Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2100904
jeudi 8 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2100904 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | AARPI THEMIS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces enregistrées le 3 juin 2021 et le 30 juillet 2021, M. E B, représenté par l'Aarpi Thémis, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision en date du 11 mai 2021 par laquelle le ministre de la justice a décidé la prolongation de sa mise à l'isolement au sein de la maison centrale de Saint Maur à compter du 22 mai 2021 jusqu'au 22 août 2021 ;
2°) d'enjoindre au ministre de la justice d'ordonner la levée de son isolement dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au profit de son conseil en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision est entachée d'incompétence ;
- la décision est entachée d'une violation des droits de la défense car le dossier de mise à l'isolement ne lui a pas été communiqué préalablement à son placement à l'isolement ; ce dossier comprend la mention " refuse de signer " sans qu'il soit établi qu'il ait été remis à l'exposant ;
- la décision est entachée d'irrégularité en raison du défaut de rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires saisi par le chef d'établissement ;
- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation et d'une inexactitude matérielle des faits.
Par un mémoire en défense enregistré le 8 septembre 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, sollicite le rejet de l'ensemble des conclusions présentées par M. B.
Il soutient que les moyens présentés au soutien de la requête sont infondés.
M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 juillet 2021.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de procédure pénale ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique à laquelle aucune partie n'était présente ni représentée :
- le rapport de Mme Gaullier-Chatagner,
- les conclusions de Mme Benzaïd, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, incarcéré depuis le 20 janvier 2012, a rejoint la maison centrale de Saint-Maur le 7 octobre 2020. Il demande au tribunal d'annuler la décision du 11 mai 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a prononcé la prolongation de sa mise à l'isolement à compter du 22 mai 2021 jusqu'au 22 août 2021.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
2. Aux termes de l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale alors en vigueur : " Lorsque la personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le ministre de la justice peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois renouvelable. / La décision est prise sur rapport motivé du directeur interrégional saisi par le chef d'établissement selon les modalités de l'article R. 57-7-64 () ".
3. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier, d'une part, que la décision en litige a eu pour objet de prolonger la mise à l'isolement de M. B, portant la durée totale de sa mise à l'isolement à une durée supérieure à douze mois, si bien que le ministre de la justice était compétent pour décider de cette prolongation. D'autre part, Mme D C, directrice des services pénitentiaires et cheffe du pôle isolement au sein du bureau de la gestion des détentions, a reçu délégation, par un arrêté du 6 mai 2021 du directeur de l'administration pénitentiaire, publié au Journal officiel de la République française du 8 mai 2021, aux fins de signer au nom du garde des sceaux, ministre de la justice, tous actes arrêtés et décisions, à l'exclusion des décrets, dans la limite de ses attributions. Par suite le moyen tiré du vice d'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.
4. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que le chef d'établissement a transmis au directeur interrégional de Dijon, par un rapport daté du 13 avril 2021, une proposition motivée de prolongement de l'isolement du requérant et que le directeur interrégional a ensuite établi, le 28 avril 2021, un rapport ayant pour objet de proposer la prolongation du placement à l'isolement du requérant, et détaillant les motifs de cette proposition. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision serait intervenue sans que n'ait été transmis à l'autorité compétente un rapport motivé du directeur interrégional saisi par le chef d'établissement.
5. En troisième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix () ". D'autre part, aux termes de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale alors en vigueur : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initial ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. Le délai dont elle dispose ne peut être inférieur à trois heures à partir du moment où elle est mise en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat, si elle en fait la demande. Le chef d'établissement peut décider de ne pas communiquer à la personne détenue et à son avocat les informations ou documents en sa possession qui contiennent des éléments pouvant porter atteinte à la sécurité des personnes ou des établissements pénitentiaires. / Si la personne détenue ne comprend pas la langue française, les informations sont présentées par l'intermédiaire d'un interprète désigné par le chef d'établissement. Il en est de même de ses observations, si elle n'est pas en mesure de s'exprimer en langue française. / Les observations de la personne détenue et, le cas échéant, celles de son avocat sont jointes au dossier de la procédure () ".
