Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2100128

jeudi 28 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2100128
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantAARPI THEMIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et une pièce enregistrées le 21 janvier 2021 et le 10 février 2021, M. C B, représenté par l'Aarpi Themis, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du garde des sceaux, ministre de la justice du 16 décembre 2020 portant prolongation de son placement à l'isolement à compter du 30 décembre 2020 jusqu'au 30 mars 2021 ;

2°) d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice la levée de son isolement dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat, au bénéfice de son conseil, le versement d'une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision est entachée d'incompétence de son auteur ;

- elle est intervenue à la suite d'une procédure irrégulière à défaut de l'avis du médecin de l'établissement prévu à l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale et du rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires saisi par le chef d'établissement, prévu à l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale ;

- elle est entachée d'une inexactitude matérielle des faits et d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 juillet 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête comme non fondée.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 3 février 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Gaullier-Chatagner,

- et les conclusions de Mme Benzaïd, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B a été écroué le 28 août 1997. Il a été incarcéré à la maison centrale de Saint-Maur du 25 juin au 17 novembre 2020. Par une décision du 16 décembre 2020, le garde des sceaux, ministre de la justice, a prononcé la prolongation de sa mise à l'isolement du 30 décembre 2020 au 30 mars 2021. M. B demande l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 726-1 du code de procédure pénale : " Toute personne détenue, sauf si elle est mineure, peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. Cette mesure ne peut être renouvelée pour la même durée qu'après un débat contradictoire, au cours duquel la personne concernée, qui peut être assistée de son avocat, présente ses observations orales ou écrites. L'isolement ne peut être prolongé au-delà d'un an qu'après avis de l'autorité judiciaire () ". Aux termes de l'article R. 57-7-64 du même code alors en vigueur : " () Le chef d'établissement, après avoir recueilli préalablement à sa proposition de prolongation l'avis écrit du médecin intervenant à l'établissement, transmet le dossier de la procédure accompagné de ses observations au directeur interrégional des services pénitentiaires lorsque la décision relève de la compétence de celui-ci ou du ministre de la justice ". L'article R. 57-7-68 de ce code dispose que : " Lorsque la personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le ministre de la justice peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois renouvelable. / La décision est prise sur rapport motivé du directeur interrégional saisi par le chef d'établissement selon les modalités de l'article R. 57-7-64 () ". Aux termes de l'article R 57-7-73 du code de procédure pénale : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé / L'avis écrit du médecin intervenant dans l'établissement est recueilli préalablement à toute proposition de renouvellement de la mesure au-delà de six mois et versé au dossier de la procédure ".

3. En premier lieu, il est constant que la décision attaquée du 16 décembre 2020 portant prolongation de l'isolement de M. B a été prise alors que ce dernier était placé à l'isolement depuis plus d'un an, et relevait dès lors de la compétence du ministre de la justice. Par un arrêté du 30 octobre 2020, régulièrement publié au Journal officiel du 6 novembre 2020, le directeur de l'administration pénitentiaire, compétent en vertu de l'article 1er du décret du 27 juillet 2005, a donné délégation de signature, pour signer tous actes, arrêtés et décisions, dans la limite de ses attributions, à Mme A E, rédactrice, directrice des services pénitentiaires stagiaire au sein du bureau de la gestion des détentions. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte attaqué doit être écarté.

4. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que le directeur interrégional, saisi d'une proposition de prolongation motivée signée par le chef d'établissement le 1er décembre 2020, a établi un rapport le 2 décembre 2020, ayant pour objet de proposer la prolongation du placement à l'isolement du requérant, et détaillant les motifs de cette proposition, lequel a été transmis le 4 décembre suivant au ministre de la justice. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision serait intervenue sans que n'ait été transmis à l'autorité compétente un rapport motivé du directeur interrégional saisi par le chef d'établissement. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que la proposition de prolongation était accompagnée d'un avis émis le 30 novembre 2020 par un médecin du service médical de la maison centrale de Saint-Maur. Dans ces conditions, M. B n'est pas fondé à soutenir que l'avis du médecin n'aurait pas été recueilli préalablement à la décision de prolongation du placement en isolement dont il a fait l'objet.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-62 du code de procédure pénale : " La mise à l'isolement d'une personne détenue, par mesure de protection ou de sécurité, qu'elle soit prise d'office ou sur la demande de la personne détenue, ne constitue pas une mesure disciplinaire ". Aux termes de l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale : " () L'isolement ne peut être prolongé au-delà de deux ans sauf, à titre exceptionnel, si le placement à l'isolement constitue l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes ou de l'établissement. / Dans ce cas, la décision de prolongation doit être spécialement motivée ".

