Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2408750

jeudi 25 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2408750
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 juillet 2024 et deux mémoires enregistrés les 18 et 22 juillet 2024, M. A, représenté par Me X et Me Y, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 27 juin 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé à son encontre une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance pour une durée de trois mois ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 4 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure dès lors qu'il n'est pas établi qu'il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics ni qu'il existe une proximité des idées ou des relations en lien avec le terrorisme et qu'elle porte une atteinte manifeste à ses libertés fondamentales d'aller et venir, de facto de se rendre sur son lieu de travail et de facto de se rendre chez son avocat.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu :

- l'ordonnance nos 2408742-2408746 du 19 juillet 2024 par laquelle le juge des référés a suspendu, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, l'exécution de l'arrêté du 27 juin 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance pour une durée de trois mois à l'encontre de M. A ;

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les conclusions de M. B,

- et les observations de Me X, représentant M. A, présent.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Le 27 juin 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a pris, sur le fondement des articles L. 228-1 et L. 228-2 du code la sécurité intérieure, un arrêté, notifié le 10 juillet 2024, interdisant à M. A, ressortissant français et algérien né 11 septembre 1984 à Hussein Dey (République algérienne démocratique et populaire), de se déplacer en dehors du territoire de la commune de Vitry-sur-Seine, sous réserve d'avoir obtenu préalablement une autorisation écrite (sauf-conduit), l'obligeant à se présenter une fois par jour, dimanches et jours fériés ou chômés compris, à 9 heures 30 au commissariat de police de Vitry-sur-Seine, à confirmer et justifier son lieu d'habitation auprès du même commissariat de police dans un délai de 24 heures à compter de l'entrée en vigueur de l'arrêté et, en cas de changement ultérieur de son lieu d'habitation, de déclarer et justifier l'adresse de son nouveau lieu d'habitation dès qu'il en a connaissance et au plus tard lors de la première présentation suivant ce changement et enfin lui interdisant de paraître sur l'itinéraire du passage de la flamme olympique à Vitry-sur-Seine le 21 juillet 2024 au sein d'un périmètre fixé sur une carte figurant dans ledit arrêté, l'ensemble de ces obligations étant applicables pour une durée de trois mois. Par un courrier du 11 juillet 2024, le préfet de police de Paris a suspendu l'habilitation dont le requérant fait l'objet dans le cadre de son emploi à Aéroports de Paris. Par un courrier du 11 juillet 2024, l'intéressé a sollicité un aménagement de la mesure dont il fait objet. Cette demande a été rejetée par le ministre par un courrier du lendemain. Par une ordonnance du 19 juillet 2024, le juge des référés du tribunal administratif de Melun a suspendu les effets de l'arrêté du 27 juin 2024 jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête au fond. Par la requête susvisée, M. A demande l'annulation de cet arrêté du 26 juin 2024.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 228-1 du code la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre ". Aux termes de l'article L. 228-2 de ce code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République de Paris et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer son lieu d'habitation et tout changement de lieu d'habitation. () Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. Elles peuvent être renouvelées par décision motivée, pour une durée maximale de trois mois, lorsque les conditions prévues à l'article L. 228-1 continuent d'être réunies. () ".

3. Il résulte des dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure que les mesures qu'il prévoit doivent être prises aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme et sont subordonnées à deux conditions cumulatives, la première tenant à la menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics résultant du comportement de l'intéressé, la seconde aux relations qu'il entretient avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ou, de façon alternative, au soutien, à la diffusion ou à l'adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.

4. Pour prendre la mesure contestée, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a estimé, dans son arrêté du 27 juin 2024, qu'il existait des raisons sérieuses de penser que le comportement de M. A constituait une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics, en se fondant sur les circonstances selon lesquelles le requérant a fait l'objet d'un signalement en mai 2015 pour avoir été en contact avec trois individus suivis pour radicalisation et dont le profil est très inquiétant, qu'il existe des raisons sérieuses de penser qu'il a contribué au site takfiriste et pro-Al-Qaida " repère de sagesse " et que le contexte de la menace terroriste sur le territoire national est très élevé.

