Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2408551
lundi 15 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2408551 |
| Type | Ordonnance |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | CENTAURE AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 12 juillet 2024, M. C B, représenté par Me Zennou, demande au juge des référés :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de la décision du 28 mai 2024 par laquelle le président du conseil départemental de Seine-et-Marne a mis fin à la prise en charge dont il bénéficiait en vert d'un " contrat jeune majeur " ;
2°) d'enjoindre au président du conseil départemental de Seine-et-Marne de procéder au réexamen de sa demande d'aide provisoire, dans le délai de 15 jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;
3°) d'enjoindre au président du conseil départemental de Seine-et-Marne de le reprendre en charge et, à défaut, de lui assurer une solution d'hébergement ainsi qu'une prise en charge de ses besoins alimentaires et sanitaires adaptées à ses besoins en matière éducative, sociale, de santé, de logement, de formation, d'emploi et de ressources, dans un délai de 24 heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;
4°) d'enjoindre au président du conseil départemental de mettre en place une prise en charge socioéducative adaptée à ces mêmes besoins et d'élaborer un projet d'accès à l'autonomie ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros à son conseil, Me Zennou, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle, en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du
10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ou, à défaut, au requérant.
M. B soutient :
- que la condition d'urgence est satisfaite dès lors que, du fait de la fin de sa prise en charge, il est sans logement ni ressources, il ne bénéficie pas d'une prise en charge socioéducative adaptée et est dans l'impossibilité de subvenir à ses besoins primaires ;
- que la décision contestée porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à bénéficier d'un accompagnement en application de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles et à son droit à ne pas subir de traitements inhumains et dégradants dès lors qu'elle est entachée d'incompétence, de défaut de motivation, d'une absence d'examen sérieux de sa situation, dès lors qu'il ne dispose pas de ressources suffisantes, risquant de perdre son emploi puisqu'il ne peut plus justifier de la régularité de son séjour, qu'il fait l'objet d'un suivi médical et ne dispose plus d'un hébergement.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la décision par laquelle la présidente du tribunal a désigné M. Timothée Gallaud, vice-président, pour statuer sur les demandes de référés présentées sur le fondement du livre V du code de justice administrative.
Vu :
- le code de l'action sociale et des familles ;
- la loi n° 2022-140 du 7 février 2022 ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Darnal, greffière d'audience, M. A a lu son rapport et entendu :
- les observations de Me Zennou, avocate de M. B, qui réitère ses écritures et soutient, en outre, que ce dernier n'a commencé à travailler que le 10 juin 2024 et n'a pas encore été rémunéré, qu'il a besoin d'une aide pour l'assister dans le suivi médical que nécessite son état de santé et qu'il n'a pas pu s'inscrire au service intégré d'accueil et orientation ;
- les observations de M. B, qui précise que, faute d'hébergement, il passe les nuits à la gare de Melun ;
- et les observations de Me Raïs, avocate du département de Seine-et-Marne, qui soutient que la situation de M. B n'est pas constitutive d'une situation d'urgence justifiant l'intervention du juge des référés statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative dès lors que l'intéressé, qui a saisi tardivement le juge des référés, dispose de ressources, d'une couverture maladie et d'un emploi et va se voir délivrer la carte de séjour de séjour qu'il a sollicitée.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, à 14 heures 50.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant malien qui a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance à compter du 2 février 2023, a demandé le bénéfice d'un " contrat jeune majeur ". Par une décision du 28 mai 2024, le président du conseil départemental de Seine-et-Marne a rejeté sa demande en lui faisant savoir que sa prise en charge par les services du département prendrait fin le 10 juin 2024, date à laquelle il devait atteindre l'âge de 18 ans. L'intéressé demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de la décision du 28 mai 2024 et d'enjoindre au président du conseil départemental de Seine-et-Marne, premièrement, de procéder au réexamen de sa demande d'aide provisoire, dans le délai de 15 jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, deuxièmement, d'enjoindre au président du conseil départemental de Seine-et-Marne de le reprendre en charge et, à défaut, de lui assurer une solution d'hébergement ainsi qu'une prise en charge de ses besoins alimentaires et sanitaires adaptées à ses besoins en matière éducative, sociale, de santé, de logement, de formation, d'emploi et de ressources, dans un délai de 24 heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard et, troisièmement, d'enjoindre au président du conseil départemental de mettre en place une prise en charge socioéducative adaptée à ces mêmes besoins et d'élaborer un projet d'accès à l'autonomie.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre provisoirement M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991.
