Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2100641
jeudi 22 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2100641 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | AARPI THEMIS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 16 avril 2021, M. A B, représentée par l'Aarpi Thémis, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 2 avril 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a ordonné la prolongation de son isolement ;
2°) d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice d'ordonner la levée de son isolement dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la décision a été prise par une autorité incompétente ;
- en ne lui remettant pas une copie du dossier de mise à l'isolement préalablement à la prolongation de son placement à l'isolement et en ne le lui communiquant pas postérieurement au prononcé de la mesure litigieuse, l'administration a violé les droits de la défense par méconnaissance de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale ; en ne lui permettant pas d'être assisté par un avocat dans le cadre d'un débat contradictoire, le ministre de la justice a également violé les droits de la défense ;
- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'elle méconnait les dispositions de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale en ordonnant la prolongation de la mise à l'isolement de l'exposant sans avoir préalablement recueilli l'avis du médecin intervenant dans l'établissement, le ministre de la justice a entaché sa décision de vice de procédure ;
- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'elle méconnait les dispositions de l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale ; en ordonnant la prolongation de la mise à l'isolement de l'exposant sans disposer du rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires saisi par le chef d'établissement, le ministre de la justice a entaché sa décision de vice de procédure ;
- elle est entachée d'inexactitude matérielle et d'erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 15 décembre 2023 le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête comme non-fondée.
La clôture de l'instruction a été fixée au 15 janvier 2024.
M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 mai 2021.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de procédure pénale ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience :
- le rapport de Mme Siquier,
- et les conclusions de Mme Benzaid, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. En premier lieu, Mme D C, directrice des services pénitentiaires, cheffe de la section orientation, régulation des flux et des requêtes à la sous-direction de la sécurité pénitentiaire de la direction de l'administration pénitentiaire, signataire de la décision attaquée, a reçu délégation par un arrêté en date du 30 mars 2021 du directeur de l'administration pénitentiaire, régulièrement publié au Journal officiel de la République française le 1er avril 2021, à l'effet de signer, au nom de la garde des sceaux, ministre de la justice, dans la limite de ses attributions, tous actes, arrêtés et décisions, à l'exclusion des décrets. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision attaquée manque ainsi en fait et doit être écarté.
2. En deuxième lieu, selon l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale, dans sa version applicable au litige : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initial ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. Le délai dont elle dispose ne peut être inférieur à trois heures à partir du moment où elle est mise en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat, si elle en fait la demande. Le chef d'établissement peut décider de ne pas communiquer à la personne détenue et à son avocat les informations ou documents en sa possession qui contiennent des éléments pouvant porter atteinte à la sécurité des personnes ou des établissements pénitentiaires. () / Le chef d'établissement, après avoir recueilli préalablement à sa proposition de prolongation l'avis écrit du médecin intervenant à l'établissement, transmet le dossier de la procédure accompagné de ses observations au directeur interrégional des services pénitentiaires lorsque la décision relève de la compétence de celui-ci ou du ministre de la justice ".
3. D'une part, il ressort des pièces du dossier que par une lettre du 26 février 2021, la directrice de la maison centrale de Saint-Maur a informé M. B de ce qu'elle envisageait de demander au ministre de la justice la prolongation de son placement à l'isolement et des motifs justifiant cette demande. Cette lettre informait également l'intéressé de ses droits à présenter des observations écrites ou orales, de se faire assister ou représenter par un avocat et de consulter les pièces relatives à la procédure, dans le délai prévu au premier alinéa de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale. Cette lettre a été notifiée au requérant le même jour à 11 heures 05 et il ne ressort d'aucune pièce du dossier que le requérant aurait été empêché de consulter son dossier disciplinaire. En outre, si la consultation de son dossier par l'intéressé avant sa comparution devant la commission de discipline constitue une garantie destinée à lui permettre de préparer sa défense, aucune disposition législative ou réglementaire ni aucun principe général n'imposent à l'administration de permettre au détenu de conserver une copie de son dossier disciplinaire.
4. D'autre part, le garde des sceaux, ministre de la justice produit en défense un certificat médical établi par un médecin de l'unité de consultation et de soins ambulatoires de la maison centrale de Saint Maur le 4 mars 2021, avant que ne soit prononcée la décision attaquée. Par ailleurs, aucune disposition législative ou réglementaire n'impose à l'administration pénitentiaire de communiquer l'avis médical prévu par l'article R. 57-7-73 du code de procédure pénale à la personne détenue ni davantage à son conseil.
5. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré du vice de procédure doit être écarté en toutes ses branches.
6. En troisième lieu, aux termes des dispositions de l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale, dans sa version applicable au litige : " Lorsque la personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le ministre de la justice peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois renouvelables. La décision est prise sur rapport motivé du directeur interrégional saisi par le chef d'établissement selon les modalités de l'article R. 57-7-64 () ".
