique ni la nature ou la fréquence des liens qu'aurait entretenus le requérant avec ces individus, ni que de tels liens auraient perduré au-delà de l'année 2013.
7. Par ailleurs, si l'arrêté attaqué relève, en s'appuyant sur la note des services de renseignement, que le requérant est entraîneur de lutte dans une salle de sport, qu'il est suspecté de profiter de son statut pour recruter " des jeunes gens qui pouvaient être tentés par les thèses pro-jihadistes " et que certains des membres du club " présentent des traits caractéristiques d'une pratique religieuse radicale ", ces affirmations ne reposent sur aucun élément objectif précis permettant d'apprécier si la réalité de l'attitude de M. A peut être tenue pour établie et si des membres de son club peuvent être regardés comme des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme. Enfin, si l'arrêté, s'appuyant là encore sur la note de renseignements, indique que le requérant a été en contact, jusqu'en septembre 2022, avec une personne qui a fait l'objet d'un signalement suite à son ancrage dans la mouvance islamiste rigoriste et a été expulsé d'Egypte et, jusqu'en décembre 2023, avec un individu converti depuis mars 2014 et signalé pour sa radicalisation religieuse, ces affirmations ne sont pas davantage assorties de précisions suffisantes pour apprécier si ces deux individus peuvent être regardés comme des personnes incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme.
8. Il résulte de ce qui précède que si M. A peut être regardé comme étant entré en relation, au cours de l'année 2013, avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, le ministre de l'intérieur ne démontre pas que les relations qu'il a entretenues avec son frère et son entourage se soient poursuivies après ladite année et n'apporte aucune précision quant aux autres personnes et organisations dont fait état l'administration. Partant, le ministre ne démontre pas le caractère habituel, au sens des dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure, des relations avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme qu'a pu entretenir M. A. Le ministre n'établit pas davantage que le requérant pourrait être regardé comme une personne qui soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes, au sens de ces mêmes dispositions.
9. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 28 juin 2024.
10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du ministre de l'intérieur et des outre-mer du 28 juin 2024 est annulé.
Article 2 : L'État versera à M. A une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Délibéré après l'audience du 18 juillet, à laquelle siégeaient :
Mme B., présidente,
M. F., président assesseur,
Mme H., première conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juillet 2024.
La présidente-rapporteure,
A. B.L'assesseur le plus ancien dans l'ordre du tableau,
E. F.
La greffière,
I. J.
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,