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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2608085

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2608085

mercredi 1 juillet 2026

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2608085
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantSELARL CENTAURE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :


Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés respectivement le 16 juin et le 25 juin 2026, M. E... G..., représenté par Me Pierot avocat, demande au tribunal :

1°) d’annuler l’arrêté du 1er juin 2026 par lequel le préfet des Yvelines a décidé son transfert aux autorités croates responsables de l’examen de sa demande de protection internationale ;

2°) de l’admettre, à titre provisoire, à l’aide juridictionnelle ;

3°) d’enjoindre au préfet de procéder à l’enregistrement de sa demande d’asile en « procédure normale », dans un délai de 15 jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l’Etat, en cas d’admission à l’aide juridictionnelle, à verser à son conseil une somme de 1500 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve qu’elle renonce à percevoir la part contributive de l’Etat ou, à défaut d’admission à l’aide juridictionnelle, à lui verser une somme de 1500 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

l’arrêté est signé par une autorité incompétente, en l’absence de délégation de signature versée au dossier ;
il est dépourvu de base légale dans la mesure où le préfet n’apporte pas la preuve du dépôt effectif d’une demande d’asile par le requérant en Croatie et à supposer que cela a été le cas, sa demande doit être regardée comme retirée, au regard de l’article 39-2-1 de la loi sur la protection internationale et temporaire croate :

l’arrêté attaqué est entaché d’un vice de procédure au regard des dispositions de l’article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 en ce qu’il n’est pas établi qu’il aurait bénéficié d’une information complète et immédiate sur ses droits dans la langue comprise par lui, lors de sa demande d’asile ;
- il est entaché d’une méconnaissance de l’article 5 du règlement (UE) 604/2013 en ce qu’il n’est pas démontré qu’il aurait bénéficié d’un entretien individuel mené par un agent qualifié dans des conditions de confidentialité et en présence d’un interprète ;
- il appartient au préfet de produire les documents attestant de sa demande de prise en charge que de la réponse des autorités croates, ainsi que du respect des délais de saisine et de réponse prévus aux articles 13-1 et 21 du règlement ;
- il est entaché d’une méconnaissance de l’article 17 du règlement n° 604/2013, de l’article L. 571-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et d’une violation de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales comme de l’article 7 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et souffre d’une erreur manifeste d’appréciation dès lors qu’il réside avec son compagnon en France ;
- il méconnait les dispositions des articles 3-2 et 17 du règlement n° 604/2013, ainsi que l’article 4 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, et de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme en raison des défaillances systémiques dans l’accueil des demandeurs d’asile en Croatie, de l’absence de prise en charge adaptées et des discriminations subies par les personnes LGBT en Croatie ; il est exposé à un risque de traitement inhumain en raison de son orientation sexuelle en Croatie.

La requête a été transmise au préfet des Yvelines, représenté par le cabinet Centaure avocats qui a produit un mémoire en défense le 25 juin 2026 par lequel il conclut au rejet de la requête. Il fait valoir que les moyens de la requête de M. E... ne sont pas fondés.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Versailles a désigné M. Brumeaux pour statuer sur les requêtes relevant des procédures prévues aux article L. 921-1 et L. 921-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile en application de l’article L. 922-2 du code de justice administrative.


Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique du 25 juin 2026 :

- le rapport de M. Brumeaux,

- les observations de Me Bruere, qui substitue Me Pierot, pour M. E..., présent et assisté de Mme F... interprète en langue russe. Elle maintient l’ensemble de ses conclusions et de ses moyens. La délégation de signature n’a pas été produite. L’habilitation de l’agent à conduire l’entretien n’est pas établie, en l’absence du registre permettant d’identifier les initiales qui figurent sur le document. Le requérant n’a pas fait l’objet d’un examen sérieux, comme le révèle l’absence de mention de la présence d’un cousin en France. L’arrêté est dénué de base légale, en l’absence de dépôt d’une demande effective d’asile en Croatie. Le requérant a été contraint de signer de force un document lors du passage de la frontière. Il a été brutalisé à cette occasion en raison de son orientation sexuelle. Une loi croate 39-2-1 dispose que le demandeur d’asile est réputé avoir retiré sa demande s’il ne se présente pas dans un des deux centres d’accueil du pays dans un délai de deux jours. Il serait exposé à des violences en cas de retour en Croatie. Les sources internationales et la jurisprudence font état de nombreux incidents pour les demandeurs d’asile et l’absence de prise en charge particulière de la vulnérabilité des homosexuels. Le préfet a entaché sa décision d’une erreur manifeste d’appréciation au regard des stipulations des articles 17 et 3-2 du règlement (UE) 604/2013 du 18 février 2003.


