Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2100454

jeudi 8 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2100454
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation2ème chambre
Avocat requérantCABINET FIDAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 16 mars 2021 et le 10 septembre 2021, la SAS Brijac, représentée par Me Parillaud, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 15 janvier 2021 par laquelle le maire de la commune de Brive-la-Gaillarde a rejeté sa demande indemnitaire préalable tendant à la réparation des préjudices qu'elle allègue avoir subis en conséquence de l'arrêté du 19 juin 2020 modifiant du 22 juin 2020 au 21 août 2020 la circulation et le stationnement de tout véhicule dans les rues Flaubert et général Desbrulys et avenue Alsace et Lorraine -D38 dans le cadre des travaux du réseau de chaleur ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Brive-la-Gaillarde la somme de 8 590 euros en réparation de son préjudice de perte de sa marge d'exploitation ;

3°) de condamner la commune de Brive-la-Gaillarde aux entiers dépens ;

4°) de mettre à la charge de la commune de Brive-la-Gaillarde la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la juridiction administrative est compétente pour les litiges relevant de dommages causés par des travaux publics ;

- elle a subi un dommage anormal et spécial dès lors qu'elle a été la seule entreprise à ne pas pouvoir accéder à son parking clientèle privatif, situation non compensée par les places publiques de la rue adjacente ou la présence d'un parking à proximité ;

- son préjudice économique est certain et direct en raison de la baisse de 37 349 euros de son chiffre d'affaires sur les semaines 26 à 31 par rapport à l'année précédente, soit une perte de marge d'exploitation de 8 590 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 28 avril 2021 et le 29 septembre 2021, la commune de Brive-la-Gaillarde, représentée par Me Le Chatelier, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la SAS Brijac la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- il n'existe pas de lien de causalité entre les travaux réalisés et le préjudice allégué, l'accès au commerce de la société requérante étant resté possible durant les travaux ;

- le chiffre d'affaires de juin 2020 a augmenté par rapport à celui de juin 2019.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées :

- le rapport de M. Christophe,

- les conclusions de Mme Benzaïd, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. La SAS Brijac est propriétaire d'un magasin Intermarché situé sur la commune de Brive-la-Gaillarde à l'angle de l'avenue Alsace-Lorraine et de la rue du général Desbrulys. A l'occasion de travaux du réseau enterré de chaleur du 22 juin au 27 juillet 2020, l'accès aux douze places de stationnement du magasin a été empêché. Le 5 octobre 2020, la SAS Brijac a saisi le maire d'une demande indemnitaire en raison du préjudice financier qu'elle estime avoir subi à hauteur de 8 590 euros. Par une décision du 15 janvier 2021, le maire a rejeté sa demande.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. Le maître de l'ouvrage est responsable, même en l'absence de faute, des dommages que les ouvrages publics dont il a la garde peuvent causer aux tiers tant en raison de leur existence que de leur fonctionnement. Il appartient toutefois au riverain d'une voie publique qui entend obtenir réparation des dommages qu'il estime avoir subis à l'occasion d'une opération de travaux publics à l'égard de laquelle il a la qualité de tiers d'établir, d'une part, le lien de causalité entre cette opération et les dommages invoqués et, d'autre part, le caractère anormal et spécial de son préjudice, les riverains des voies publiques étant tenus de supporter, sans contrepartie, les sujétions normales qui leur sont imposées dans un but d'intérêt général. Si, en principe, les modifications apportées à la circulation générale et résultant soit de changements effectués dans l'assiette, la direction ou l'aménagement des voies publiques, soit de la création de voies nouvelles, ne sont pas de nature à ouvrir droit à indemnité, il en va autrement dans le cas où ces modifications ont pour conséquence d'interdire ou de rendre excessivement difficile l'accès des riverains à la voie publique.

3. Ainsi, pour obtenir réparation du préjudice qu'elle allègue, la victime d'un dommage de travaux publics doit, lorsqu'elle se situe comme la SAS Brijac, dans un rapport de tiers vis-à-vis de travaux publics, établir notamment l'existence d'un préjudice de caractère anormal et spécial. Dans l'hypothèse d'un préjudice de nature commerciale, la réalisation de travaux publics n'est susceptible d'ouvrir droit à indemnité au profit d'une société que dans la mesure où celle-ci a été soumise à des gênes ou sujétions excédant celles qu'un riverain de la voie publique peut être normalement appelé à supporter. Le caractère anormal du préjudice et des dommages supportés se déduit, notamment, des difficultés particulières rencontrées par les clients dans l'accès au fonds de commerce ou encore de l'impossibilité même d'accéder à ce fonds.

4. La société requérante soutient que son activité a été la seule affectée par les travaux de réalisation du réseau enterré de chaleur qui ont nécessité la fermeture totale de la rue du général Desbrulys dans laquelle se situent les douze places de stationnement privé réservées aux clients du magasin lui causant ainsi un préjudice anormal et spécial. Cette absence de places de stationnement n'a pu, selon elle, être compensée par celles situées dans la rue Alsace-Lorraine perpendiculaire à la rue du général Desbrulys dont le nombre est au demeurant limité à quatre et à partager avec deux autres commerces, et en l'absence à proximité de l'enseigne d'un parking public. Au surplus, la clientèle du magasin est principalement citadine et âgée et par conséquent peu encline à effectuer des trajets chargés. Ces travaux ont eu pour conséquence une baisse de sa clientèle et, par suite, une chute de son chiffre d'affaires et de son résultat.