6. Il ressort des pièces du dossier, en particulier d'un jugement du tribunal de grande instance de Meaux du 10 avril 2018 que M. B a utilisé, depuis sa cellule, au cours de l'année 2017, des téléphones portables afin de commettre plusieurs infractions pour lesquels il a été déclaré coupable d'escroquerie réalisée en bande organisée en récidive, et condamné à un emprisonnement délictuel de dix ans, assorti d'une période de sûreté de six ans. La décision attaquée s'appuie sur le rapport établi par le directeur interrégional de l'administration pénitentiaire, selon lequel le maintien à l'isolement s'avère nécessaire compte tenu de l'absence totale d'évolution du comportement du requérant en ce qui concerne du matériel de téléphonie mobile, ainsi que sur son comportement agressif envers le personnel pénitentiaire. D'une part, si M. B conteste avoir agressé un membre de l'administration pénitentiaire, il ressort d'un compte rendu d'incident établi le 24 septembre 2020 par un surveillant de la maison centrale de Saint-Maur que le requérant a, le même jour, lors de sa réintégration à la suite d'une sortie à la cabine téléphonique du quartier disciplinaire, agressé physiquement ce surveillant en lui portant sa paume de main au niveau de sa pommette droite et que la force strictement nécessaire a dû être employée pour mettre fin à l'incident durant lequel il a continué à menacer les membres du personnel. M. B n'apporte aucun élément susceptible de remettre en cause la matérialité des faits de violence ainsi établis. D'autre part, il ressort des pièces du dossier qu'au cours de l'année 2019, il a fait l'objet de cinq sanctions, dont plusieurs concernaient la découverte d'un bracelet disposant d'une connectique USB et d'une connectique compatible avec un téléphone portable ou d'une carte Sim. Le requérant a, de nouveau, fait l'objet de six sanctions en 2020 avant la mesure en litige, dont une sanction de vingt jours de cellule disciplinaire prononcée le 25 septembre 2020, pour de nouveaux faits de détention de téléphone portable et de refus d'obéir aux injonctions en opposant une résistance par inertie physique. Ces sanctions, qui demeuraient récentes à la date à laquelle est intervenue la décision attaquée, et qui correspondent à des faits intervenus postérieurement à la précédente mesure de prolongation de la mesure d'isolement prise à l'encontre du requérant, confirment la persistance de M. B à se procurer et à utiliser du matériel de téléphonie, dans le contexte délictueux précédemment rappelé. Enfin, si le requérant fait état de ce que la sanction disciplinaire dont il a fait l'objet le 25 septembre 2020 a fait l'objet d'un aménagement, le lendemain, en raison d'une incompatibilité médicale, cette mesure d'aménagement concernait la mise en œuvre d'une sanction de placement en cellule disciplinaire, et non la mesure litigieuse de prolongement de sa mise à l'isolement, laquelle a fait l'objet d'un avis émis le 30 novembre 2020 par le médecin du service médical de la maison centrale de Saint-Maur qui énonce que " l'état de santé du patient est compatible avec l'isolement () ". Au surplus, l'avis émis par le juge de l'application des peines sur la mesure de prolongation est favorable, en raison de la " multiplication des incidents sur une courte période () ", en lien avec la détention de téléphone mais également pour violence sur le personnel de l'établissement. Au vu de l'ensemble de ces éléments et compte tenu des sanctions déjà prises à l'encontre de l'intéressé, ainsi que de la persistance des faits pour lesquels il a fait l'objet de multiples sanctions, répétés en 2019 et en 2020 dans les mois précédant la mesure en litige, la décision du 16 décembre 2020 maintenant le placement de M. B à l'isolement, qui apparait comme l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes et de l'établissement, n'est pas entachée d'inexactitude matérielle des faits ni d'erreur manifeste d'appréciation. Ces moyens doivent par suite être écartés.

7. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision de placement à l'isolement prise le 16 décembre 2020 par le garde des sceaux, ministre de la justice. Par suite, la requête de M. B doit être rejetée, y compris ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et ses conclusions présentées au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er: La requête de M. B est rejetée.

Article 2:Le présent jugement sera notifié à M. C B, à l'Aarpi Themis et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 7 mars 2024 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- Mme Siquier, première conseillère,

- Mme Gaullier-Chatagner, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 mars 2024.

La rapporteure,

N. GAULLIER-CHATAGNER

Le président,

N. NORMAND

La greffière,

M. D

La République mande et ordonne

au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en Chef

La Greffière

M. D

if