- le préfet des Yvelines n’a été ni présent, ni représenté.

La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.


Considérant ce qui suit :

M. E..., ressortissant russe, né le 28 mars 2000, a sollicité son admission au séjour au titre du droit d’asile le 16 avril 2026 auprès de la préfecture des Yvelines. Dans le cadre de l’instruction de cette demande, la comparaison des empreintes digitales de l’intéressé au moyen du système « Eurodac » a révélé que l’intéressé a sollicité l’asile le 9 avril 2026 auprès des autorités croates. Saisies par le préfet des Yvelines d’une demande de prise en charge de M. E... le 28 avril 2026, les autorités croates ont donné leur accord le 8 mai 2026. Par un arrêté du 1er juin 2026, le préfet des Yvelines a décidé de transférer M. E... aux autorités croates. M. E... demande au tribunal de prononcer l’annulation de cet arrêté.

Sur la demande d’admission provisoire à l’aide juridictionnelle :

Aux termes de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : « Dans les cas d’urgence, (…) l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d’aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ». Aux termes de l’article 62 du décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 : « L'admission provisoire peut être prononcée d'office si l'intéressé a formé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été définitivement statué ».

Il y a lieu, eu égard à l’urgence qui s’attache à ce qu’il soit statué sur la requête de M. E... de prononcer son admission provisoire à l’aide juridictionnelle.

Sur la légalité de l’arrêté du préfet des Yvelines :

Par un arrêté n° 78-2025-130 du 10 avril 2025, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture des Yvelines le même jour, Mme C... B..., signataire de la décision attaquée, attachée d’administration de l’Etat, adjointe au chef du bureau de l’asile, et signataire de l’arrêté attaqué, a reçu délégation pour signer la décision contestée. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté.

L’arrêté litigieux vise les textes dont il fait application, expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle et familiale de M. E..., ainsi que les éléments sur lesquels le préfet s’est fondé pour estimer que l'examen de sa demande de protection internationale relevait de la responsabilité de la Croatie. Dès lors, cet arrêté comporte l’énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision attaquée et permet ainsi à la requérante d’en contester utilement le bien-fondé. Par suite, le moyen tiré de l’insuffisante motivation doit être écarté.

Aux termes de l’article 4 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013 : « 1. Dès qu’une demande de protection internationale est introduite au sens de l’article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l’application du présent règlement (…) / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu’il la comprend. Les Etats membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c’est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l’entretien individuel visé à l’article 5 (…) ». Il résulte de ces dispositions que le demandeur d’asile auquel l’administration entend faire application du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu’il est susceptible d’entrer dans le champ d’application de ce règlement, et en tout état de cause en temps utile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu’il comprend. Cette information doit comprendre l’ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l’article 4 du règlement. Eu égard à la nature desdites informations, la remise par l’autorité administrative de la brochure prévue par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d’asile une garantie.

Il ressort des pièces du dossier que M. E... s’est vu délivrer, lors d’un entretien individuel réalisé le 16 avril 2026, les deux brochures d’information dites « A » (« J’ai demandé l’asile dans l’Union européenne - Quel pays sera responsable de l’analyse de ma demande d’asile ? ») et « B » (« Je suis sous procédure Dublin - Qu’est-ce que cela signifie ? ») en langue russe et qu’il a paraphées. Ces documents constituent la brochure commune visée au paragraphe 3 de l’article 4 du règlement précité et contiennent l’intégralité des informations prévues au paragraphe 1 de cet article. Il ressort au surplus du résumé de l’entretien que l’information sur les règlements communautaires lui a été remise. Enfin le résumé de l’entretien fait apparaître que celui-ci s’est déroulé en russe, langue que le requérant maîtrise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l’article 4 du règlement n°604/2013 doit être écarté.


Aux termes de l’article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : « 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l’État membre responsable, l’État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l’article 4. (…) / 4. L’entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu’il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d’assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l’entretien individuel. / 5. L’entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L’État membre qui mène l’entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l’entretien. Ce résumé peut prendre la forme d’un rapport ou d’un formulaire type. L’État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ».


