Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2000750

jeudi 20 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2000750
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantAARPI THEMIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 juin 2020, M. D E, représenté par l'AARPI Themis, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 22 mai 2020 par laquelle la directrice de la maison centrale de Saint-Maur l'a placé à l'isolement ;

2°) d'enjoindre à l'administration de mettre fin à la mesure d'isolement, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- il n'est pas justifié de la compétence du signataire de la décision du 22 mai 2020 ;

- à défaut de communication de la décision attaquée, il n'est pas possible de s'assurer qu'elle comporte les nom et prénom de son signataire et une signature lisible conformément aux dispositions de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- à défaut de communication de la décision attaquée, il n'est pas possible de s'assurer qu'elle comporte une motivation suffisante en fait et en droit, conformément aux dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration et de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale ;

- en ordonnant son placement à l'isolement sans avoir préalablement recueilli l'avis du médecin intervenant dans l'établissement, le directeur de la maison centrale de Saint-Maur a entaché sa décision d'un vice de procédure ;

- la décision en litige est entachée d'erreur de fait et d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 mars 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête comme non-fondée.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 20 juillet 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Boschet,

- et les conclusions de M. Houssais, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Ecroué depuis le 26 novembre 2015, M. E a été incarcéré à la maison centrale de Saint-Maur du 5 septembre 2019 au 9 septembre 2020. Le 20 mai 2020 à 14h, il a été placé à l'isolement à titre provisoire. Par une décision du 22 mai 2020, la directrice de la maison centrale de Saint-Maur l'a placé à l'isolement. M. E demande l'annulation de cette décision.

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 57-7-66 du code de procédure pénale : " Le chef d'établissement décide de la mise à l'isolement pour une durée maximale de trois mois. Il peut renouveler la mesure une fois pour la même durée () ". Selon l'article R. 57-6-24 du même code : " Pour l'exercice des compétences définies par le présent code, le chef d'établissement peut déléguer sa signature à son adjoint ".

3. M. A B, directeur adjoint de la maison centrale de Saint-Maur, bénéficie d'une délégation du chef d'établissement du 3 octobre 2019, publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Indre du 11 octobre 2019, pour signer les décisions relatives à l'isolement des personnes détenues sur le fondement de l'article R. 57-7-66 du code de procédure pénale. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision attaquée manque en fait.

4. En deuxième lieu, la décision du 22 mai 2020 comportant la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration doit être écarté.

5. En troisième lieu, la décision du 22 mai 2020 de la directrice de la maison centrale de Saint-Maur comporte l'énoncé des motifs de droit et de fait sur lesquels elle se fonde. Par suite, le moyen tiré de ce que cette décision serait insuffisamment motivée, en méconnaissance de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration et de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale, doit être écarté.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initial ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. Le délai dont elle dispose ne peut être inférieur à trois heures à partir du moment où elle est mise en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat, si elle en fait la demande. Le chef d'établissement peut décider de ne pas communiquer à la personne détenue et à son avocat les informations ou documents en sa possession qui contiennent des éléments pouvant porter atteinte à la sécurité des personnes ou des établissements pénitentiaires. / Si la personne détenue ne comprend pas la langue française, les informations sont présentées par l'intermédiaire d'un interprète désigné par le chef d'établissement. Il en est de même de ses observations, si elle n'est pas en mesure de s'exprimer en langue française. / Les observations de la personne détenue et, le cas échéant, celles de son avocat sont jointes au dossier de la procédure. Si la personne détenue présente des observations orales, elles font l'objet d'un compte rendu écrit signé par elle. / Le chef d'établissement, après avoir recueilli préalablement à sa proposition de prolongation l'avis écrit du médecin intervenant à l'établissement, transmet le dossier de la procédure accompagné de ses observations au directeur interrégional des services pénitentiaires lorsque la décision relève de la compétence de celui-ci ou du ministre de la justice ".

7. Il ne résulte d'aucun texte ni d'aucun principe, en particulier de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale qui n'imposait le recueil préalable de l'avis du médecin intervenant dans l'établissement que pour les décisions de prolongation de placement à l'isolement relevant de la compétence du directeur interrégional des services pénitentiaires ou du ministre de la justice, que la directrice de la maison centrale de Saint-Maur aurait été tenue, avant de prononcer le placement initial à l'isolement de M. E, de solliciter un tel avis. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision du 22 mai 2020 de la directrice de la maison centrale de Saint-Maur aurait été prise à l'issue d'une procédure irrégulière au motif que l'avis du médecin intervenant dans l'établissement n'a pas été préalablement sollicité doit être écarté.

8. En dernier lieu, il résulte des dispositions de l'article R. 57-7-73 du code de procédure pénale, combinées à celles de l'article R. 57-7-66 précitées de ce même code, que les conditions à remplir pour qu'un détenu soit placé d'office à l'isolement sont, d'une part, que la mesure constitue l'unique moyen de préserver la sécurité des personnes ou de l'établissement et, d'autre part, que cette mesure tienne compte de sa personnalité, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, ainsi que de son état de santé. Le juge de l'excès de pouvoir exerce un contrôle restreint sur les motifs d'une mesure de placement d'un détenu à l'isolement.

9. Il ressort des pièces du dossier que M. E a été condamné pour des faits d'abus frauduleux de l'ignorance ou de la faiblesse d'un mineur pour le conduire à un acte ou une abstention préjudiciable, abus de confiance au préjudice d'une personne vulnérable, importation non autorisée de stupéfiants, trafic, menace de crime ou délit contre les personnes ou les biens à l'encontre d'un dépositaire de l'autorité publique, outrage à une personne dépositaire de l'autorité publique, violence sur une personne dépositaire de l'autorité publique suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours, outrage à une personne chargée d'une mission de service public, apologie publique d'un acte de terrorisme et violence aggravée par trois circonstances suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours.

10. Il ressort également des pièces du dossier qu'à compter de son incarcération à la maison centrale de Saint-Maur en septembre 2019, M. E a fait preuve d'un comportement très menaçant comme le révèlent les différents rapports d'observations circonstanciés produits en défense. Il ressort en outre des pièces du dossier que la commission de discipline de l'établissement pénitentiaire a prononcé à son encontre une sanction de sept jours de cellule disciplinaire dont deux avec sursis le 13 janvier 2020, puis une sanction de dix jours de cellule disciplinaire dont trois avec sursis le 22 janvier 2020, pour avoir refusé de se soumettre à une mesure de sécurité, d'obtempérer aux injonctions du personnel et pour avoir proféré des insultes, menaces et propos outrageants à l'encontre du personnel. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que M. E a, à plusieurs reprises, fait état de ce que seuls des actes de violence lui permettraient d'obtenir un transfert dans un autre établissement pénitentiaire.

11. Eu égard à ce qui a été indiqué aux points 9 et 10, c'est sans commettre d'erreur de fait ni d'erreur manifeste d'appréciation que la directrice de la maison centrale de Saint-Maur a placé M. E à l'isolement par sa décision du 22 mai 2020.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de la décision du 22 mai 2020 de la directrice de la maison centrale de Saint-Maur et, par voie de conséquence, les autres conclusions présentées par M. E doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D E et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 4 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Artus, président,

M. Crosnier, premier conseiller,

M. Boschet, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juin 2024.

Le rapporteur,

J.B. BOSCHET

Le président,

D. ARTUSLa greffière,

M. C

La République mande et ordonne

au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour Le Greffier en Chef

La greffière,

M. C

mf