Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2100901
mardi 2 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2100901 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | AARPI THEMIS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 3 juin 2021, M. C G, représenté par l'Aarpi Thémis, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 26 janvier 2021 par laquelle le directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon a rejeté son recours administratif préalable obligatoire formé à l'encontre de la sanction disciplinaire de 30 jours de cellule disciplinaire que lui a infligé la commission de discipline de la maison centrale de Saint-Maur le 16 décembre 2020 ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat, la somme de 1 500 euros, au profit de son conseil, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.
Il soutient que :
- la décision de le renvoyer devant la commission de discipline a été prise par une autorité incompétente ;
- la personne ayant présidé la commission de discipline ne disposait pas d'une délégation de compétence ;
- ses droits de la défense ont été violés en ce qu'il n'a pu consulter son dossier plus de trois heures avant l'audience de la commission de discipline, qu'il n'a pu en conserver une copie, que lui a été refusé le visionnage des images vidéo de l'incident et que la commission de discipline a refusé de procéder à ce visionnage ;
- les faits qui lui sont reprochés sont inexacts ;
- la sanction de trente jours de cellule disciplinaire est disproportionnée.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 janvier 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête comme non fondée.
M. G a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 avril 2021.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de procédure pénale ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Christophe,
- et les conclusions de M. Slimani, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. M. G est incarcéré à la maison centrale de Saint-Maur depuis le 6 mai 2020. Le 20 novembre 2020, il a fait l'objet d'un compte-rendu d'incident pour avoir le même jour, à 18h30, agressé physiquement et menacé des agents de l'administration pénitentiaire. Le président de la commission de discipline, réunie le 16 décembre 2020, a, par une décision du même jour, prononcé à son encontre une sanction de trente jours de cellule disciplinaire. Par un courrier du 28 décembre 2020, M. G, par l'intermédiaire de son conseil, a formé un recours administratif préalable obligatoire contre cette sanction. Par une décision du 26 janvier 2021, le directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon a expressément rejeté son recours. Par la présente requête, M. G demande l'annulation de cette décision.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 57-7-32 du code de procédure pénale alors en vigueur : " La personne détenue qui entend contester la sanction prononcée à son encontre par la commission de discipline doit, dans le délai de quinze jours à compter du jour de la notification de la décision, la déférer au directeur interrégional des services pénitentiaires préalablement à tout recours contentieux. Le directeur interrégional dispose d'un délai d'un mois à compter de la réception du recours pour répondre par décision motivée. L'absence de réponse dans ce délai vaut décision de rejet ". L'article R. 57-7-15 du même code alors en vigueur dispose : " Le chef d'établissement ou son délégataire apprécie, au vu des rapports et après s'être fait communiquer, le cas échéant, tout élément d'information complémentaire, l'opportunité de poursuivre la procédure. Les poursuites disciplinaires ne peuvent être exercées plus de six mois après la découverte des faits reprochés à la personne détenue ".
3. Il résulte de ces dispositions qu'un détenu n'est recevable à déférer au juge administratif que la seule décision, expresse ou implicite, du directeur interrégional des services pénitentiaires, qui arrête définitivement la position de l'administration et qui se substitue ainsi à la sanction initiale prononcée par le chef d'établissement. Il s'ensuit que les vices propres à la décision initiale ayant nécessairement disparu avec cette dernière, le requérant ne saurait utilement s'en prévaloir. Toutefois, eu égard aux caractéristiques de la procédure suivie devant la commission de discipline, cette substitution ne saurait faire obstacle à ce que soient invoquées, à l'appui d'un recours dirigé contre la décision du directeur interrégional, les éventuelles irrégularités de la procédure suivie devant la commission de discipline préalablement à la décision initiale.
4. Il ressort des pièces du dossier qu'au vu du rapport d'enquête établi le 25 novembre 2020, le lieutenant F E, chef de bâtiment à la maison centrale de Saint-Maur, a décidé de lancer la procédure disciplinaire concernant les faits reprochés à M. G. Il ressort également des pièces du dossier que M. E s'est vu accorder, par une décision du 1er juillet 2020 de Mme H, cheffe de l'établissement pénitentiaire, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Indre du 3 juillet 2020 et signée, une délégation à l'effet de décider d'engager des poursuites disciplinaires à l'encontre des personnes détenues. Par suite, M. E était habilité à décider de la poursuite de la procédure ouverte à l'encontre de M. G. Le moyen tiré de l'incompétence de l'autorité ayant décidé les poursuites, qui est opérant en ce qu'il se rapporte à un vice de la procédure à l'issue de laquelle est intervenue la décision contestée, prise sur recours administratif préalable obligatoire, doit dès lors être écarté.
5. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-6 du code de procédure pénale alors en vigueur : " La commission de discipline comprend, outre le chef d'établissement ou son délégataire, président, deux membres assesseurs ". L'article R. 57-7-7 du même code dispose : " Les sanctions disciplinaires sont prononcées, en commission, par le président de la commission de discipline. Les membres assesseurs ont voix consultative ".
6. Il ressort des pièces du dossier que la commission de discipline était présidée par M. B A, directeur adjoint de l'établissement, et que celui-ci disposait d'une délégation permanente de la part de la cheffe de l'établissement pénitentiaire en vertu d'une décision du 1er juillet 2020, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Indre du 3 juillet 2020, à l'effet de présider la commission de discipline et de prononcer les sanctions disciplinaires. Dès lors, les moyens relatifs à l'irrégularité de la procédure suivie devant la commission de discipline doivent être écartés comme manquant en fait.
7. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-16 du code de procédure pénale dans sa version applicable au litige : " I. - En cas d'engagement des poursuites disciplinaires, les faits reprochés ainsi que leur qualification juridique sont portés à la connaissance de la personne détenue. / La personne détenue est informée de la date et de l'heure de sa comparution devant la commission de discipline ainsi que du délai dont elle dispose pour préparer sa défense. Ce délai ne peut être inférieur à vingt-quatre heures. (). III. - La personne détenue, ou son avocat, peut consulter l'ensemble des pièces de la procédure disciplinaire, sous réserve que cette consultation ne porte pas atteinte à la sécurité publique ou à celle des personnes. IV. - L'avocat, ou la personne détenue si elle n'est pas assistée d'un avocat, peut également demander à prendre connaissance de tout élément utile à l'exercice des droits de la défense existant, précisément désigné, dont l'administration pénitentiaire dispose dans l'exercice de sa mission et relatif aux faits visés par la procédure disciplinaire, sous réserve que sa consultation ne porte pas atteinte à la sécurité publique ou à celle des personnes. L'autorité compétente répond à la demande d'accès dans un délai maximal de sept jours ou, en tout état de cause, en temps utile pour permettre à la personne de préparer sa défense. Si l'administration pénitentiaire fait droit à la demande, l'élément est versé au dossier de la procédure. La demande mentionnée à l'alinéa précédent peut porter sur les données de vidéoprotection, à condition que celles-ci n'aient pas été effacées, dans les conditions fixées par un arrêté du ministre de la justice, au moment de son enregistrement. L'administration pénitentiaire accomplit toute diligence raisonnable pour assurer la conservation des données avant leur effacement. Par dérogation aux dispositions de l'alinéa précédent, l'administration répond à la demande d'accès dans un délai maximal de quarante-huit heures. Les données de la vidéoprotection visionnées font l'objet d'une transcription dans un rapport versé au dossier de la procédure disciplinaire. ".
8. D'une première part, il ressort des pièces du dossier que le compte rendu d'incident, le rapport d'enquête et la convocation devant la commission de discipline ont été remis à M. G le 14 décembre 2020 à 11h30. Si le document établissant la remise des pièces comporte, pour M. G, la mention " refuse de signer " apposée par un agent des services pénitentiaires qui fait foi jusqu'à preuve du contraire, cette circonstance n'est pas de nature à établir que la notification des documents en question aurait été irrégulière, alors par ailleurs que la signature de son avocat devant la commission de discipline est apposée sur le document. M. G s'est ainsi vu communiquer le dossier disciplinaire plus de vingt-quatre heures avant l'audience de la commission de discipline, qui s'est déroulée le 16 décembre 2020 à 14h30, conformément aux dispositions précitées de l'article R. 57-7-16 du code de procédure pénale. Par suite, le moyen selon lequel il n'aurait pu consulter son dossier que moins de trois heures avant sa comparution devant la commission doit être écarté.
9. De deuxième part, si la communication de son dossier à l'intéressé avant sa comparution devant la commission est une garantie destinée à lui permettre de préparer sa défense, aucune disposition législative ou réglementaire ni aucun principe général n'imposent à l'administration de permettre au détenu d'en conserver une copie à l'issue de la procédure. Ainsi, contrairement à ce que soutient M. G, la circonstance qu'il n'ait pu conserver une copie de ces pièces est sans incidence sur la régularité de la procédure.