Aucun principe ni aucune disposition n’impose la mention, sur le résumé de l’entretien individuel prévu à l’article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, de l’identité de l’agent qui a mené l’entretien le 16 avril 2026. En vertu des dispositions combinées des articles L. 521-1 et R. 521-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et de l’arrêté du 10 mai 2019 désignant les préfets compétents pour enregistrer les demandes d’asile et déterminer l’État responsable de leur traitement, le préfet des Yvelines était compétent pour enregistrer la demande d’asile de M. E... et procéder à la détermination de l’État membre responsable de l’examen de cette demande. Dans ces conditions, les services du préfet des Yvelines, et en particulier les agents recevant les étrangers, doivent être regardés comme ayant la qualité, au sens de l’article 5 précité du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, de « personne qualifiée en vertu du droit national » pour mener l’entretien prévu à cet article. Enfin le résumé de l’entretien individuel permet d’établir que celui-ci a été mené dans une langue que M. E... comprenait, celui-ci ayant signé le compte-rendu d’entretien qui mentionne avoir été conduit en russe, assisté par Mme D... (A... interprétariat). Enfin s’il est soutenu que le préfet devait justifier du recours à un moyen de télécommunication pour l’assistance de l’interprète, les dispositions de l’article L. 111-8 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile n’exige pas une telle obligation.

Il ressort enfin de cet entretien que le requérant a déclaré n’avoir aucun membre de sa famille en France. Par suite il ne peut sérieusement soutenir qu’il n’a pas été procédé à un examen sérieux de sa situation du fait de la présence d’un cousin sur le territoire français qui a été passée sous silence par l’administration.

Aux termes du 1 de l’article 21 du règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : « L’Etat membre auprès duquel une demande de protection internationale a été introduite et qui estime qu’un autre Etat membre est responsable de l’examen de cette demande peut (…) requérir cet autre Etat membre aux fins de prise en charge du demandeur (…). ». Aux termes du 7 de l’article 22 du même règlement : « L’absence de réponse à l’expiration du délai de deux mois mentionné au paragraphe 1 (…) équivaut à l’acceptation de la requête et entraîne l’obligation de prendre en charge la personne concernée (…) ». Aux termes du 2 de l’article 10 du règlement (CE) n°1560/2003 du 2 septembre 2003 : « Lorsqu'il en est prié par l'État membre requérant, l'État membre responsable est tenu de confirmer, sans tarder et par écrit, qu'il reconnaît sa responsabilité résultant du dépassement du délai de réponse. (…) ». Aux termes de l’article 15 du même règlement : « 1. Les requêtes et les réponses, ainsi que toutes les correspondances écrites entre Etats membres visant à l’application du règlement (UE) n° 604/2013, sont, autant que possible, transmises via le réseau de communication électronique « DubliNet » établi au titre II du présent règlement. / (…) / 2. Toute requête, réponse ou correspondance émanant d’un point d’accès national visé à l’article 19 est réputée authentique. / 3. L’accusé de réception émis par le système fait foi de la transmission et de la date et de l’heure de réception de la requête ou de la réponse ». Aux termes de l’article 19 de ce règlement : « 1. Chaque Etat membre dispose d’un point unique d’accès national identifié. (…) . Enfin aux termes de l’article 23 du règlement (UE) n° 604/2013 : « 1. Lorsqu’un État membre auprès duquel une personne visée à l’article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), a introduit une nouvelle demande de protection internationale estime qu’un autre État membre est responsable conformément à l’article 20, paragraphe 5, et à l’article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), il peut requérir cet autre État membre aux fins de reprise en charge de cette personne. 2. Une requête aux fins de reprise en charge est formulée aussi rapidement que possible et, en tout état de cause, dans un délai de deux mois à compter de la réception du résultat positif Eurodac («hit»), en vertu de l’article 9, paragraphe 5, du règlement (UE) no 603/2013. Si la requête aux fins de reprise en charge est fondée sur des éléments de preuve autres que des données obtenues par le système Eurodac, elle est envoyée à l’État membre requis, dans un délai de trois mois à compter de la date à laquelle l’État membre requérant a appris qu’un autre État membre pouvait être responsable pour la personne concernée (…).

Il ressort des pièces du dossier que les autorités françaises ont saisi les autorités croates le 28 avril 2026 sous la référence FRDUB29940077849-750 pour une prise en charge à la suite d’une demande d’asile enregistrée le 9 avril 2026 sous le numéro HR 1 2605709354A dans ce pays et que les autorités croates ont notifié leur accord le 8 mai 2026. En l’absence du document positif Eurodac (« hit »), ce délai n’a pu courir qu’à compter au plus tôt de la date du dépôt de la demande d’asile en France soit le 16 avril 2026. Cette demande a ainsi été présentée dans les délais prévus dans les dispositions précitées. Par suite l’existence et la régularité de cet accord ne peuvent être remises en cause. Si enfin il est soutenu qu’une disposition législative croate, au demeurant seulement invoquée et non datée et non versée au dossier, disposerait que le demandeur d’asile voit sa demande retirée s’il ne rejoint pas un centre d’accueil dans un délai prescrit, l’appréciation de cette question relève de la seule compétence de l’Etat responsable et ne saurait faire obstacle à la mise en œuvre de la procédure prévue par le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013.

