Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 12 juin 2026, Mme B... C..., représentée par Me Choron, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l’article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) d’ordonner la suspension de l’exécution de la décision du 15 avril 2026 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a prononcé sa révocation, jusqu’à ce qu’il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;
2°) d’enjoindre au ministre de la justice de la réintégrer provisoirement dans ses fonctions de brigadier-chef pénitentiaire et de lui verser l’intégralité de sa rémunération pour la durée de la suspension, dans un délai de 48 heures à compter de la notification de l’ordonnance à intervenir
3°) de mettre à la charge de l’État une somme de 1 200 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la condition d’urgence est présumée remplie dès lors que la décision a pour effet de la priver définitivement de son emploi et par conséquent de la totalité de sa rémunération d’agent public alors qu’elle doit exposer de nombreuses charges mensuelles ; en outre la décision porte atteinte à sa réputation professionnelle ;
- il existe des moyens propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision dès lors que :
- elle a été prise au terme d’une procédure irrégulière, de nature à porter atteinte aux droits de la défense dès lors que la décision la sanctionne pour des faits de relations physiques avec des personnes détenues, de non-signalement de téléphones en cellule et de menaces et chantage qui n’ont pas été mentionnés dans la convocation devant le conseil de discipline, laquelle ne portait que sur la détention de cartes d’identité intérieures et sur des correspondances révélant une supposée relation intime ; ces trois nouveaux éléments n’ont pas fait l’objet d’une procédure contradictoire préalable ; en outre, il est contestable que l’arrêté en litige s’appuie sur des éléments issus d’un procès-verbal d’une enquête pénale qui a fait l’objet d’un classement sans suite ;
- elle est entachée d’erreur de fait dès lors que les 23 cartes d’identité de détenus retrouvées chez elle relèvent d’une collection aux fins de souvenir qui ne saurait caractériser un manquement aux obligations professionnelles dès lors qu’aucune procédure officielle de restitution de ces cartes n’existe ; les huit lettres de détenus qu’elle a conservé en souvenir ne révèlent que des fantasmes mais aucunement l’existence d’une relation avec les intéressés ; si elle a pu avoir un lien particulier avec certains détenus, elle a toujours nié tout contact et/ou relation physique ou sexuelle ; le mot de « relation » employé dans le procès-verbal est sujet à interprétation ; son concubin était également agent pénitentiaire dans le même établissement à la date des faits allégués ; l’exploitation de son téléphone n’a révélé aucune relation avec des détenus ; elle a simplement évoqué le fait qu’un homme qu’elle a connu au lycée a ensuite été incarcéré après 2015, ce qu’elle a d’ailleurs signalé à sa direction ; si elle a conservé en souvenir des numéros de téléphone, elle n’a pas pour autant entretenu de contacts téléphoniques avec des détenus ou anciens détenus ; elle a le même téléphone depuis 17 ans ; elle a eu un échange sur un réseau social avec un homme qui a transmis une photo d’elle à un détenu, lequel lui a ensuite fait du chantage ; sa direction a été avertie et des fouilles ont été pratiquées ; ce chantage provient d’une ancienne collègue, laquelle a d’ailleurs été incarcérée, contre laquelle elle a porté plainte le 20 mars 2025 ; le grief tenant à la présence de téléphones dans les cellules n’a pas été évoqué lors du conseil de discipline ; en tout état de cause, il manque en fait ;
- elle est entachée d’une erreur de qualification juridique des faits dès lors que les faits invoqués ne sauraient être qualifiés de faute d’une gravité telle qu’elle rende le maintien de l’agente dans ses fonctions « incompatible » ;
- la sanction de révocation est disproportionnée dès lors qu’elle n’a aucun antécédent disciplinaire, elle n’a jamais été suspendue, elle a reconnu spontanément les faits en garde à vue, elle a été mise hors de cause s’agissant de l’enquête portant sur le trafic de stupéfiants, la prétendue relation épistolaire avec un détenu constitue un fait isolé en 14 années de service, elle n’a jamais entretenue de relation avec des détenus ou anciens détenus, elle souffre de pathologies dermatologiques en lien direct avec le stress généré par la procédure, que les courriers incriminés ne relèvent que du seul fantasme des détenus, que les faits remontent à 2018, 2019 et 2022, que son comportement est depuis irréprochable, que sa manière de servir a toujours donné satisfaction, que ses collègues et sa hiérarchie sont unanimes sur son exemplarité et son investissement professionnel, qu’elle est séparée et mère de deux enfants âgés de 8 et 12 ans, que la sanction entraine ainsi des conséquences financières et sociales extrêmement lourdes et l’affecte sur un plan psychologique ;