Sur le cadre juridique applicable :
3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. / Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".
4. Il résulte de la combinaison des dispositions des articles L. 511-1, L. 521-2 et
L. 521-4 du code de justice administrative qu'il appartient au juge des référés, lorsqu'il est saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 de ce code et qu'il constate une atteinte grave et manifestement illégale portée par une personne morale de droit public à une liberté fondamentale, de prendre les mesures qui sont de nature à faire disparaître les effets de cette atteinte. Ces mesures doivent en principe présenter un caractère provisoire, sauf lorsque aucune mesure de cette nature n'est susceptible de sauvegarder l'exercice effectif de la liberté fondamentale à laquelle il est porté atteinte.
5. Aux termes de l'article L. 111-2 du code de l'action sociale et des familles : " Les personnes de nationalité étrangère bénéficient dans les conditions propres à chacune de ces prestations : 1° Des prestations d'aide sociale à l'enfance ; () / Elles bénéficient des autres formes d'aide sociale, à condition qu'elles justifient d'un titre exigé des personnes de nationalité étrangère pour séjourner régulièrement en France () " Aux termes de l'article L. 222-5 du même code : " Sont pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental : () / 5° Les majeurs âgés de moins de vingt et un ans et les mineurs émancipés qui ne bénéficient pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants, lorsqu'ils ont été confiés à l'aide sociale à l'enfance avant leur majorité, y compris lorsqu'ils ne bénéficient plus d'aucune prise en charge par l'aide sociale à l'enfance au moment de la décision mentionnée au premier alinéa du présent article et à l'exclusion de ceux faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français en application de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ".
6. D'une part, il résulte des dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles que, depuis l'entrée en vigueur du I de l'article 10 de la loi du 7 février 2022 relative à la protection des enfants, qui a modifié cet article sur ce point, les jeunes majeurs de moins de vingt et un ans ayant été pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance d'un département avant leur majorité bénéficient d'un droit à une nouvelle prise en charge par ce service, lorsqu'ils ne disposent pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants.
7. D'autre part, il résulte des dispositions de l'article L. 222-5-1 du même code qu'un projet d'accès à l'autonomie, élaboré par le président du conseil départemental avec le mineur, en y associant d'autres institutions et organismes concernés, vise à apporter au mineur pris en charge au titre de l'aide sociale à l'enfance une réponse globale adaptée à ses besoins en matière éducative, sociale, de santé, de logement, de formation, d'emploi et de ressources. Ce projet est complété, si nécessaire, en fonction des besoins particuliers du jeune majeur en application de l'article
R. 222-6 de ce code, pour les jeunes majeurs de moins de vingt et un ans mentionnés au 5° de l'article L. 222-5, qui continuent de relever d'une prise en charge au titre de l'aide sociale à l'enfance. Cette prise en charge prend la forme du document dénommé " contrat jeune majeur " qui a pour objet de formaliser les relations entre le service de l'aide sociale à l'enfance et le jeune majeur, dans un but de responsabilisation de ce dernier.
8. Une carence caractérisée dans l'accomplissement par le président du conseil départemental des missions fixées par les dispositions rappelées aux points précédents, notamment dans les modalités de prise en charge des besoins du mineur ou du jeune majeur relevant de l'aide sociale à l'enfance, lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour l'intéressé, est de nature à porter une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.