5. M. A soutient ne pas connaître les trois personnes avec lesquelles on lui reproche d'entretenir des relations, dont les noms lui ont été communiqués seulement dans le cadre de la procédure de visite domiciliaire, n'avoir jamais consulté le site Internet cité par le ministre dans la décision contestée, être marié à une femme qui ne porte pas le voile, être le père de trois enfants scolarisés dans une école privée catholique, ne pas être pratiquant de la religion musulmane à l'exception des fêtes traditionnelles, travailler au sein d'Aéroports de Paris (aéroport de Paris - Charles de Gaulle puis dans celui de Paris - Orly) depuis 2009 dans le cadre d'une autorisation renouvelée tous les ans, selon une procédure exigeante en termes de sécurité et d'ordre publics. Il se prévaut également de ce que le premier vice-procureur du parquet national antiterroriste a attiré l'attention du préfet, dans le cadre de la procédure de visite et saisie domiciliaire prévue par l'article L. 229-2 du code de la sécurité intérieure, sur " la faiblesse des éléments de nature à caractériser une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics ".

6. Si la décision contestée et la note des services de renseignements indiquent qu'il " existe des raisons sérieuses de penser [que M. A] a contribué au site takfiriste et pro-Al-Qaida "repère de sagesse' ", ni la décision contestée ni la note des services de renseignement ni le mémoire en défense du ministre n'apportent le moindre élément permettant de justifier une telle allégation, fermement contestée par le requérant.

7. Par ailleurs, si la note des services de renseignements indique que M. A a fait l'objet d'un signalement en mai 2015 pour avoir été en contact avec trois individus suivis pour radicalisation et condamnés pour certains en raison de leur participation à des activités terroristes, ce que le requérant conteste également fermement, le ministre de l'intérieur et des outre-mer n'apporte aucun élément explicitant même sommairement les modalités des relations alléguées entre le requérant et chacune de ces personnes ou permettant d'établir voire de supposer la permanence de ces mêmes relations datant au surplus de 2015, soit il y a plus de neuf ans. Il est constant que les seuls faits reprochés à M. A concernent les individus précités. Il ressort également des pièces du dossier que M. A a bénéficié chaque année d'une habilitation à accéder aux zones de sûreté à accès réglementé des plates-formes aéroportuaires d'Aéroport de Paris où il travaille depuis 2018. Il ne ressort d'aucune pièce du dossier que M. A ait fait l'objet d'une quelconque procédure pénale tant pour des faits de droit commun que pour des faits en lien avec les faits ayant donné lieu à la décision contestée

8. Enfin, il ressort des pièces du dossier et notamment de deux courriels du 21 juin 2024 échangés entre le parquet national anti-terroriste (Pnat) et les services du préfet de police de Paris, que le Pnat a indiqué au préfet que " la demande de visite domiciliaire ne pose pas de difficulté eu égard aux enquêtes en cours suivies par le PNAT " et qu'il n'avait pas d'" opposition de principe " attirant toutefois l'attention du préfet sur " la faiblesse des éléments de nature à caractériser une "menace d'une particulière gravité" " et celle " des éléments établissant que l'intéressé "soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes" ".

9. Il résulte de ce qui précède qu'à la date de la décision attaquée, l'administration n'établit pas que M. A aurait eu un comportement constituant une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics. M. A est donc fondé à demander l'annulation l'arrêté du 27 juin 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé à son encontre une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance pour une durée de trois mois.

Sur les frais liés à l'instance :

10. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à verser à M. A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 27 juin 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé à l'encontre de M. A une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance pour une durée de trois mois est annulé.

Article 2 : L'État versera une somme de 1 500 euros à M. A en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 25 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

Mme C présidente,

M. A premier conseiller,

M. D, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 juillet 2024.

Le rapporteur,

Signé :

M. A

La présidente,

Signé :

Mme C La greffière,

Signé :

Mme A

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,