Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2408664

jeudi 18 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2408664
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 15 juillet 2024 sous le n° 2408664, M. B A, représenté par Me Lerein, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enregistrer sa demande d'asile et de lui remettre le formulaire de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) dans le délai de 48 heures suivant l'ordonnance à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A soutient que :

- l'urgence de l'article L. 521-2 du code de justice administrative est caractérisée dès lors que le fait de différer au-delà du délai de dix jours ouvrés l'enregistrement d'une demande d'asile, qui fait obstacle à l'examen de cette dernière, le prive du droit de se maintenir régulièrement sur le territoire français jusqu'à ce qu'il soit statué sur sa demande, ce qui porte une atteinte suffisamment grave et immédiate à sa situation ;

- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit constitutionnel d'asile qui a le caractère d'une liberté fondamentale ; or, en application de l'article R. 521-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet est tenu d'enregistrer une demande d'asile présentée par un étranger se trouvant sur le territoire français alors même que l'ensemble des éléments exigés à l'article R. 521-5 du même code n'auraient pas été fournis par l'étranger à l'appui de sa demande et que les empreintes digitales relevées lors du dépôt de la demande seraient inexploitables ; en l'espèce, seul le caractère inexploitable des relevés de ses empreintes digitales a justifié le refus d'enregistrement qui lui a été alors opposé ; c'est donc à tort que le préfet a refusé l'enregistrement de la demande d'asile le

10 juin dernier et a différé au de-là du délai de dix jours ledit enregistrement.

Par un mémoire en défense enregistré le 18 juillet 2024, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir, à titre principal, l'absence d'urgence dès lors que le requérant s'est placé lui-même, par son attitude ou ses négligences, dans la situation qu'il invoque ; à titre subsidiaire, le préfet fait valoir l'absence d'atteinte grave et manifestement illégale portée à la liberté fondamentale que constitue le droit d'asile dès lors qu'il n'a pas mis en mesure ses services de procéder à son identification.

Vu :

- les pièces du dossier ;

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 portant application de cette loi ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Freydefont pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 18 juillet 2024 en présence de Mme Aubret, greffière d'audience, M. Freydefont a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Duqué, substituant Me Lerein, représentant M. A, requérant absent, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens en soutenant, d'une part, que l'urgence est établie car avec les jeux Olympiques, les contrôles de police vont se multiplier et il ne sera pas à même de justifier de son dépôt de demande d'asile ; d'autre part, la décision querellée porte atteinte à la liberté constitutionnelle qu'est le droit de solliciter l'asile.

Le préfet de Seine-et-Marne, défendeur, n'est ni présent, ni représenté.

L'instruction a été close à l'issue de l'audience à 11 heures 40.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 62 du décret n°91-1266 du 19 décembre 1991 pris pour l'application de ces dispositions : " L'admission provisoire est demandée sans forme au président du bureau ou de la section ou au président de la juridiction saisie () / L'admission provisoire peut être prononcée d'office si l'intéressé a formé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été définitivement statué. " Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre M. B A au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

3. Il résulte de l'instruction que M. B A, ressortissant guinéen né le

3 mai 1995 à Oita et arrivé en France en mai 2024 selon ses dires, a souhaité déposer une demande d'asile. A cette fin, il a été convoqué à la structure du premier accueil des demandeurs d'asile (SPADA) de Melun le 7 juin 2024 puis le 10 juin suivant au guichet unique des demandeurs d'asile (GUDA) de Seine-et-Marne. Lors de ce dernier rendez-vous, il s'est vu opposer l'enregistrement de sa demande d'asile motifs pris que ses empreintes étaient illisibles. Il lui a alors été remis un nouveau rendez-vous pour le 18 novembre prochain. Par la présente requête, M. A demande, sur le fondement de l'article L. 521-2 précité du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne d'enregistrer sa demande d'asile et de lui remettre le formulaire de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA).

En ce qui concerne les dispositions applicables :

4. D'une part, aux termes d'une part de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, ou en application d'engagements identiques à ceux prévus par le même règlement ". L'article L. 521-4 de ce code précise que " l'enregistrement a lieu au plus tard trois jours ouvrés après la présentation de la demande d'asile à l'autorité administrative compétente () ".

5. D'autre part, aux termes de l'article R. 521-9 de ce code : " Lorsque l'étranger n'a pas fourni l'ensemble des éléments mentionnés aux articles R. 521-5 ou R. 521-6, ou lorsque ses empreintes relevées en application de l'article R. 521-7 sont inexploitables, le préfet compétent enregistre la demande sur la base des éléments dont il dispose et convoque l'intéressé à une date ultérieure pour compléter l'enregistrement de sa demande ou pour procéder à un nouveau relevé de ses empreintes ". Enfin, l'article R. 521-14 de ce code précise que " Il est remis au demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France l'imprimé mentionné à l'article R. 531-3 lui permettant d'introduire sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides selon la procédure prévue au même article ".

