Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2100832
mardi 2 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2100832 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | MALABRE |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés le 21 mai 2021, le 28 mai 2021 et le 24 novembre 2021, M. C A, agissant en son nom personnel et en qualité de représentant de ses deux enfants mineurs D et B, représenté par Me Malabre, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 9 mars 2021 par laquelle le préfet de la Haute-Vienne a rejeté sa demande tendant à se voir délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans en qualité de conjoint d'une ressortissante française ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne, à titre principal, de lui délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans ou, à titre subsidiaire, de prendre une nouvelle décision dans un délai de deux mois et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de travail dans l'intervalle ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 920 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de renonciation au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Il soutient que la décision :
- a été prise par une autorité incompétente ;
- méconnaît les dispositions de l'article L. 314-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- méconnaît les dispositions du 2° et du 3° de l'article L. 314-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, du préambule de la Constitution de 1946 et de l'article 23 du pacte international relatif aux droits civils et politiques du 19 décembre 1966 ;
- méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur d'appréciation dès lors qu'il dispose d'une connaissance suffisante du français et que la communauté de vie qu'il entretient avec sa femme n'a jamais cessé.
Par un mémoire en défense, enregistré le 19 novembre 2021, la préfète de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête comme non fondée.
M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 mars 2021.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code civil ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- l'arrêté du 21 février 2018 fixant la liste des diplômes et certifications attestant le niveau de maîtrise du français requis, pour l'obtention d'une carte de résident ou d'une carte de résident portant la mention " résident de longue durée - UE " ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Christophe,
- les conclusion de M. Slimani, rapporteur public,
- et les observations de Me Ouangari, remplaçant Me Malabre représentant M. A.
Une note en délibéré présentée par Me Malabre a été enregistrée le 15 mars 2024.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant comorien, est entré en France métropolitaine en 2011 selon ses déclarations. Le 20 octobre 2020, il a sollicité la délivrance d'une carte de résident d'une durée de dix ans, en qualité de conjoint d'une ressortissante française et parent d'enfants français. Par une décision du 9 mars 2021, dont il demande l'annulation, la préfète de la Haute-Vienne a rejeté sa demande.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En premier lieu, M. Jérôme Decours, secrétaire général de la préfecture de la Haute-Vienne et signataire de la décision contestée, bénéficie d'une délégation de signature du préfet de la Haute-Vienne en date du 6 août 2020, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs n° 87-2020-001 de la même date, " à l'effet de signer les arrêtés, décisions et actes pris sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; () ". Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire manque en fait et doit être écarté.
3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 314-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version en vigueur à la date de la décision attaquée : " La carte de résident est délivrée de plein droit : () 2° A l'étranger qui est père ou mère d'un enfant français résidant en France et titulaire depuis au moins trois années de la carte de séjour temporaire mentionnée au 6° de l'article L. 313-11 ou d'une carte de séjour pluriannuelle mentionnée au 2° de l'article L. 313-18, sous réserve qu'il remplisse encore les conditions prévues pour l'obtention de cette carte de séjour et qu'il ne vive pas en état de polygamie. / L'enfant visé au présent article s'entend de l'enfant ayant une filiation légalement établie, y compris l'enfant adopté, en vertu d'une décision d'adoption, sous réserve de la vérification par le ministère public de la régularité de cette décision lorsqu'elle a été prononcée à l'étranger ; / ".
4. Si M. A soutient que la décision litigieuse méconnaît les dispositions précitées du 2° de l'article L. 314-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile puisqu'il est père de deux enfants ayant la nationalité française et qu'il contribue à leur entretien et à leur éducation depuis leur naissance, cette circonstance est toutefois sans incidence sur la légalité de la décision du 9 mars 2021 dès lors que le préfet de la Haute-Vienne ne s'est pas fondé sur un tel motif pour rejeter la demande de carte de résident présentée par le requérant. Le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions ne peut donc qu'être écarté.