Par un mémoire en défense, enregistré le 26 juin 2026, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
la condition d’urgence n’est pas remplie dès lors que la requérante peut prétendre au bénéfice de l’allocation de retour à l’emploi et ne justifie pas de ce que la baisse de revenus constituerait une atteinte suffisamment grave et immédiate à sa situation ; elle ne pouvait ignorer, eu égard à son comportement, le risque qu’elle encourait que soit prononcé une sanction de révocation à son encontre ; eu égard à la nature des faits ayant donné lieu à cette décision, l’intérêt public justifie sans conteste qu’elle soit immédiatement exécutée ;
aucun des moyens soulevés n’est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige ;
la procédure est régulière ; le courrier de convocation devant le conseil de discipline mentionne le droit de consulter le dossier administratif de l’agent, droit que la requérante a exercé le 6 mars 2026, date à laquelle une copie intégrale de son dossier lui a été transmis ; l’absence de mention de l’ensemble des faits sur le courrier de convocation n’a pas été de nature à faire obstacle à l’exercice des droits de la défense ; l’ensemble des faits pour lesquels elle est sanctionnée figurent au dossier et ont été soumis au débat devant le conseil de discipline ; l’autorité disciplinaire s’est fondée sur les seules pièces figurant dans son dossier pour lui infliger la sanction ; la circonstance selon laquelle l’arrêté de révocation est fondé sur des pièces de la procédure pénale alors même que l’enquête a été classée sans suite est sans incidence eu égard à l’indépendance des procédures ;
les faits à l’origine de la sanction sont matériellement établis ; la requérante a reconnu avoir entretenu une relation, à tout le moins « épistolaire » et amoureuse avec le détenu M. A... ; une des lettres retrouvée à son domicile relate un moment intime entre la requérante et un détenu ; elle n’a jamais fait part de cette relation à sa hiérarchie ; ces faits caractérisent un comportement manifestement incompatible avec ses obligations déontologiques, notamment celles prescrites aux articles R. 122-1, R. 122-3 et R. 122-15 du code pénitentiaire, et l’exemplarité attendue du personnel de surveillance ; elle a également manqué à son devoir de loyauté en informant pas sa hiérarchie sur les liens entretenus avec d’anciens détenus qu’elle avait fréquenté avant leur incarcération ; elle a reconnu avoir consulté les profils de réseaux sociaux d’anciens détenus ; un détenu ayant eu accès à une vidéo compromettante de la requérante a pu exercer un chantage ; la requérante reconnait avoir conservé des cartes d’identité de détenus à son domicile, qui contiennent pourtant des informations sensibles, caractérisant un manquement au devoir de discrétion professionnelle, de nature à porter atteinte à la vie privée des détenus concernés ; elle reconnaît ne pas avoir « systématiquement » appliqué la procédure de signalement mise en place en cas de détention d’un téléphone par un détenu au sein de sa cellule ;
la sanction n’est pas disproportionnée eu égard à la gravité des manquements relevés et des risques encourus pour la sécurité de l’établissement pénitentiaire dans lequel elle exerçait ses fonctions ; en outre, il ne s’agit pas de la première sanction, l’intéressée ayant fait l’objet d’une exclusion de quinze jours, dont dix avec sursis en 2018 ;
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée sous le numéro 2607948 par laquelle Mme C... demande l’annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code général de la fonction publique ;
- le code pénitentiaire ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. Maitre pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement convoquées à l’audience publique du 29 juin 2026.
Au cours de l’audience publique tenue, en présence de Mme Amegee-Gunn, greffière d’audience, ont été entendus :
le rapport de M. Maitre,
les observations de Me Choron, représentant Mme C..., qui conclut aux mêmes fins et par les mêmes moyens que la requête ;
les observations de Mme C... ;
et les observations de M. D..., représentant le garde des sceaux, ministre de la justice qui conclut aux mêmes fins et par les mêmes moyens que ses écritures ;
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.
Considérant ce qui suit :
Aux termes de l’article L. 521-1 du code de justice administrative : « Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision (...) ».
