Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2408452
mercredi 17 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2408452 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 4ème chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistré le 10 juillet 2024, M. A B, représenté par Me David, demande au tribunal :
1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 28 juin 2024 par lequel le ministre de l'intérieur a prononcé à son encontre une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 600 euros à verser au requérant dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ou à son conseil en application des dispositions de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- en méconnaissance de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration, ni le signataire de l'arrêté attaqué, ni le ministre pour lequel l'arrêté est pris ne sont mentionnés ;
- l'arrêté attaqué est entaché d'un vice de procédure au regard des articles L. 228-2 et L. 228-5 du code de la sécurité intérieure dès lors qu'il n'est pas établi que le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent aient été informés de ce qu'il était envisagé de prendre la mesure litigieuse ;
- l'arrêté attaqué a été pris en méconnaissance des dispositions de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure au motif que les éléments énoncés dans la décision ne permettent ni de caractériser une menace qui serait particulièrement grave et toujours d'actualité pour l'ordre et la sécurité publics, ni d'établir son adhésion actuelle à des thèses incitant à la commission d'actes terroristes ;
- la mesure est disproportionnée dès lors qu'elle le prive de la possibilité de trouver un emploi ou de suivre une formation professionnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 13 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité compétente, l'intéressé n'ayant eu qu'une ampliation ne faisant pas apparaître les nom, prénom et qualité du signataire de la décision eu égard à l'objet de la mesure ;
- le moyen tiré de ce que le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent n'ont pas été informés de ce qu'il était envisagé de prendre la mesure litigieuse est inopérant dès lors que cette formalité a seulement pour objet de permettre une bonne articulation entre les procédures pénales en cours et la procédure administrative et, en tout état de cause, le moyen manque en fait dès lors que la formalité a été accomplie le
28 juin 2024 à 18h22 ;
- le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure n'est pas fondé ;
- la mesure ne présente pas de caractère disproportionné.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de la sécurité intérieure ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme B.,
- les conclusions de Mme D., rapporteure publique,
- les observations de Me David, représentant M. B,
- et les observations de M. B.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 28 juin 2024, le ministre de l'intérieur a pris, sur le fondement des articles L. 228-1 et L. 228-2 du code de la sécurité intérieure, à l'encontre de M. B une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance lui interdisant, pendant 3 mois, de se déplacer en dehors de la commune de Vaux-le-Pénil sans avoir préalablement obtenu une autorisation écrite, de se présenter une fois par jour, à 10 heures au commissariat de Melun et de confirmer et justifier son lieu d'habitation. M. B demande l'annulation de cet arrêté.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B, de prononcer l'admission provisoire de l'intéressé à l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. D'une part, aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre ".
4. D'autre part, aux termes de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. () ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer son lieu d'habitation et tout changement de lieu d'habitation. / Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. Elles peuvent être renouvelées par décision motivée, pour une durée maximale de trois mois, lorsque les conditions prévues à l'article L. 228-1 continuent d'être réunies. Au-delà d'une durée cumulée de six mois, chaque renouvellement est subordonné à l'existence d'éléments nouveaux ou complémentaires. La durée totale cumulée des obligations prévues aux 1° à 3° du présent article ne peut excéder douze mois. Les mesures sont levées dès que les conditions prévues à l'article L. 228-1 ne sont plus
satisfaites. / () ".
5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de
celui-ci. / Toutefois, les décisions fondées sur des motifs en lien avec la prévention d'actes de terrorisme sont prises dans des conditions qui préservent l'anonymat de leur signataire. Seule une ampliation de cette décision peut être notifiée à la personne concernée ou communiquée à des tiers, l'original signé, qui seul fait apparaître les nom, prénom et qualité du signataire, étant conservé par l'administration ". L'article L. 773-9 du code de justice administrative dispose que : " Les exigences de la contradiction mentionnées à l'article L. 5 sont adaptées à celles de la protection de la sécurité des auteurs des décisions mentionnées au second alinéa de l'article
L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration. / Lorsque dans le cadre d'un recours contre l'une de ces décisions, le moyen tiré de la méconnaissance des formalités prescrites par le même article L. 212-1 ou de l'incompétence de l'auteur de l'acte est invoqué par le requérant ou si le juge entend relever d'office ce dernier moyen, l'original de la décision ainsi que la justification de la compétence du signataire sont communiqués par l'administration à la juridiction qui statue sans soumettre les éléments qui lui ont été communiqués au débat contradictoire ni indiquer l'identité du signataire dans sa décision ".
6. D'une part, l'arrêté attaqué ayant été pris pour des motifs liés à la prévention des actes de terrorisme, cette décision est au nombre de celles qui, en application des dispositions précitées, ne peuvent faire l'objet d'une notification que sous la forme d'une ampliation anonymisée. Dans ces conditions, M. B ne peut utilement contester sa régularité au motif que l'ampliation qui lui a été notifiée ne comportait pas les mentions visées par les dispositions précitées du
premier alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration.
