Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2100307

vendredi 3 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2100307
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantAARPI THEMIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 17 février 2021, M. B A, représenté par l'Aarpi thémis, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 15 février 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a ordonné la prolongation de son placement à l'isolement à compter du 22 février 2021 jusqu'au 22 mai 2021 ;

2°) d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice, d'ordonner la levée de l'isolement dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat, la somme de 1 500 euros, au profit de son conseil, par application combinée des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.

Il soutient que la décision :

- a été prise par une autorité incompétente ;

- est entachée d'une violation des droits de la défense, le dossier de mise à l'isolement ne lui ayant pas été communiqué préalablement à son placement à l'isolement ;

- est irrégulière en l'absence d'une part, de l'avis préalable du médecin et d'autre part, du rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires ;

- est entachée d'une erreur matérielle et d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré 23 janvier 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête comme non fondée.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 10 mars 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Christophe,

- et les conclusions de M. Slimani, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, écroué depuis le 20 janvier 2012, a été incarcéré à la maison centrale de Saint-Maur du 7 octobre 2020 au 30 septembre 2021. Placé à l'isolement depuis le 26 décembre 2019, le garde des sceaux, ministre de la justice, a décidé par une décision du 15 février 2021 dont il demande l'annulation, de prolonger son placement à compter du 22 février 2021 jusqu'au 22 mai 2021.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article R. 57-7-62 du code de procédure pénale alors en vigueur : " La mise à l'isolement d'une personne détenue, par mesure de protection ou de sécurité, qu'elle soit prise d'office ou sur la demande de la personne détenue, ne constitue pas une mesure disciplinaire () " et R. 57-7-73 du même code : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé. () ".

3. Il résulte de ces dispositions que, d'une part, le placement à l'isolement d'un détenu doit être justifié par la nécessité de prévenir les atteintes à la sécurité publique. Lorsqu'elle décide de placer un détenu à l'isolement ou lorsqu'elle prolonge une telle mesure, l'administration doit, d'une part, tenir compte de la personnalité de celui-ci, de sa dangerosité et de son état de santé et, d'autre part, se fonder sur des éléments circonstanciés de nature à établir que, à la date de sa décision, le maintien de l'intéressé en détention ordinaire est susceptible de créer un risque pour la sécurité des personnes ou pour l'ordre interne à l'établissement pénitentiaire. D'autre part, saisi d'un recours pour excès de pouvoir contre une décision de mise à l'isolement, le juge administratif ne peut censurer l'appréciation portée par l'administration pénitentiaire quant à la nécessité d'une telle mesure qu'en cas d'erreur manifeste.

4. Il ressort des pièces du dossier que depuis son arrivée à la maison centrale de Saint-Maur le 7 octobre 2020, M. A a fait l'objet de deux décisions de prolongation de son placement à l'isolement, prises par le directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon. La première, du 21 octobre 2020, était motivée par son profil pénal pour extorsion avec violence ayant entrainé une incapacité totale de travail supérieure à huit jours et extorsion en bande organisée commise avec arme et vol en bande organisée, enlèvement, séquestration ou détention arbitraire de plusieurs personnes suivi de libération avant le 7ème jour ainsi que pour violence sur une personne dépositaire de l'autorité publique suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours, outrage à personne dépositaire de l'autorité publique en récidive et violence sur personne dépositaire de l'autorité publique sans incapacité. Etaient également mentionnés son parcours carcéral caractérisé par des faits de menaces et violences sur les membres du personnel de l'administration pénitentiaire et notamment la menace d'agression d'un agent du centre pénitentiaire de Valence avec de l'eau bouillante le 26 juin 2020 et la circonstance que le 18 août 2020, il avait de nouveau menacé des agents du centre pénitentiaire de Valence en indiquant qu'il était prêt à en découdre. La deuxième décision de prolongation du maintien du requérant à l'isolement du 24 décembre 2020 était également motivée par un parcours carcéral ne permettant pas une affectation en détention ordinaire, illustré par les évènements des 26 juin et 18 août 2020 précédemment mentionnés dans la décision du 21 octobre 2020. Cette même décision précisait que l'attitude de M. A apparaît défiante à l'égard des personnels alors même qu'aucun contentieux n'est à déplorer et que les dernières observations semblent marquer une très légère évolution favorable que la direction de la maison centrale de Saint-Maur l'encourageait à confirmer de manière beaucoup plus franche. Dans son rapport du 5 janvier 2021 sur le comportement en détention du requérant, le directeur des services pénitentiaires, adjoint à la cheffe d'établissement de la maison centrale de Saint-Maur, après avoir rappelé le profil pénal de M. A note une attitude toujours sur la défensive et une certaine méfiance qu'il semble entretenir à l'égard des personnels alors même qu'aucun contentieux n'est à déplorer. De même, il est précisé que " certaines observations récentes font apparaître une très légère évolution favorable dans son comportement journalier bien que particulièrement procédurier ". Enfin, si la synthèse des observations relatives à sa vie en détention mentionne un individu sur la défensive, peu demandeur, peu communicatif et parfois hautain envers le personnel de surveillance, elle ne relève aucun incident de nature disciplinaire depuis son arrivée le 7 octobre 2020.

5. La décision attaquée du 15 février 2021 fait mention, pour sa part, des nombreux incidents commis par M. A en 2019, soit plus de deux ans au jour de l'édiction de la décision contestée, et des incidents précités commis en 2020. Elle précise encore que son hygiène personnelle et l'état de sa cellule sont déplorables. Elle ne comporte, en revanche, aucun fait nouveau et précise également que le comportement de l'intéressé enregistre une évolution favorable. Par suite, alors même que M. A a été subséquemment transféré du centre pénitentiaire de Valence vers la maison centrale dont le régime de détention est essentiellement axé sur la sécurité, les motifs de la décision du 15 février 2021 ne suffisent pas à justifier la prolongation de son maintien à l'isolement afin de prévenir tout incident en détention. Ainsi, le garde des sceaux, ministre de la justice, en décidant de prolonger le placement à l'isolement de M. A sur les seuls motifs figurant dans la décision attaquée, a commis une erreur d'appréciation.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 15 février 2021.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

7. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction sous astreinte de la requête doivent dès lors être rejetées.

Sur les frais d'instance :

8. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, la somme de 1 500 euros à verser au conseil de M. A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, lequel a renoncé au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er: La décision du 15 février 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a décidé de prolonger le placement à l'isolement au sein de la maison centrale de Saint Maur de M. A à compter du 22 février 2021 jusqu'au 22 mai 2021 est annulée.

Article 2:L'Etat versera la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au conseil de M. A, l'Aarpi Themis, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, lequel a renoncé au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 3:Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4:Le présent jugement sera notifié à M. B A, à l'Aarpi Themis et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 5 avril 2024 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- M. Christophe, premier conseiller,

- Mme Chambellant, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 mai 2024.

Le rapporteur,

F. CHRISTOPHE

Le président,

N. NORMAND

La greffière en chef,

A. BLANCHON

La République mande et ordonne

au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

La Greffière en Chef,

A. BLANCHON

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