Aux termes de l’article L. 533-1 du code général de la fonction publique : « Les sanctions disciplinaires pouvant être infligées aux fonctionnaires sont réparties en quatre groupes : 1° Premier groupe : a) L'avertissement ; b) Le blâme ; c) L'exclusion temporaire de fonctions pour une durée maximale de trois jours. 2° Deuxième groupe : a) La radiation du tableau d'avancement ; b) L'abaissement d'échelon à l'échelon immédiatement inférieur à celui détenu par le fonctionnaire ; c) L'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de quatre à quinze jours ; d) Le déplacement d'office dans la fonction publique de l'Etat. 3° Troisième groupe : a) La rétrogradation au grade immédiatement inférieur et à l'échelon correspondant à un indice égal ou, à défaut, immédiatement inférieur à celui afférent à l'échelon détenu par le fonctionnaire ; b) L'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de seize jours à deux ans. 4° Quatrième groupe : a) La mise à la retraite d'office ; b) La révocation. » Il appartient au juge de l’excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l’objet d’une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.
Aux termes de l’article R. 122-1 du code pénitentiaire : « Le personnel de l'administration pénitentiaire est loyal envers les institutions républicaines. Il est intègre, impartial et probe. Il ne se départit de sa dignité en aucune circonstance. » Aux termes de l’article R. 122-3 du même code : « Le personnel de l'administration pénitentiaire doit s'abstenir de tout acte, de tout propos ou de tout écrit qui serait de nature à porter atteinte à la sécurité et au bon ordre des établissements et services et doit remplir ses fonctions dans des conditions telles que celles-ci ne puissent préjudicier à la bonne exécution des missions dévolues au service public pénitentiaire. » Aux termes de l’article R. 122-12 du même code : « Le personnel de l'administration pénitentiaire doit en toute circonstance se conduire et accomplir ses missions de telle manière que son exemple ait une influence positive sur les personnes dont il a la charge et suscite leur respect. » Aux termes de l’article R. 122-15 du même code : « Le personnel de l'administration pénitentiaire ne peut entretenir sciemment avec des personnes placées par décision de justice sous l'autorité ou le contrôle de l'établissement ou du service dont il relève, ainsi qu'avec les membres de leur famille ou leurs amis, de relations qui ne seraient pas justifiées par les nécessités du service. Cette interdiction demeure pendant une période de cinq années à compter de la fin de l'exercice de ladite autorité ou dudit contrôle matérialisée par : 1° La cessation des fonctions au sein de l'établissement ou du service du personnel ; 2° Le transfèrement dans un autre établissement ou service de la personne détenue ; 3° La levée d'écrou de la personne détenue. Lorsqu'il a eu de telles relations avec ces personnes antérieurement à leur prise en charge par le service ou l'établissement dont il relève, ainsi qu'avec les membres de leur famille ou leurs amis, le personnel de l'administration pénitentiaire en informe le chef d'établissement ou le chef de service dès cette prise en charge. Le personnel de l'administration pénitentiaire ayant des liens familiaux avec des personnes placées par décision de justice sous l'autorité ou le contrôle de l'établissement ou du service dont il relève doit également en informer son chef d'établissement ou son chef de service. »
Mme C... est brigadier-chef pénitentiaire. Par la décision attaquée du 15 avril 2026, le garde des sceaux, ministre de la justice lui a infligé la sanction de révocation en raison de la caractérisation de plusieurs manquements déontologiques. La décision lui fait grief d’avoir conservé à son domicile 23 cartes d’identité intérieures de détenus, ainsi que 8 lettres témoignant de relations sentimentales, voire intimes avec des personnes détenues, d’avoir entretenu une relation épistolaire avec un détenu ainsi que des relations physiques avec deux anciens détenus sans l’avoir signalé à sa hiérarchie, de s’être mise en danger en étant victime de chantage par une personne détenue indiquant être en possession d’une vidéo compromettante et de ne pas avoir systématiquement avisé sa hiérarchie de la présence potentielle de téléphones en cellule, ainsi qu’en atteste les numéros de téléphone conservés par la requérante à son domicile.
En l’état de l’instruction, et alors que l’ensemble des faits reprochés à Mme C... dans la décision en litige font partie du dossier disciplinaire qu’elle a pu consulter et ont été débattus devant le conseil de discipline, aucun des moyens soulevés par Mme C..., tels qu’ils ont été analysés plus haut, n’est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision du 15 avril 2026 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a prononcé sa révocation.
Par suite, et sans qu’il soit besoin d’examiner la condition tenant à l’urgence, les conclusions de Mme C... tendant à la suspension de l’exécution de cette décision, doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, celles présentées à fin d’injonction et au titre des frais de l’instance.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de Mme C... est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B... C... et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Fait à Versailles, le 1er juillet 2026.
Le juge des référés,
B. Maitre
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.