7. Il ressort des pièces du dossier que, conformément aux dispositions des articles
R. 57-7-64 et R. 57-7-68 du code de procédure pénale, la décision du 2 avril 2021 du garde des sceaux, ministre de la Justice, a été prise sur rapport motivé du 17 mars 2021 du directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon, lui-même pris sur rapport motivé de la directrice de la maison centrale de Saint-Maur du 23 février 2021. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure en l'absence de cet avis ne peut qu'être écarté.
8. En quatrième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-62 du code de procédure pénale, dans sa version applicable au litige : " La mise à l'isolement d'une personne détenue, par mesure de protection ou de sécurité, qu'elle soit prise d'office ou sur la demande de la personne détenue, ne constitue pas une mesure disciplinaire ". Selon l'article R. 57-7-73 de ce code : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé ". Saisi d'un recours pour excès de pouvoir contre une décision de mise à l'isolement, le juge administratif ne peut censurer l'appréciation portée par l'administration pénitentiaire quant à la nécessité d'une telle mesure qu'en cas d'erreur manifeste.
9. Il ressort des pièces du dossier que M. B est écroué depuis le 8 mars 2015. Le 22 novembre 2019, il a été condamné à une peine de 28 ans de réclusion criminelle assortie d'une période de sureté aux deux tiers pour terrorisme, tentative d'assassinat en récidive pour avoir, le 5 septembre 2016 tenté de donner volontairement la mort à deux fonctionnaires de l'administration pénitentiaire, et pour avoir participé à un groupement formé ou à une entité établie en vue de la préparation d'un ou plusieurs crimes d'atteintes aux personnes et notamment en répondant aux consignes de la propagande djihadiste diffusée par l'organisation terroriste " état islamique ", programmé et préparé l'assassinat de fonctionnaires de l'administration pénitentiaire. Il est inscrit au répertoire des détenus particulièrement signalés depuis le 8 septembre 2016. Il a été placé à l'isolement le 8 septembre 2016 compte tenu du risque persistant de passage à l'acte hétéro-agressif et dans la mesure où seul ce régime de détention permettait de prévenir tout incident et d'assurer la sécurité de l'établissement et des personnes. A l'issue de son évaluation par le centre national d'évaluation du centre pénitentiaire sud francilien, où il avait été replacé en urgence à l'isolement après la découverte d'un téléphone portable, il a été transféré à la maison centrale de Saint Maur le 26 mai 2020 et placé au quartier d'isolement conformément aux recommandations de la synthèse pluridisciplinaire du 16 mars 2020 soulignant sa dangerosité avérée et la nécessaire mise en œuvre de mesures de sécurité renforcée dans sa gestion quotidienne en détention. Le rapport de la directrice de la maison centrale souligne l'attitude lisse et sans aucune réaction ou émotion de M. B qui apparait très observateur des personnels. En dépit de l'interdiction qui lui a été faite, il communique avec les autres détenus par la fenêtre et parait avoir une position assez influente sur certains profils de détenus vulnérables. Il a la capacité de véhiculer ses idées extrémistes auprès du reste de la population carcérale, potentiellement source de troubles graves en détention. Les rapports d'observation des 17 mars 2021 et 26 mars 2021 indiquent encore que le requérant a conscience du fait qu'il peut se montrer intolérant à la frustration et qu'il a besoin d'être canalisé, exprimant le besoin de rester à l'isolement. Le requérant, qui confirme échanger avec les autres détenus par la fenêtre, n'apporte aucun élément de nature à venir contredire les motifs sur lesquels le garde des sceaux, ministre de la justice a fondé sa décision de prolongation d'isolement. Par suite, et compte tenu de la dangerosité et de l'imprévisibilité de l'intéressé, c'est sans commettre d'erreur de fait ni d'erreur manifeste d'appréciation que le garde des sceaux, ministre de la justice, a prononcé la prolongation du placement à l'isolement de M. B pour la période du 15 avril 2021 au 15 juillet 2021.
10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de la décision du 2 avril 2021 du garde des sceaux, ministre de la justice et, par voie de conséquence, les autres conclusions présentées par M. B doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er: La requête de M. B est rejetée.
Article 2:Le présent jugement sera notifié à M. A B, à l'Aarpi Thémis et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Délibéré après l'audience du 1er février 2024 où siégeaient :
- M. Normand, président,
- Mme Siquier, première conseillère,
- M. Christophe, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 février 2024.
La rapporteure,
H. SIQUIER
Le président,
N. NORMAND
La greffière,
M. E
La République mande et ordonne
au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
Pour le Greffier en Chef
La Greffière
M. E
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