7. D'autre part, le ministre a produit devant le Tribunal, dans les conditions prévues par les dispositions précitées de l'article L. 773-9 du code de justice administrative, l'original de l'arrêté attaqué, qui revêt l'ensemble des mentions requises par le premier alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration, dont notamment l'identité et la signature de son auteur, lequel disposait d'une délégation régulière attribuée par le ministre de l'intérieur. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'autorité signataire doit être écarté.
8. En deuxième lieu, la circonstance que le ministre de l'intérieur n'aurait pas informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent comme le prévoient les dispositions citées au point 4 est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée dès lors que cette information ne constitue pas une procédure préalable obligatoire conditionnant la légalité d'une telle mesure.
9. En troisième lieu, il résulte des dispositions précitées du code de la sécurité intérieure telles qu'elles ont été interprétées par le Conseil constitutionnel au point 15 de sa décision
n° 2017-691 QPC du 16 février 2018, qu'une mesure d'assignation à résidence ne peut être prononcée par le ministre de l'intérieur en application de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure qu'aux fins de prévenir la commission d'un acte de terrorisme et à la condition que
deux conditions cumulatives soient réunies. D'une part, il appartient au ministre de l'intérieur d'établir qu'il existe des raisons sérieuses de penser que le comportement de la personne visée par la mesure constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics. Cette menace doit nécessairement être en lien avec le risque de commission d'un acte de terrorisme. D'autre part, il lui appartient également de prouver soit que cette personne " entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ", soit qu'elle " soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes ". Enfin, aucune disposition législative ni aucun principe ne s'oppose à ce que les faits relatés par les " notes blanches " produites par le ministre, qui ont été versées au débat et soumises aux échanges contradictoires, soient susceptibles d'être pris en considération par le juge administratif.
10. Il ressort des pièces du dossier que, d'une part, le requérant, qui a effectué deux stages en Russie, l'un pour suivre une formation d'agent de sécurité rapprochée et de plongeur et l'autre au sein d'une académie militaire dans le cadre du programme " survival Septnsnaz Course ", s'est rendu coupable du meurtre de son père en 2011, meurtre pour lequel il a été condamné à 15 ans de réclusion criminelle, avec une période de sureté de 7 ans et 6 mois par la Cour d'assises de Paris le 27 juin 2014 et qu'au cours de sa détention, il a agressé, d'une part, des personnels pénitentiaires et un infirmier au moyen d'une arme blanche lors d'une consultation médicale en 2014, agression pour laquelle il a été condamné à 30 mois d'emprisonnement, dont 15 mois avec sursis et, d'autre part, un autre détenu tenant des propos qu'il jugeait irrespectueux pour l'islam. D'autre part, il résulte de la note de renseignements, qui est précise, circonstanciée et détaillée, que, lors de sa détention à Poissy, le requérant s'est rapproché d'individus incarcérés pour des faits de terrorisme et qu'il reconnaît avoir adopté une pratique rigoriste de l'islam. En outre, il ressort de cette même note que, dans le cadre du suivi socio-judiciaire auquel il est astreint, M. B refuse de dire s'il continue à entretenir des relations avec les individus rencontrés en prison et refuse tout échange sur sa pratique religieuse. Dans ces circonstances, le moyen tiré de ce que M. B ne remplit pas les conditions prévues par les dispositions précitées du code de la sécurité intérieure pour se voir imposer une mesure individuelle de contrôle et de surveillance doit être écarté.
11. En quatrième et dernier lieu, M. B soutient que la mesure est disproportionnée au motif qu'elle le prive de la possibilité de trouver un emploi ou de suivre une formation. Si M. B produit 16 contrats à durée déterminée établissant qu'il a travaillé en tant que commis de cuisine, ainsi qu'un devis pour une formation de 8 semaines à compter du
9 septembre 2024, en tout état de cause, l'arrêté litigieux prévoit qu'un sauf-conduit peut lui être délivré. Par suite, le moyen tiré de la disproportion de la mesure contestée ne peut qu'être écarté.
12. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 28 juin 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a édicté à son encontre une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance. Par suite, les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent également être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : M. B est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : La requête de M. B est rejetée pour le surplus des conclusions.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie pour information en sera transmise à la préfète du Val-de-Marne.
Délibéré après l'audience du 17 juillet 2024, à laquelle siégeaient :
Mme B., présidente,
M. F., vice-président,
M. G., premier conseiller,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 juillet 2024.
La présidente-rapporteure,
Signé : A. B.L'assesseur le plus ancien dans l'ordre du tableau,
Signé : E. F.
La greffière,
Signé : H. I.
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
La greffière,