Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2408500

mercredi 24 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2408500
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11 juillet 2024, M. A B, représenté par Me Samy Djemaoun, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 6 juillet 2024 par lequel le ministre de l'intérieur a prononcé à son encontre une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance pour une durée de trois mois ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la compétence du signataire de la décision attaquée n'est pas établie ;

- la décision attaquée a été prise au terme d'une procédure irrégulière au regard des dispositions de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure, faute pour le ministre de l'intérieur d'avoir préalablement informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent ;

- la décision attaquée est entachée d'erreur de fait et d'erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure dès lors qu'il n'est pas établi qu'il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics ;

- elle est, compte-tenu de ses effets sur sa situation personnelle et professionnelle, disproportionnée à l'objectif poursuivi et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Un mémoire en défense enregistré le 20 juillet 2024, présenté par le ministre de l'intérieur et des outre-mer, justifie de la signature de la décision attaquée et de la délégation de signature de l'auteur de cette décision. Il n'a pas été communiqué à M. B en application des dispositions de l'article L. 773-9 du code de justice administrative.

Connaissance prise du mémoire enregistré le 23 juillet 2024, présenté pour M. B, postérieurement à la clôture de l'instruction.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D.,

- les conclusions de M. B., rapporteur public,

- et les observations de Me Sangue, substituant Me Djemaoun, représentant M. B également présent.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre ". Aux termes de l'article L. 228-2 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer et justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation. () Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre () ".

2. Sur le fondement de ces dispositions, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a pris à l'encontre de M. A B, par arrêté du 6 juillet 2024, une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance pour une durée de trois mois lui faisant notamment interdiction de se déplacer en dehors du territoire de la commune de Mandres-les-Roses et l'obligeant à se présenter une fois par jour au commissariat de police de Boissy-Saint-Léger. Dans le cadre de la présente instance, M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté du 6 juillet 2024.

3. En premier lieu, l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration dispose que : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci. / Toutefois, les décisions fondées sur des motifs en lien avec la prévention d'actes de terrorisme sont prises dans des conditions qui préservent l'anonymat de leur signataire. Seule une ampliation de cette décision peut être notifiée à la personne concernée ou communiquée à des tiers, l'original signé, qui seul fait apparaître les nom, prénom et qualité du signataire, étant conservé par l'administration. ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 773-9 du code de justice administrative : " Les exigences de la contradiction mentionnées à l'article L. 5 sont adaptées à celles de la protection de la sécurité des auteurs des décisions mentionnées au second alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration. Lorsque dans le cadre d'un recours contre l'une de ces décisions, le moyen tiré de la méconnaissance des formalités prescrites par le même article L. 212-1 ou de l'incompétence de l'auteur de l'acte est invoqué par le requérant ou si le juge entend relever d'office ce dernier moyen, l'original de la décision ainsi que la justification de la compétence du signataire sont communiqués par l'administration à la juridiction qui statue sans soumettre les éléments qui lui ont été communiqués au débat contradictoire ni indiquer l'identité du signataire dans sa décision ".

4. Si M. B soutient que la compétence du signataire de l'arrêté attaqué ne serait pas établie, d'une part, cet arrêté étant intervenu pour des motifs liés à la prévention des actes de terrorisme, il pouvait, en application des dispositions citées au point précédent, faire l'objet d'une notification régulière sous la forme d'une ampliation anonyme. D'autre part, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a produit le 20 juillet 2024, dans les conditions prévues par les dispositions précitées de l'article L. 773-9 du code de justice administrative, une copie de l'original de l'arrêté contesté, revêtu de l'ensemble des mentions requises par le premier alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration et notamment l'identité et la signature de son auteur, lequel disposait d'une délégation pour le signer au nom du ministre. Par suite, le moyen soulevé par M. B tiré de ce que la compétence du signataire de la mesure litigieuse ne serait pas établie doit être écarté.

5. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que, par courrier électronique du 3 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République de Créteil de l'intervention de la mesure prise à l'encontre de M. B. Le moyen tiré de ce que cette mesure serait intervenue au terme d'une procédure irrégulière au regard des dispositions du premier alinéa de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure, à le supposer opérant, doit en tout état de cause être écarté comme manquant en fait.

6. En troisième lieu, il résulte de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure que les mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance telles que celle en litige doivent être prises aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme et sont subordonnées à deux conditions cumulatives, la première tenant à la menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics résultant du comportement de l'intéressé, la seconde aux relations qu'il entretient avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ou, de façon alternative, au soutien, à la diffusion ou à l'adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.

7. Pour considérer que le comportement de M. B constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics, d'une part, et qu'il entre en relation avec des personnes incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, d'autre part, le ministre de l'intérieur et des outre-mer s'est fondé sur une note blanche circonstanciée des services de renseignement.

8. Cette note rappelle que M. B a, en mai 2013, quitté le territoire national pour rejoindre la zone syro-irakienne afin d'y intégrer les groupes combattants de l'organisation terroriste Etat islamique, et qu'il a été, pour ces faits, à son retour sur le territoire national, condamné le 7 janvier 2016 par le tribunal correctionnel de Paris à six ans d'emprisonnement pour association de malfaiteurs en vue de commettre des actes de terrorisme. Cette note indique également, de manière suffisamment précise et détaillée, que le requérant a, depuis sa sortie de prison, maintenu des contacts avec des individus évoluant au sein de la mouvance pro-jihadiste, avec lesquels il partage sa vision rigoriste de la religion. Si, au soutien de ses conclusions à fin d'annulation, M. B indique qu'il a, depuis sa sortie de prison, pris conscience de la gravité des faits pour lesquels il a été condamné et a démontré sa volonté de se réinsérer, notamment en développant une activité professionnelle indépendante, il ne remet pas sérieusement en cause le constat d'un maintien de relations habituelles avec des personnes adhérant à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme. Le ministre de l'intérieur et des outre-mer a pu, dans ces circonstances, considérer que le comportement de M. B constituait une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et justifiait, au regard des liens conservés avec des personnes adhérant à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme, qu'il fasse l'objet de la mesure individuelle de contrôle administratif en litige. Les moyens tirés de ce que cette décision serait entachée d'erreur de fait et d'erreur d'appréciation doivent, par suite, être écartés.

9. En quatrième et dernier lieu, si le requérant fait valoir que l'arrêté attaqué porterait une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale, il n'établit pas, tout d'abord, qu'il serait la seule personne susceptible d'apporter une aide personnelle à sa mère, dont il est constant qu'il n'est pas le curateur légal. En outre, si M. B invoque une mise en péril de son activité professionnelle, il n'établit pas, ni même n'allègue, que les modalités d'exécution des mesures prononcées, notamment la possibilité d'obtenir un sauf-conduit sur demande motivée, ne permettraient pas un maintien de son activité pendant la durée d'exécution de l'arrêté attaqué. Enfin, si M. B fait valoir que le périmètre en dehors duquel il a interdiction de se déplacer ne comporte aucun supermarché, il n'établit pas que cette circonstance, à la supposer établie, ferait obstacle à ce qu'un autre membre de sa famille se charge à sa place, pendant la durée d'exécution de la mesure en cause, des achats de la vie courante. Par suite, aucune des circonstances invoquées par le requérant n'est de nature à faire regarder les mesures en cause comme disproportionnées à l'objectif poursuivi, compte tenu des faits énoncés au point précédent, qui caractérisent, dans le contexte de menace terroriste élevée liée notamment aux événements du Proche-Orient ainsi qu'à l'ouverture imminente des Jeux olympiques, une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics. Le moyen tiré de ce que l'arrêté en litige porterait une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale du requérant garanti par les dispositions de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit, par suite, être écarté.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de M. B doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article : Le présent jugement sera notifié à M. B et au ministère de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 24 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

Mme C., présidente,

M. A., premier conseiller,

M. D., premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 juillet 2024.

Le rapporteur,

Signé : I. D

La présidente,

Signé : F. C.La greffière,

Signé : G. H.

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,