6. Le droit constitutionnel d'asile, qui a le caractère d'une liberté fondamentale, a pour corollaire le droit de solliciter le statut de réfugié. Ce droit implique, s'agissant des étrangers qui sont présents sur le territoire français sans avoir déjà été admis à résider en France, l'enregistrement des demandes d'asile par l'autorité compétente sous réserve notamment de respecter les conditions prévues aux articles R. 521-5 à R. 521-20 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui mettent en œuvre les dispositions du règlement (UE) susvisé du 26 juin 2013.

7. De plus, en application de l'article R. 521-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet est tenu d'enregistrer une demande d'asile présentée par un étranger se trouvant sur le territoire français alors même que l'ensemble des éléments exigés à l'article R. 521-5 du même code n'auraient pas été fournis par l'étranger à l'appui de sa demande ou que les empreintes digitales relevées lors du dépôt de la demande seraient inexploitables pour quelque motif que ce soit.

8. En outre, si l'article R. 521-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que l'attestation de demande d'asile n'est délivrée qu'une fois que l'ensemble des conditions prévues aux articles R. 521-5 à R. 521-7 sont réunies, les dispositions de cet article ne conditionnent nullement l'enregistrement d'une demande d'asile au caractère exploitable du relevé d'empreintes digitales du demandeur.

9. Enfin, si la prise des empreintes digitales du ressortissant tiers constitue un préalable indispensable afin de déterminer l'Etat membre responsable du traitement de sa demande d'asile, une telle formalité doit également intervenir nécessairement dans les meilleurs délais, afin de permettre à ce dernier l'exercice effectif de son droit de solliciter la protection internationale en adressant à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le formulaire qui doit lui être remis, en vertu de l'article R. 521-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans l'hypothèse où, après vérification dans la base de données Eurodac, il apparaît que cette demande relève bien de la compétence de la France.

En ce qui concerne la condition d'urgence de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

10. Lorsqu'un requérant fonde son action non sur la procédure de suspension régie par l'article L. 521-1 du code de justice administrative mais sur la procédure de protection particulière instituée par l'article L. 521-2 de ce code, il lui appartient de justifier de circonstances caractérisant une situation d'urgence qui implique, sous réserve que les autres conditions posées par l'article L. 521-2 soient remplies, qu'une mesure visant à sauvegarder une liberté fondamentale doive être prise dans les quarante-huit heures.

11. Au cas particulier, il résulte de l'instruction que M. A s'est présenté au GUDA de Seine-et-Marne de la préfecture de Seine-et-Marne le 10 juin 2024 où il avait été convoqué, afin d'y déposer sa demande d'asile et qu'il y soit procédé au relevé de ses empreintes digitales. Il résulte de cette même instruction que les relevés de ses empreintes digitales se sont toutefois révélés inexploitables et que les services de la préfecture l'ont alors reconvoqué pour le 18 novembre. En ne reconvoquant M. A que cinq mois après cette première convocation, le préfet méconnaît les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile citées aux points 4 à 9 et porte une atteinte suffisamment grave et immédiate à la situation du demandeur pour que la condition d'urgence particulière prévue à l'article L. 521-2 du code de justice administrative soit regardée comme remplie.

En ce qui concerne l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

12. En application des principes dégagés aux points 7 à 9, M. A est fondé à soutenir qu'en ne le reconvoquant que le 18 novembre 2024, le préfet de Seine-et-Marne porte une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le droit d'asile.

13. Les deux conditions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative étant satisfaites, il convient sur le fondement de ces dispositions d'enjoindre au préfet de

Seine-et-Marne d'enregistrer la demande d'asile de M. A et de lui remettre le formulaire de l'OFPRA dans le délai de dix jours suivant l'ordonnance à intervenir.

Sur les frais de l'instance :

14. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. " Aux termes de l'article 37 de la loi du

10 juillet 1991 susvisée : " () Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou qui perd son procès, et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, à payer à l'avocat du bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, partielle ou totale, une somme qu'il détermine et qui ne saurait être inférieure à la part contributive de l'État, au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que le bénéficiaire de l'aide aurait exposés s'il n'avait pas eu cette aide. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. Si l'avocat du bénéficiaire de l'aide recouvre cette somme, il renonce à percevoir la part contributive de l'État. S'il n'en recouvre qu'une partie, la fraction recouvrée vient en déduction de la part contributive de l'État. Si, à l'issue du délai de douze mois à compter du jour où la décision est passée en force de chose jugée, l'avocat n'a pas demandé le versement de tout ou partie de la part contributive de l'État, il est réputé avoir renoncé à celle-ci () ".

15. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de celles de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 en mettant à la charge de l'Etat le reversement au conseil du requérant de la somme de 800 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle et que M. A soit définitivement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Seine-et-Marne d'enregistrer la demande d'asile de M. A et de lui remettre le formulaire de l'OFPRA dans le délai de dix jours suivant l'ordonnance à intervenir.

Article 3 : L'Etat versera au conseil du requérant la somme de 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle et que M. A soit définitivement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Me Lerein et au préfet de Seine-et-Marne.

Fait à Melun, le 18 juillet 2024.

La juge des référés,

Signé : C. FreydefontLa greffière,

Signé : S. Aubret

La République mande et ordonne au ministre de l'Intérieur et des Outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,