5. Il résulte de l'instruction que si les travaux en litige ont pu entraîner une gêne pour l'activité de la société requérante, notamment en raison de la fermeture de la rue du général Desbrulys où se situe un parking de douze places réservé à sa clientèle, d'une part ces travaux se sont déroulés sur une période très courte de cinq semaines du 22 juin au 27 juillet 2020, d'autre part l'accès au magasin est toujours resté ouvert pour les clients par voie pédestre durant toute la période litigieuse. Au surplus, les livraisons du magasin se sont déroulées normalement, sans entrave pour les fournisseurs avec un accès réservé ainsi qu'en atteste le constat d'huissier du 24 juin 2020 produit par la société requérante. Ces mêmes livraisons révèlent que la fréquentation de l'enseigne n'a pas diminué à une proportion telle qu'elles auraient été espacées dans le temps voire supprimées en raison d'une baisse de l'activité. De même, si la société requérante se prévaut de ce que sa clientèle est essentiellement âgée et doit nécessairement stationner en immédiate proximité du magasin, d'une part elle ne l'établit pas et d'autre part, il résulte de l'instruction que la rue Alsace-Lorraine qui longe l'établissement commercial de la requérante comporte quatre places de stationnement public et était accessible pendant les travaux rue du général Desbrulys. Par conséquent, il ne résulte pas de l'instruction que cette situation aurait gêné ou réduit la clientèle dans des conditions telles qu'elles auraient excédé les sujétions normales que doivent supporter les riverains d'une voie publique dans l'intérêt général.

6. En second lieu, une diminution de chiffre d'affaires n'est pas, par elle-même, de nature à caractériser l'existence d'un dommage anormal et spécial, et si cette diminution est concomitante avec le déroulement du chantier, une telle concomitance ne saurait davantage dispenser les sociétés requérantes d'établir l'existence d'un lien de causalité entre les pertes dont elles demandent réparation et les travaux publics en cause. En l'espèce, si la SAS Brijac se prévaut d'une perte de chiffre d'affaires sur les cinq semaines de travaux, toutefois les seuls comparatifs des " livres de caisse " qui ne sont pas des pièces comptables certifiées par un expert-comptable, n'établissent pas, en l'absence de toute autre pièce comptable ayant valeur probante, que cette perte de chiffre d'affaires alléguée serait directement imputable aux dits travaux. Ainsi, il n'est pas donné communication de l'évolution de ce même chiffre d'affaires sur les années précédentes ni sur les semaines et mois postérieurs à la fin des travaux qui auraient permis une comparaison utile à même d'imputer précisément la baisse avancée par la société requérante aux travaux réalisés sur la période en litige. Au surplus, l'année 2020 a été marquée par deux périodes de confinement dont la première a pris fin peu de temps avant le début des travaux incriminés qui a pu avoir des incidences sur le comportement d'achat des consommateurs notamment des clients fréquentant des lieux où sont rassemblées plusieurs personnes. En tout état de cause, à supposer que les documents produits par la société appelante établissent une baisse de son chiffre d'affaires d'environ 17% du 22 juin au 28 juillet 2020 par rapport à la même période de l'année précédente, cette baisse, enregistrée sur une période brève et avec pour seul élément de comparaison l'année précédente n'est pas de nature à établir que la requérante a supporté des sujétions qui ont excédé celles que les riverains des voies publiques sont tenus de supporter sans indemnité.

7. Il résulte de tout ce qui précède que la SAS Brijac n'est pas fondée à demander l'indemnisation du préjudice commercial dont elle se prévaut. Sa requête doit dès lors être rejetée.

Sur les dépens :

8. La présente affaire n'a donné lieu à aucun dépens. Il en résulte que les conclusions présentées par la société requérante sur le fondement des dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

Sur les frais d'instance :

9. L'article L. 761-1 du code de justice administrative fait obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Brive-la-Gaillarde, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme de 2 000 euros sollicitée par la SAS Brijac au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances

de l'espèce, de mettre à la charge de la société requérante la somme de 1 000 euros demandée par la commune de Brive-la-Gaillarde au même titre.

D E C I D E :

Article 1er: La requête de la SAS Brijac est rejetée.

Article 2:Les conclusions de la commune de Brive-la-Gaillarde tendant au versement d'une somme d'argent au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3:Le présent jugement sera notifié à la SAS Brijac et à la commune de Brive-la-Gaillarde.

Délibéré après l'audience du 18 janvier 2024 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- Mme Siquier, première conseillère ;

- M. Christophe, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 février 2024.

Le rapporteur,

F. CHRISTOPHE

Le président,

N. NORMAND

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne

au préfet de la Corrèze en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en Chef,

La Greffière

M. A

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