Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et deux mémoires, enregistrés les 4 août 2025, 28 novembre 2025 et le 14 avril 2026, M. C..., représenté par Me Lachal, dans le dernier état de ses écritures, demande au tribunal :
d’annuler l’arrêté du 18 juillet 2025 par lequel le préfet de Seine-et-Marne lui a refusé la délivrance d’un titre de séjour avec changement de statut, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d’être éloigné ;
d’enjoindre au préfet de Seine-et-Marne à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire ou une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à travailler dans un délai d’un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et à titre subsidiaire de réexaminer sa situation administrative ;
de mettre à la charge de l’Etat la somme de 2 000 euros à verser directement à son conseil sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la part contributive de l’Etat en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique.
Il soutient que :
- la requête est recevable ;
En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :
- la décision contestée est entachée d’un vice d’incompétence ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation de sa situation personnelle ;
- elle méconnait son droit à exercer une activité professionnelle ;
- elle méconnait les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnait l’article L. 423-23 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle méconnait l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation dans son application ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est illégale par voie de conséquence de l’illégalité de la décision portant refus de séjour ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle méconnait les dispositions des articles L. 423-23, L. 421-5 et L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle méconnait les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne la décision refusant de lui octroyer un délai de départ volontaire supérieur à trente jours :
le délai de trente jours est insuffisant compte tenu de la durée de son séjour ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination de la mesure d’éloignement :
elle est insuffisamment précise.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 février 2026, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens de la requête sont infondés.
M. C... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du président du bureau d’aide juridictionnelle du tribunal administratif de Melun du 15 octobre 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Combier,
- les observations de Me Lachal, représentant M. C....
Considérant ce qui suit :
M. B... D... C..., ressortissant centrafricain est entré en France le 7 août 2016 sous couvert d’un visa de court séjour. Il a bénéficié d’un titre de séjour « étudiant » à compter du 15 avril 2021 régulièrement renouvelé jusqu’au 14 avril 2024. Une attestation de prolongation d’instruction valable du 10 juin 2024 au 9 septembre 2024 lui a été remise. Par une demande du 2 août 2024 il a sollicité le changement de son statut pour la délivrance d’une carte de séjour temporaire portant la mention « salarié ». Un récépissé de demande de titre de séjour valable du 20 novembre 2024 au 15 septembre 2025 lui a été remis. M. C... demande au tribunal d’annuler l’arrêté du 18 juillet 2025 par lequel le préfet de Seine-et-Marne lui a refusé la délivrance d’un titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d’être éloigné.
Aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (…) ».
D’une part, l’arrêté contesté qui vise l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile indique que « l'intéressé est célibataire sans charge de famille et ne justifie pas être dépourvu d'attaches personnelles et familiales dans son pays d'origine où résident ses parents (…). Dans ces conditions, il n'est pas porté une atteinte disproportionnée à la situation personnelle et à la vie privée et familiale de Monsieur B... D... C.... » Le préfet doit ce faisant être regardé comme ayant examiné le droit au séjour du requérant au titre de sa vie privée et familiale et le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées est en conséquence opérant à l’encontre de la décision portant refus de séjour.