Sur l'existence d'une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :
9. M. B a été pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance du département de Seine-et-Marne à compter du 6 février 2023 et a été hébergé à ce titre par l'association Empreintes Sud à Vaux-le-Pénil. Cette prise en charge a pris fin le 10 juin 2024, date à laquelle M. B a atteint l'âge de 18 ans. Il résulte de l'instruction que l'intéressé a mené bien un projet professionnel dans le cadre d'une formation rémunérée, qui lui a permis de se constituer une épargne, dont le montant au mois de mai 2024 était de l'ordre de 6 000 euros et a conclu un contrat à durée déterminée d'une durée d'un an lui procurant une rémunération mensuelle brute de 1 962 euros, à compter du 10 juin 2024, date à laquelle il a commencé son activité de cuisinier en vertu de ce contrat, lui permettant de disposer d'une affiliation à la sécurité sociale et de bénéficier de l'aide au titre de la complémentaire santé solidaire jusqu'au 28 février 2025. Toutefois, il résulte également de l'instruction que le récépissé de la demande tendant à la délivrance d'une carte de séjour portant la mention " travailleur temporaire ", qu'il a présentée le 11 janvier 2024, ne lui a pas été renouvelé après le 10 juillet 2024 et que M. B ne dispose pas d'un hébergement, étant actuellement sans domicile fixe. Si le département de Seine-et-Marne soutient que des démarches ont été accomplies afin que l'intéressé se voie délivrer rapidement un titre de séjour, sa demande ayant fait l'objet d'une décision favorable, il ne produit aucun élément de nature à établir la réalité de ces allégations et, en toute hypothèse, à établir que la délivrance d'un tel document ou d'un nouveau récépissé, dont la détention est indispensable pour solliciter un hébergement, pourrait être imminente. Enfin, il est constant que l'intéressé est isolé en France et n'y dispose d'aucun soutien familial.
10. Dans ces circonstances, eu égard aux besoins de M. B et aux conséquences de la fin de son accompagnement par l'aide sociale à l'enfance, le département de Seine-et-Marne doit être regardé comme ayant porté une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale en prononçant la fin de sa prise en charge à sa majorité, sans dispositif de transition adapté en ce qui concerne l'hébergement de l'intéressé. En revanche, compte tenu des éléments rappelés ci-dessus, notamment des ressources dont dispose M. B, de son statut de salarié, qui n'est pas remis en cause à la date de la présente ordonnance, et de la couverture des frais de santé dont il bénéficie, sans que l'intéressé démontre qu'elle ne serait pas suffisante au regard de son état de santé, il n'apparaît pas que l'absence de prise en charge de ses besoins, ses besoins en matière éducative, sociale, de santé, de formation, d'emploi et de ressources puisse être regardée comme recelant une carence caractérisée dans l'accomplissement par le président du conseil départemental des missions fixées par les dispositions rappelées aux points 5 à 8, de nature à porter une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.
Sur la condition d'urgence :
11. L'intéressé étant dépourvu de tout soutien familial en France susceptible de lui venir en aide et étant privé d'hébergement, la condition d'urgence prévue par l'article L. 521-2 du code de justice administrative doit être regardée, dans les circonstances de l'espèce, comme remplie, quand bien même il n'a saisi le juge des référés plus d'un mois après la fin de sa prise en charge, ce délai s'expliquant, en tout état de cause, par la situation de vulnérabilité dans laquelle il se trouve.
12. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision contestée du 28 mai 2024 et d'enjoindre au département de Seine-et-Marne de proposer à M. B, dans un délai de dix jours à compter de la notification de la présente ordonnance, un " contrat jeune majeur " adapté à ses besoins en matière d'hébergement, dans l'attente notamment de l'obtention d'un logement par le service intégré d'accueil et d'orientation ou en foyer de jeune travailleur, et de lui proposer provisoirement, dans le délai de quarante-huit heures à compter de la notification de la présente ordonnance, un hébergement. Le surplus des conclusions à fin d'injonction présentées par M. B doit en revanche être rejeté.
13. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir l'injonction prononcée au point 12 d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
14. L'Etat n'étant pas partie dans la présente instance, les conclusions présentées contre ces derniers au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L'exécution de la décision du 28 mai 2024 est suspendue.
Article 3 : Il est enjoint au président du conseil départemental de Seine-et-Marne de proposer à M. B, dans un délai de dix jours à compter de la notification de la présente ordonnance, un " contrat jeune majeur " adapté à ses besoins en matière d'hébergement, dans l'attente notamment de l'obtention d'un logement par le service intégré d'accueil et d'orientation ou en foyer de jeune travailleur, et de lui proposer provisoirement un hébergement dans le délai de quarante-huit heures à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C B, au département de Seine-et-Marne et à Me Alexandra Zennou.
Fait à Melun, le 15 juillet 2024.
Le juge des référés,La greffière,
Signé : T. A Signé : L. Darnal
La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,