5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 314-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version en vigueur à la date de la décision attaquée : " La carte de résident est délivrée de plein droit : () 3° A l'étranger marié depuis au moins trois ans avec un ressortissant de nationalité française, à condition qu'il séjourne régulièrement en France, que la communauté de vie entre les époux n'ait pas cessé depuis le mariage, que le conjoint ait conservé la nationalité française et, lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, qu'il ait été transcrit préalablement sur les registres de l'état civil français. ". Aux termes de l'article 108 du code civil : " Le mari et la femme peuvent avoir un domicile distinct sans qu'il soit pour autant porté atteinte aux règles relatives à la communauté de la vie. () ". L'article L. 314-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " () la décision d'accorder la carte de résident () est subordonnée au respect des conditions prévues à l'article L. 314-2. " Aux termes de l'article L. 314-2 du même code, dans sa version en vigueur à la date de la décision attaquée : " Lorsque des dispositions législatives du présent code le prévoient, la délivrance d'une première carte de résident est subordonnée à l'intégration républicaine de l'étranger dans la société française, appréciée en particulier au regard de son engagement personnel à respecter les principes qui régissent la République française, du respect effectif de ces principes et de sa connaissance de la langue française, qui doit être au moins égale à un niveau défini par décret en Conseil d'Etat. " Aux termes de l'article R. 314-1 de ce code dans sa version en vigueur à la date de la décision attaquée : " Pour l'application des dispositions des articles L. 314-8, L. 314-8-1, L. 314-8-2 et L. 314-9, l'étranger présente à l'appui de sa demande de carte de résident ou de carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE ", outre les pièces mentionnées à l'article R. 311-2-2, les pièces suivantes : () 5° Pour l'appréciation de la condition d'intégration prévue à l'article L. 314-2 : () b) Les diplômes ou certifications permettant d'attester de sa maîtrise du français à un niveau égal ou supérieur au niveau A2 du cadre européen commun de référence pour les langues du Conseil de l'Europe tel qu'adopté par le comité des ministres du Conseil de l'Europe dans sa recommandation CM/ Rec (2008) 7 du 2 juillet 2008, dont la liste est définie par un arrêté du ministre chargé de l'accueil et de l'intégration ; (). " Enfin, aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 21 février 2018 fixant la liste des diplômes et certifications attestant le niveau de maîtrise du français requis, pour l'obtention d'une carte de résident ou d'une carte de résident portant la mention " résident de longue durée - UE ", entré en vigueur, selon son article 2, le 7 mars 2018 : " Les diplômes ou certifications nécessaires à l'obtention d'une carte de résident ou d'une carte de résident portant la mention " résident de longue durée -UE" sont les suivants : 1° Diplômes attestant un niveau de connaissance du français au moins équivalent au niveau A2 du cadre européen commun de référence pour les langues du Conseil de l'Europe ; 2° Diplômes délivrés par une autorité française, en France ou à l'étranger, sanctionnant un enseignement suivi en langue française ; 3° Tests ou attestations linguistiques sécurisés, délivrés par un organisme certificateur reconnu au niveau national ou international, qui constatent et valident la maîtrise des compétences écrites et orales visées par le niveau A2 du cadre européen commun de référence pour les langues du Conseil de l'Europe. Une liste indicative de ces diplômes ou certifications figure en annexe du présent arrêté. "
6. Pour refuser de délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans à M. A, le préfet de la Haute-Vienne s'est fondé sur deux motifs tirés, d'une part, de l'absence de communauté de vie entre l'intéressé et son épouse et, d'autre part, de ce qu'il ne dispose pas d'une connaissance suffisante de la langue française.