D’autre part, il est constant que le requérant est entré en France en 2016, à l’âge de quatorze ans environ. Il y a rejoint son oncle et sa tante, ressortissants français, titulaires de l’autorité parentale en vertu d’un jugement du tribunal de grande instance de Bangui du 9 décembre 2016. Il soutient qu’il est isolé en Centrafrique ou vit sa mère dont il vit séparé depuis ses dix ans, et qu’il n’a plus de lien avec son père dont il est séparé depuis ses treize ans et qui réside en République Démocratique du Congo où il a fondé une nouvelle famille. Par ailleurs, il justifie avoir obtenu en France un certificat de formation générale délivré à la cession de juin 2017, un brevet d’études professionnelles mention « métiers des services administratifs » obtenu le 4 juillet 2019 et un baccalauréat professionnel spécialité « gestion administration » obtenu le 21 juillet 2020 avec la mention « assez bien ». Il ressort des mentions de l’arrêté contesté qu’il a poursuivi ses études jusqu’en juin 2023, mais n’a pu obtenir le brevet de technicien supérieur « comptabilité et gestion » qu’il préparait. Il justifie avoir été employé à temps plein en tant qu’apprenti comptable par la commune de Champagne-sur-Seine sous couvert d’un contrat d’apprentissage du 4 janvier 2021 au 31 août 2022, puis par la société Cymbeline Forever du 12 septembre 2022 au 16 juin 2023 en tant qu’apprenti comptabilité-gestion à temps plein. Il justifie en outre avoir été employé par la commune d’Avon en tant qu’adjoint territorial d’animation à temps partiel (11,58 heures hebdomadaires) du 6 novembre 2023 au 5 juillet 2024, puis du 8 octobre 2024 au 19 mai 2025. Enfin, il justifie d’un contrat de travail à durée indéterminée à temps complet signé le 2 mai 2025 avec la société Sodiplec exploitant une station-service sous l’enseigne « E. Leclerc » en tant qu’employé polyvalent. Il soutient sans être contesté qu’il a été mis fin à sa période d’essai le 18 mai 2025, faute pour pouvoir justifier d’un titre l’autorisant à travailler. Le requérant justifie enfin d’un contrat à durée déterminée en tant qu’agent d’animation du 16 juillet 2025 au 1er août 2025 passé avec la commune de Dammarie-les-Lys. Par ailleurs, il justifie être licencié du club de basket de Champagne-sur-Seine par la production de sa licence 2024-2025, dont il ressort au demeurant qu’il y entraine une équipe. Il produit en outre onze attestations notamment de proches, amis, anciens collègues qui témoignent de son intégration sociale en France. De plus, il ressort des attestations établies par sa tante et son cousin, dont il est l’ainé de huit ans, qu’il entretient une relation filiale et fraternelle avec ces derniers et qu’il a été un soutien pour eux dans le contexte du décès récent de son oncle le 18 décembre 2024. Compte tenu de l’ensemble de ce qui précède, et notamment de la durée de son séjour, de la situation particulière avec ses parents et de l’intensité de ses relations familiales en France, M. C... justifie y avoir le centre de ses intérêts personnels et familiaux. Il est en conséquence fondé à soutenir que l’arrêté contesté porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations précitées de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
Il résulte de ce qui précède que, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur l’ensemble des moyens de la requête, M. C... est fondé à demander l’annulation de l’arrêté qu’il conteste.
Sur les conclusions aux fins d’injonction et d’astreinte :
Aux termes de l’article L. 911-1 du code de justice administrative : « Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. »
Eu égard au motif d’annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement, sous réserve d’un changement dans la situation de droit ou de fait de M. C..., que le préfet de Seine-et-Marne délivre à celui-ci une carte de séjour temporaire d’un an portant la mention « vie privée et familiale » dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n’y a pas lieu, à ce stade, d’assortir cette injonction de l’astreinte demandée par M. C....
Sur les frais liés au litige :
M. C... a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle totale. En conséquence, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat le versement à Me Lachal, avocate de M. C..., d’une somme de 1 200 euros, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat.
D E C I D E :
Article 1er : L’arrêté du 18 juillet 2025 par lequel le préfet de Seine-et-Marne a refusé à M. C... la délivrance d’un titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d’être éloigné, est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de Seine-et-Marne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de délivrer à M. C... un titre de séjour temporaire valable un an portant la mention « vie privée et familiale » dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L’Etat (préfet de Seine-et-Marne) versera à Me Lachal, avocat de M. C..., une somme de 1 200 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B... D... C..., à Me Lachal et au préfet de Seine-et-Marne.
Copie en sera adressée, pour information, au ministre de l’intérieur.
Délibéré après l'audience du 16 juin 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Gougot, présidente,
M. Combier, conseiller,
Mme Prissette, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2026.
Le rapporteur,
D. COMBIER
La présidente,
I. GOUGOT
La greffière,
M. A...
La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière