Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2100075
mardi 5 mars 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2100075 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | AARPI THEMIS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 14 janvier 2021, M. E H, représenté par l'AARPI Thémis, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 10 novembre 2020 par laquelle le directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon a expressément rejeté son recours administratif préalable obligatoire formé le 14 octobre 2020 contre la décision de la commission du 7 octobre 2020 par laquelle le président de la commission de discipline de la maison centrale de Saint-Maur lui a infligé une sanction de vingt jours de cellule disciplinaire ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
- l'autorité ayant décidé d'engager les poursuites était incompétente ;
- la composition de la commission de discipline était irrégulière : d'une part, la présence des deux membres assesseurs prévue à l'article R. 57-7-6 du code de procédure pénale n'est pas établie, d'autre part, il n'est pas davantage établi que le président de la commission de discipline disposait d'une délégation de compétence pour présider cette commission et, enfin, il n'est pas démontré que le premier assesseur, membre de l'administration pénitentiaire, n'est pas le rédacteur du compte-rendu d'incident à l'origine de la procédure disciplinaire ;
- la sanction infligée repose sur des faits matériellement inexacts ;
- elle est entachée d'erreur de qualification juridique des faits ;
- elle est disproportionnée par rapport aux faits reprochés de détention de résine de cannabis qui est " pour le moins banale " en prison.
Par un mémoire en défense, enregistré le 23 novembre 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête comme non fondée.
M. H a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 décembre 2020.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de procédure pénale ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience :
- le rapport de M. Christophe,
- et les conclusions de M. Slimani, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. M. H est incarcéré à la maison centrale de Saint-Maur depuis le 6 mai 2020. Le 3 octobre 2020, il a fait l'objet d'un compte-rendu d'incident pour avoir le même jour, à 15h10, tenté d'avaler un morceau s'apparentant à une substance illicite, laquelle après analyses s'est révélée être de la résine de cannabis. Le président de la commission de discipline, réunie le 7 octobre 2020, par une décision du même jour, a prononcé à l'encontre de l'intéressé une sanction de vingt jours de cellule disciplinaire. Par un courrier du 14 octobre 2020, M. H, par l'intermédiaire de son conseil, a formé un recours administratif préalable obligatoire contre cette sanction. Par une décision du 10 novembre 2020, le directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon a expressément rejeté son recours. Par la présente requête, M. H demande l'annulation de cette décision.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 57-7-32 du code de procédure pénale alors en vigueur : " La personne détenue qui entend contester la sanction prononcée à son encontre par la commission de discipline doit, dans le délai de quinze jours à compter du jour de la notification de la décision, la déférer au directeur interrégional des services pénitentiaires préalablement à tout recours contentieux. Le directeur interrégional dispose d'un délai d'un mois à compter de la réception du recours pour répondre par décision motivée. L'absence de réponse dans ce délai vaut décision de rejet ". L'article R. 57-7-15 du même code alors en vigueur dispose : " Le chef d'établissement ou son délégataire apprécie, au vu des rapports et après s'être fait communiquer, le cas échéant, tout élément d'information complémentaire, l'opportunité de poursuivre la procédure. Les poursuites disciplinaires ne peuvent être exercées plus de six mois après la découverte des faits reprochés à la personne détenue ".
3. Il résulte de ces dispositions qu'un détenu n'est recevable à déférer au juge administratif que la seule décision, expresse ou implicite, du directeur interrégional des services pénitentiaires, qui arrête définitivement la position de l'administration et qui se substitue ainsi à la sanction initiale prononcée par le chef d'établissement. Il s'ensuit que les vices propres à la décision initiale ayant nécessairement disparu avec cette dernière, le requérant ne saurait utilement s'en prévaloir. Toutefois, eu égard aux caractéristiques de la procédure suivie devant la commission de discipline, cette substitution ne saurait faire obstacle à ce que soient invoquées, à l'appui d'un recours dirigé contre la décision du directeur interrégional, les éventuelles irrégularités de la procédure suivie devant la commission de discipline préalablement à la décision initiale.
4. Il ressort des pièces du dossier qu'au vu du rapport d'enquête établi le 5 octobre 2020, M. D C, directeur adjoint de la maison centrale de Saint-Maur, a décidé de lancer la procédure disciplinaire concernant les faits reprochés à M. H le 3 octobre 2020 à 15h10. Il ressort également des pièces du dossier que M. C s'est vu accorder, par une décision 1er juillet 2020 de Mme J, cheffe de l'établissement pénitentiaire, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Indre du 3 juillet 2020 et signée, une délégation à l'effet de décider d'engager des poursuites disciplinaires à l'encontre des personnes détenues. Par suite, M. C était habilité à décider de la poursuite de la procédure ouverte à l'encontre de M. H. Le moyen tiré de l'incompétence de l'autorité ayant décidé les poursuites, qui est opérant en ce qu'il se rapporte à un vice de la procédure à l'issue de laquelle est intervenue la décision contestée, prise sur recours administratif préalable obligatoire, doit dès lors être écarté.
5. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-6 du code de procédure pénale alors en vigueur : " La commission de discipline comprend, outre le chef d'établissement ou son délégataire, président, deux membres assesseurs ". L'article R. 57-7-7 du même code dispose : " Les sanctions disciplinaires sont prononcées, en commission, par le président de la commission de discipline. Les membres assesseurs ont voix consultative ". Aux termes de l'article R. 57-7-8 du même code, dans sa version applicable au litige : " Le président de la commission de discipline désigne les membres assesseurs. / Le premier assesseur est choisi parmi les membres du premier ou du deuxième grade du corps d'encadrement et d'application du personnel de surveillance de l'établissement. / Le second assesseur est choisi parmi des personnes extérieures à l'administration pénitentiaire qui manifestent un intérêt pour les questions relatives au fonctionnement des établissements pénitentiaires, habilitées à cette fin par le président du tribunal de grande instance territorialement compétent. La liste de ces personnes est tenue au greffe du tribunal de grande instance ". Aux termes de l'article R. 57-7-13 du même code : " En cas de manquement à la discipline de nature à justifier une sanction disciplinaire, un compte rendu est établi dans les plus brefs délais par l'agent présent lors de l'incident ou informé de ce dernier. L'auteur de ce compte rendu ne peut siéger en commission de discipline ". L'article R. 57-6-9 du même code dispose : " () L'autorité compétente peut décider de ne pas communiquer à la personne détenue, à son avocat ou au mandataire agréé les informations ou documents en sa possession qui contiennent des éléments pouvant porter atteinte à la sécurité des personnes ou des établissements pénitentiaires ".
6. D'une part, il ressort des pièces du dossier, notamment du registre de la séance de la commission de discipline, que le président de la commission était assisté de deux assesseurs présentant les qualités requises par les dispositions précitées. En effet, outre l'assesseur issu du personnel de surveillance de l'administration pénitentiaire, M. A, la commission comprenait un assesseur choisi parmi des personnes extérieures à l'administration pénitentiaire en la personne de Mme I G. Par ailleurs, le compte rendu d'incident a été rédigé par M. BB., surveillant, qui n'a donc pas siégé au sein de la commission de discipline.
7. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que la commission de discipline était présidée par le directeur adjoint de l'établissement et que celui-ci disposait d'une délégation permanente de la part de la cheffe de l'établissement pénitentiaire en vertu d'une décision du 1er juillet 2020, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Indre, à l'effet de présider la commission de discipline et de prononcer les sanctions disciplinaires. Dès lors, les moyens relatifs à l'irrégularité de la procédure suivie devant la commission de discipline doivent être écartés comme manquants en fait.
8. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment du compte-rendu d'incident établi par un surveillant pénitentiaire le jour de l'incident et du rapport d'enquête établi par un autre surveillant, que, le 3 octobre 2020, à 15h10 lors de l'appel, M. H a essayé d'avaler un morceau s'apparentant à une substance illicite qui après analyse se révèlera être du cannabis. Si l'intéressé conteste la réalité des faits qui lui sont reprochés en précisant qu'il est victime d'une manipulation de l'administration qui lui a placé le cannabis dans la bouche afin de pouvoir le sanctionner, il n'apporte aucun élément de nature à mettre valablement en doute l'exactitude ou la sincérité du compte-rendu d'incident et du rapport d'enquête établis par les surveillants qui les ont constatés. Par suite, M. H n'est pas fondé à soutenir que les faits retenus à son encontre pour fonder la sanction contestée ne sont pas matériellement établis.
9. En quatrième et dernier lieu, aux termes de l'article R. 57-7-1 du code de procédure pénale alors en vigueur : " Constitue une faute disciplinaire du premier degré le fait, pour une personne détenue : / 11° D'introduire ou tenter d'introduire au sein de l'établissement des produits stupéfiants, ou sans autorisation médicale, des produits de substitution aux stupéfiants ou des substances psychotropes, de les détenir ou d'en faire l'échange contre tout bien, produit ou service ; () ". L'article R. 57-7-47 du même code alors en vigueur dispose : " Pour les personnes majeures, la durée de la mise en cellule disciplinaire ne peut excéder vingt jours pour une faute disciplinaire du premier degré, quatorze jours pour une faute disciplinaire du deuxième degré et sept jours pour une faute disciplinaire du troisième degré () ".
10. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un détenu ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.
11. D'une part, si le requérant soutient que le fait d'avoir été surpris en train de mettre dans sa bouche un morceau de cannabis ne saurait être constitutif d'une introduction de produits stupéfiants au sein d'un établissement pénitentiaire mais d'une interdiction de détention de tels produits, le 11° de l'article R. 57-7-1 vise non seulement l'introduction ou la tentative d'introduction de stupéfiants mais également leur détention. Dès lors, le moyen selon lequel l'administration pénitentiaire aurait commis une erreur dans la qualification juridique de la faute commise doit être écarté.
12. Eu égard à la nature des faits établis et compte tenu de la circonstance que le comportement du requérant durant sa détention a été à l'origine d'incidents répétés ayant entraîné sur la période récente le prononcé de plusieurs sanctions disciplinaires, la sanction de vingt jours de confinement en cellule disciplinaire infligée à M. H ne saurait être regardée comme disproportionnée.
13. Il résulte de tout ce qui précède que M. H n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 10 novembre 2020 par laquelle le directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon a expressément rejeté son recours administratif préalable obligatoire formé le 14 octobre 2020 contre la décision du 7 octobre 2020 par laquelle le président de la commission de discipline de la maison centrale de Saint-Maur lui a infligé une sanction de vingt jours de cellule disciplinaire.
Sur les frais liés au litige :
14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme d'argent dont M. H demande le versement à son conseil, en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
D E C I D E :
Article 1er: La requête de M. H est rejetée.
Article 2:Le présent jugement sera notifié à M. E H, à l'AARPI Thémis et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Délibéré après l'audience du 6 février 2024 où siégeaient :
- M. Artus, président,
- M. Christophe, premier conseiller,
- Mme Chambellant, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 mars 2024.
Le rapporteur,
F. CHRISTOPHE
Le président,
D. ARTUS
La greffière,
M. DELAGE
La République mande et ordonne
au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
Pour le Greffier en Chef,
La Greffière
M. DELAGE
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