Aux termes du paragraphe 2 de l’article 3 du règlement n° 604/2013 : « Lorsqu’il est impossible de transférer un demandeur vers l’État membre initialement désigné comme responsable parce qu’il y a de sérieuses raisons de croire qu’il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d’asile et les conditions d’accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l’article 4 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, l’État membre procédant à la détermination de l’État membre responsable poursuit l’examen des critères énoncés au chapitre III afin d’établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. Lorsqu’il est impossible de transférer le demandeur en vertu du présent paragraphe vers un État membre désigné sur la base des critères énoncés au chapitre III ou vers le premier État membre auprès duquel la demande a été introduite, l’État membre procédant à la détermination de l’État membre responsable devient l’État membre responsable ». Aux termes de l’article 17 du même règlement : « 1. Par dérogation à l’article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d’examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement (…) » et aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme : Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. (….)».

Il résulte des dispositions précitées de l’article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 que si une demande d’asile est examinée par un seul État membre et qu’en principe cet État est déterminé par application des critères d’examen des demandes d’asile fixés par son chapitre III, dans l’ordre énoncé par ce chapitre, l’application de ces critères est toutefois écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l’article 17 du règlement, qui procède d’une décision prise unilatéralement par un État membre. Si la mise en œuvre, par les autorités françaises, des dispositions de l’article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être assurée à la lumière des exigences définies par les dispositions du second alinéa de l’article 53-1 de la Constitution, en vertu desquelles les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif, la faculté laissée à chaque Etat membre de décider d’examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d’asile.

Ainsi qu’il a été dit précédemment, la Croatie, Etat membre de l’Union européenne, a accepté de reprendre en charge M. E... qui n’établit pas y avoir été maltraité. Il soutient que l’examen de sa demande d’asile doit être pris en charge en France, au titre du droit souverain des autorités françaises d'accorder l'asile sur leur territoire, y compris lorsque cet examen relève de la compétence d'un autre Etat, eu égard à sa situation personnelle, en faisant valoir qu’il est homosexuel, que son compagnon est en France, où il bénéficie d’un soutien associatif, qu’il est de santé fragile, et qu’un cousin réside en France. Ces circonstances ne suffisent toutefois pas à démontrer que la clause dérogatoire invoquée devait être mise en œuvre par le préfet dès lors que son compagnon fait également l’objet d’une procédure Dublin et qu’il n’apporte pas la preuve qu’il ne serait pas pris en charge médicalement en Croatie. S’il invoque de manière générale le traitement des personnes homosexuelles dans ce pays et s’il se réfère à des extraits de rapports ou d’articles, dont certains relativement anciens, de plusieurs organisations internationales, sur la situation générale en Croatie, ces éléments ne permettent toutefois pas d’établir qu’il y aurait de sérieuses raisons de croire que les défaillances en Croatie seraient systémiques ou de tenir pour établie que la demande d’asile de M. E... serait exposée à un risque sérieux de ne pas être traitée par les autorités croates dans les conditions conformes à l’ensemble des garanties exigées par le respect du droit d’asile, ni qu’il serait exposé en Croatie à un risque personnel de traitement inhumain ou dégradant. Enfin la jurisprudence versée au dossier, qui relève des défaillances de l’accueil des migrants dans des situations particulières, ne permet pas d’en déduire une politique délibérée de la Croatie dans ce domaine. Dans ces conditions, le préfet des Yvelines n’a pas entaché son arrêté d’une erreur manifeste d’appréciation en s’abstenant de faire application du pouvoir discrétionnaire qu’il tient de l’article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l’erreur manifeste d’appréciation de la situation personnelle de M. E... doit être écarté.

Si le requérant soutient que la situation des personnes homosexuelles est soumise à une insécurité très importante en Croatie et que ces personnes peuvent être confrontées à la violence, à l’intimidation et à la discrimination et que le père de son compagnon qui les poursuit les y retrouverait aisément, ces seules allégations ne suffisent pas à démontrer que le requérant serait exposé personnellement, en cas de transfert aux autorités croates, à des traitements contraires à l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l’annulation de l’arrêté du préfet des Yvelines du 1er juin 2026 doivent être rejetées, ainsi que celles à fin d’injonction et celles relatives aux frais de justice.

D E C I D E :

Article 1er : M. E... est admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E... G... et au ministre de l’intérieur.

Copie en sera adressée au préfet des Yvelines.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 1e juillet 2026.


Le magistrat désigné,
M. Brumeaux
Le greffier,
E. Garot



La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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