10. De troisième part, il résulte des dispositions précitées de l'article R. 57-7-16 que, si la procédure disciplinaire a été engagée à partir, notamment, des enregistrements de vidéoprotection de l'établissement pénitentiaire, ceux-ci font partie du dossier de cette procédure, lequel doit être mis à disposition de la personne détenue et de son avocat. Dans le cas où la procédure n'a pas été engagée à partir de ces enregistrements ou en y faisant appel, il appartient à la personne détenue ou à son avocat, s'ils le jugent utiles aux besoins de la défense et si ces enregistrements existent, de demander à y accéder. Un refus ne saurait être opposé à de telles demandes au motif de principe que le visionnage de ces enregistrements serait susceptible en toute circonstance de porter atteinte à la sécurité publique ou à celle des personnes.
11. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que la sanction est fondée sur un compte rendu d'incident et un rapport d'enquête. Ainsi, l'enregistrement vidéo ne constituait pas une pièce du dossier disciplinaire et n'avait pas à être communiqué à ce titre. En outre et en tout état de cause, le requérant n'établit ni même allègue avoir sollicité lors de la procédure disciplinaire le visionnage des images, si toutefois elles existaient. Au surplus, le garde des sceaux, ministre de la justice, rappelle en défense, sans être contredit, l'absence de caméra dans les cellules du quartier disciplinaire.
12. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de la méconnaissance des droits de la défense, dans toutes ses branches, n'est pas fondé et doit être écarté.
13. En dernier lieu, aux termes de l'article R. 57-7-47 du code de procédure pénale alors en vigueur : " Pour les personnes majeures, la durée de la mise en cellule disciplinaire ne peut excéder vingt jours pour une faute disciplinaire du premier degré, quatorze jours pour une faute disciplinaire du deuxième degré et sept jours pour une faute disciplinaire du troisième degré. Cette durée peut être portée à trente jours lorsque : 1° Les faits commis constituent une des fautes prévues aux 1°, 2° et 3° de l'article R. 57-7-1 ;(). ". Aux termes de l'article R. 57-7-1 du même code alors en vigueur : " Constitue une faute disciplinaire du premier degré le fait, pour une personne détenue : 1° D'exercer ou de tenter d'exercer des violences physiques à l'encontre d'un membre du personnel ou d'une personne en mission ou en visite dans l'établissement ; (). "
14. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un détenu ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.
15. D'une part, il ressort des pièces du dossier que le 20 novembre 2020, à l'occasion de la distribution des repas, les agents pénitentiaires ont constaté que M. G était armé d'un morceau de métal d'une longueur de 35 cm environ. Il a alors proféré des menaces à leur encontre et lors de leur intervention pour le désarmer leur a porté des coups sur leurs casques et boucliers, blessant l'un d'entre eux à la main et réitérant ses menaces de mort durant toute la durée de l'intervention. Si M. G soutient que la décision de sanction est entachée d'inexactitude matérielle en l'absence d'un certificat médical du surveillant blessé, qu'il n'était pas armé et que n'étant pas de confession musulmane il n'avait pu déclamer " Allah Akbar ", il ne justifie d'aucun élément de nature à contredire sérieusement les constatations ressortant des comptes rendus lesquelles ont été rapportées par un agent assermenté. Il n'est, par suite, pas fondé à soutenir que la sanction litigieuse reposerait sur des faits inexacts.
16. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que depuis son incarcération à la maison centrale de Saint-Maur le 6 mai 2020, M. G a été sanctionné à trois reprises, le 5 août et les 3 et 21 octobre 2020 pour des faits d'agression d'une autre personne détenue frappée avec une arme artisanale, d'introduction de stupéfiants et d'insulte envers un membre du personnel de l'établissement. Compte tenu de ces éléments, le placement en cellule disciplinaire pour une durée de trente jours n'était pas, en l'espèce, disproportionné au regard des faits commis et du comportement de l'intéressé. Par suite, le moyen selon lequel le directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon aurait pris une sanction disproportionnée ou entaché sa décision d'une erreur d'appréciation doit être écarté.
17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. G doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Article 1er: La requête de M. G est rejetée.
Article 2:Le présent jugement sera notifié à M. C G, à l'Aarpi Thémis et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Délibéré après l'audience du 14 mars 2024 où siégeaient :
- M. Artus, président,
- M. Christophe, premier conseiller,
- Mme Chambellant, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 avril 2024.
Le rapporteur,
F. CHRISTOPHE
Le président,
D. ARTUS
La greffière,
M. D
La République mande et ordonne
au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
Pour le Greffier en Chef,
La Greffière
A. BLACHON
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