6. Il ressort des pièces du dossier, en particulier du document intitulé " mise en œuvre de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration " que M. B a été informé de ce que la prolongation de la mesure d'isolement dont il faisait l'objet était envisagée, ainsi que des motifs de cette prolongation. Un accusé de réception mentionne qu'une copie des pièces composant le dossier d'isolement lui a été remise le 15 avril 2021. Une mention apposée sur l'accusé de réception indique que l'intéressé a bien reçu notification de cette procédure et de son contenu et qu'il a refusé d'y apposer sa signature, cette mention faisant foi jusqu'à preuve contraire, et le requérant se borne à en contester l'exactitude sans faire état d'aucune circonstance précise. Il ressort, en outre, des pièces du dossier qu'un document du 15 avril 2021 informant les trois avocats désignés par le requérant de la mesure envisagée, précisant ses motifs, a été transmis à ces derniers le 15 avril 2021 par télécopie pour deux d'entre eux et par message électronique pour le troisième. Le document transmis mentionne la possibilité de présenter des observations écrites ou orale lors de " l'audience " prévue le 21 avril suivant à 10h00, ainsi que la possibilité de s'entretenir avec l'intéressé et de consulter le dossier de procédure à compter du 16 avril à 8h30. Par ailleurs, tant le requérant que son conseil ont présenté des observations orales lors du débat contradictoire qui s'est déroulé le 21 avril 2021. Si le conseil de M. B a observé dans ce cadre que l'avis du service médical et celui du juge de l'application des peines ne figuraient pas au dossier, ce qui confirme au demeurant la communication des autres documents de la procédure avant " l'audience " du 21 avril 2021, il ne ressort pas des dispositions précitées que ces deux éléments devaient nécessairement être communiqués au requérant et à son conseil dans le cadre de la procédure d'isolement. En tout état de cause, l'avis du médecin rendu le 19 avril 2021 est favorable, et celui du juge de l'application des peines fait état de l'absence d'opposition à la prolongation, si bien que leur absence de communication n'était, au demeurant, pas susceptible de priver M. B d'une garantie, ni d'avoir une influence sur le sens de la décision. Le moyen tiré d'une méconnaissance des droits de la défense protégés par les dispositions précitées doit par suite être écarté.
7. En quatrième lieu, aux termes du premier alinéa de l'article 726-1 du code de procédure pénale : " Toute personne détenue, sauf si elle est mineure, peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. Cette mesure ne peut être renouvelée pour la même durée qu'après un débat contradictoire, au cours duquel la personne concernée, qui peut être assistée de son avocat, présente ses observations orales ou écrites. L'isolement ne peut être prolongé au-delà d'un an qu'après avis de l'autorité judiciaire () ". Aux termes de l'article R. 57-7-62 du code de procédure pénale : " La mise à l'isolement d'une personne détenue, par mesure de protection ou de sécurité, qu'elle soit prise d'office ou sur la demande de la personne détenue, ne constitue pas une mesure disciplinaire ". Aux termes de l'article
R 57-7-73 du code de procédure pénale : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé () ".
8. Il ressort des pièces du dossier que M. B a été écroué en 2012 et a fait l'objet d'une condamnation pénale à une peine de réclusion criminelle de douze ans, pour des faits d'extorsion avec violence ayant entraîné une incapacité totale de travail supérieure à huit jours et extorsion en bande organisée commise avec arme, vol en bande organisée avec arme, enlèvement, séquestration ou détention arbitraire de plusieurs personnes suivi de libération et violence aggravée par trois circonstances. La synthèse des comparutions en commission de discipline du requérant mentionne qu'il a fait l'objet de multiples procédures disciplinaires, dont sept au cours de l'année 2019, quatre procédures disciplinaires en 2020, et une procédure initiée pour des faits intervenus le 21 février 2021, dont la matérialité est confirmée par la production de la sanction disciplinaire prononcée par la commission de discipline à l'encontre du requérant. Au mois de mai 2020, un câble USB a été découvert dans les effets du détenu. Au mois de juin 2020, M. B a menacé le personnel pénitentiaire à l'aide d'une casserole d'eau bouillante, affirmant notamment " je vais être obligé de faire une boucherie ". Au mois de septembre 2020, M. B a refusé son menottage et son changement de cellule et a " progressé de manière agressive en serrant le poing " en direction d'un officier. Au mois de mars 2021, le requérant a fait l'objet d'une nouvelle procédure disciplinaire pour des faits intervenus le 21 février 2021, qualifiés de refus de se soumettre à une mesure de sécurité. Ces faits, dont la matérialité est établie par les pièces du dossier, ainsi que leur persistance au cours de la détention du requérant, attestent de l'attitude agressive de ce dernier et justifient de la nécessité de la mesure contestée. Si la synthèse des observations relatives à sa détention mentionne au mois de janvier 2021 que le requérant " semblait plus communicatif " et fait état d'un échange " constructif et calme " au mois de février 2021 avec un conseiller pénitentiaire, ces signaux positifs ne constituent pas une évolution favorable justifiant la levée de l'isolement, ainsi que l'a relevé le juge de l'application des peines dont l'avis du 24 avril 2021 énonce que " si des efforts ont pu être constatés dans son comportement, un retour en détention ordinaire est prématuré ". Dans ces conditions, et bien que le requérant soit libérable en 2023, les moyens tirés de ce que la décision serait entachée d'inexactitude matérielle et d'une erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.
9. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision de placement à l'isolement prise le 11 mai 2021 par le ministre de la justice. Par suite, la requête de M. B doit être rejetée, y compris ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et ses conclusions présentées au titre des frais liés au litige.
D E C I D E :
Article 1er: La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E B, à l'Aarpi Themis et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Délibéré après l'audience du 18 janvier 2024 où siégeaient :
- M. Normand, président,
- Mme Siquier, première conseillère,
- Mme Gaullier-Chatagner, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 février 2024.
La rapporteure,
N. GAULLIER-CHATAGNER
Le président,
N. NORMAND
La greffière,
M. A
La République mande et ordonne
au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
Pour le Greffier en Chef,
La Greffière
M. A
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