7. Pour justifier l'absence de communauté de vie, le préfet se fonde sur la circonstance que M. A et son épouse ont vécu séparés à deux reprises entre le 3 octobre 2017 et le 19 octobre 2018 et entre le 1er mai 2019 et le 7 octobre 2020 et qu'à l'occasion d'une visite domiciliaire le 2 février 2021, il était absent du domicile. Toutefois, la communauté de vie n'implique pas nécessairement la cohabitation entre les époux, comme le prévoit l'article 108 précité du code civil. Or, il ressort des pièces du dossier et n'est pas sérieusement contesté par le préfet que M. A est marié avec une ressortissante française depuis le 20 septembre 2008 et produit des attestations de paiement versé au couple par la Caisse d'allocations familiales de la Haute-Vienne, une attestation " titulaire de contrat " EDF indiquant un abonnement au nom des deux époux, un relevé de compte bancaire joint et des attestations de témoins sur la réalité de la communauté de vie du requérant avec son épouse. Dès lors, le préfet de la Haute-Vienne n'établit pas l'absence de communauté de vie entre l'intéressé et son épouse, pour rejeter la demande de M. A tendant à bénéficier d'une carte de résident d'une durée de dix ans.
8. Si M. A soutient qu'il a été " intimidé " par l'agent de police ayant pris sa déclaration lors de l'enquête administrative du 2 février 2021, qu'il dispose d'une connaissance suffisante du français eu égard à " sa situation et condition " ainsi que d'une attestation ministérielle de dispense de formation linguistique attribuée par l'Office français de l'immigration et de l'intégration, ces éléments ne suffisent toutefois pas à justifier de sa connaissance suffisante de la langue française dès lors que l'attestation ministérielle de dispense de formation linguistique, qui justifiait d'une connaissance de la langue française au niveau A1 du cadre européen commun de référence pour les langues du Conseil de l'Europe, n'est plus acceptée depuis le 7 mars 2018, date d'entrée en vigueur de l'arrêté du 21 février 2018 précité, pour justifier du niveau de langue française A2 dudit cadre européen, et que le requérant ne dispose d'aucun autre diplôme ou attestation délivrés par une autorité française ou organisme certificateur reconnu au niveau national ou international requis par les dispositions précitées de l'article R. 314-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
9. Eu égard à ce qui a été dit aux points précédents, si le motif tiré de ce que M. A ne justifie pas de l'existence d'une communauté de vie avec son épouse apparaît infondé, il ressort toutefois des pièces du dossier que le préfet de la Haute-Vienne aurait pris la même décision s'il s'était uniquement fondé sur le motif tenant à l'absence de connaissance suffisante de la langue française par l'intéressé. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des articles L. 314-2 et L. 314-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et ceux tirés de l'erreur de fait et d'appréciation doivent être écartés.
10. En quatrième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
11. Si M. A soutient que la décision litigieuse porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale, il n'établit toutefois pas que la décision, qui a seulement pour effet de rejeter sa demande de carte de résident, alors qu'il s'est vu délivrer une carte de séjour pluriannuelle d'une durée de deux ans en vertu d'une décision de la préfète de la Haute-Vienne du 25 août 2021, aurait pour effet de le séparer de son épouse ou de ses enfants. Dans ces conditions, la décision ne porte pas atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale et le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que des dispositions du préambule de la Constitution de 1946 et de l'article 23 du pacte international relatif aux droits civils et politiques, doit être écarté.
12. En dernier lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.
13. La décision litigieuse n'a ni pour objet ni pour effet de séparer le requérant de ses enfants. Par suite, et alors qu'il a été dit au point précédent que le requérant s'est vu délivrer une carte de séjour pluriannuelle d'une durée de deux ans, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.
14. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. A doit être rejetée, y compris ses conclusions aux fins d'injonction et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Malabre et au préfet de la Haute-Vienne.
Délibéré après l'audience du 14 mars 2024, à laquelle siégeaient :
M. Artus, président,
M. Christophe, premier conseiller,
Mme Chambellant, conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 avril 2024.
Le rapporteur,
F. CHRISTOPHE
Le président,
D. ARTUS La greffière,
M. E
La République mande et ordonne
au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
Pour le Greffier en Chef,
La Greffière
A. BLANCHON
lg