Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2101126

vendredi 3 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2101126
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantMALABRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 6 juillet 2021, Mme B A, épouse C, représentée par Me Malabre, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme globale de 28 298,98 euros, augmentée des intérêts légaux à compter du 8 mars 2021, date de notification de sa demande préalable, en réparation des différents préjudices subis, suite à la décision du 22 novembre 2019 portant refus illégal de titre de séjour du préfet de la Haute-Vienne et au délai anormalement long de délivrance du titre de séjour ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat les sommes de 960 euros, à verser à son conseil, au titre des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991, son règlement valant renonciation à l'indemnité d'aide juridictionnelle et 1 624,32 euros à son profit au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat :

- elle est engagée en raison de l'illégalité fautive entachant l'arrêté du 22 novembre 2019 par lequel le préfet de la Haute-Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ; cet arrêté a été annulé par un jugement du tribunal administratif de Limoges n° 2000084 du 16 avril 2020 devenu définitif ;

- elle est également engagée à raison du délai anormal de délivrance du titre de séjour auquel elle avait droit ainsi que de la violation du délai d'injonction de deux mois fixé par le tribunal administratif de Limoges dans son jugement du 16 avril 2020 ; ce titre n'a été délivré que le 25 juin 2020 ;

En ce qui concerne les préjudices :

- elle a subi un préjudice matériel et une perte de chance de travailler pour lesquels elle est fondée à demander une indemnité de 27 298,92 euros ;

- elle a subi un préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence pour lesquels elle est fondée à demander une indemnité de 6 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 août 2021, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête comme non fondée.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle par une décision du 18 août 2020.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Christophe,

- les conclusions de M. Slimani, rapporteur public,

- et les observations de Me Malabre, représentant Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante ivoirienne née en 1979, est entrée en France le 13 janvier 2014 munie d'un visa de long séjour en sa qualité de conjointe d'un ressortissant français avec lequel elle s'est mariée le 10 octobre 2013. Elle a été mise en possession d'un titre de séjour régulièrement renouvelé jusqu'au 11 janvier 2017. Sa dernière demande de renouvellement le 27 octobre 2016, a fait l'objet d'un refus du préfet de la Haute-Garonne du 17 janvier 2018, assorti d'une obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours et fixation du pays de renvoi. Le 21 novembre 2018, à la suite d'un contrôle de la police aux frontières de la brigade de Limoges, le préfet de la Haute-Vienne l'a assignée à résidence et lui a notifié un départ pour le 14 décembre 2018 mais elle ne s'est pas présentée à l'embarquement. Le 7 mai 2019, Mme C a sollicité la délivrance d'une carte de résident de dix ans ou en cas de refus, une carte de séjour temporaire d'un an sur le fondement de l'article L. 313-11 4° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 22 novembre 2019, le préfet de la Haute-Vienne a rejeté sa demande et l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. Par un jugement du 16 avril 2020, le tribunal administratif de Limoges a annulé cet arrêté et enjoint au préfet de la Haute-Vienne de délivrer à la requérante le titre demandé dans le délai de deux mois suivant la notification du jugement. Par un courrier du 8 juin 2020, Mme C a été invitée par le préfet de la Haute-Vienne à retirer son titre de séjour dont elle a pris possession le 25 juin 2020. Le 21 juin 2021, la requérante a été mise en possession d'une carte de résident de dix ans. Après avoir présenté une réclamation préalable notifiée le 8 mars 2021, sur laquelle le préfet de la Haute-Vienne a gardé le silence, Mme C demande la condamnation de l'Etat à lui verser une indemnité d'un montant total de 33 298,92 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour du 22 novembre 2019 et du retard pris par l'administration dans l'exécution de l'injonction prononcée par le jugement du 16 avril 2020.

Sur les conclusions aux fins d'indemnisation :

En ce qui concerne le principe de responsabilité :

2. En premier lieu, par un jugement n° 2000084 du 16 avril 2020, le tribunal administratif de Limoges a annulé l'arrêté du 22 novembre 2019 refusant de délivrer à Mme C un titre de séjour, au motif que le préfet de la Haute-Vienne avait méconnu les dispositions du 4° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et lui a enjoint de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Cette décision de justice est devenue définitive. L'illégalité fautive ainsi constatée est de nature à engager la responsabilité de l'Etat. Toutefois, cette illégalité n'est susceptible d'engager la responsabilité de 1'État qu'à raison des préjudices directs et certains qui en résultent.

3. En deuxième lieu, la faute mentionnée au point 2 a eu pour conséquence d'imposer à Mme C l'absence de délivrance du titre de séjour à partir de la signature de l'arrêté illégal du 22 novembre 2019 et ce jusqu'au 25 juin 2020, date de délivrance effective d'une carte de séjour temporaire " mention vie privée et familiale ". En revanche, dès lors que le refus initial de renouvellement de son titre de séjour par le préfet de la Haute-Garonne le 17 janvier 2018 n'a fait l'objet d'aucun recours contentieux, pas plus que l'arrêté du préfet de la Haute-Vienne du 21 novembre 2018 l'assignant à résidence, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le délai anormalement long de délivrance de son titre de séjour courait à compter d'octobre 2017, soit trente-deux mois au jour de la remise de sa carte de séjour temporaire le 25 juin 2020.

S'agissant du préjudice matériel :

4. Mme C sollicite le paiement d'une indemnité de 22 298,92 euros correspondant au salaire mensuel net de 1 058,52 euros qu'elle percevait dans le cadre d'un contrat de travail à durée indéterminée conclu le 16 septembre 2017 avec la SAS " Côte Afrique Hair et Beauty " et suspendu du 26 novembre 2018 jusqu'au mois de septembre 2020, l'ayant ainsi privée de 21 mois de salaire. Toutefois, la suspension de son contrat de travail ne résulte pas de la décision illégale de refus de séjour du 22 novembre 2019 prise par le préfet de la Haute-Vienne mais d'un contrôle aux fins de recherches d'auteurs d'infractions de travail dissimulé et d'emploi d'un étranger sans titre, effectué sur réquisition du procureur de la République de Limoges du 20 novembre 2018 et à la suite duquel la requérante a été placée sous le régime de l'assignation à résidence. En revanche, il résulte de l'instruction que la requérante salariée de l'entreprise " Côte Afrique Hair et Beauty " dans le cadre d'un contrat de travail à durée indéterminée interrompu en raison de l'absence de titre de séjour l'autorisant à travailler, a recommencé à travailler au sein de cette même société par un contrat du 1er septembre 2020, soit dans les trois mois qui ont suivi la délivrance de l'autorisation de travail, octroyée conformément à l'injonction adressée par le tribunal administratif de Limoges. La requérante justifie ainsi que le refus illégal de lui délivrer un titre de séjour lui a fait perdre une chance sérieuse d'accéder à un emploi rémunéré et donc de percevoir des salaires et qu'elle a de ce fait subi un préjudice matériel. Il sera dans les circonstances de l'espèce fait une juste appréciation du préjudice économique subi entre la date du refus illégal du 22 novembre 2019 et celle de la remise d'un récépissé l'autorisant à travailler le 2 juin 2020 en allouant à l'intéressée la somme de 6 600 euros.

S'agissant de la perte de chance de cumuler deux emplois :

5. La requérante se prévaut également de la perte de chance d'exercer une seconde activité professionnelle lui permettant de compléter son salaire. Toutefois, comme indiqué au point précédent, cette perte n'est pas la conséquence directe du refus de séjour illégal et au demeurant la seule production de bulletins de salaire d'août à septembre 2020 ne permettent pas d'établir qu'elle exerçait une double activité antérieurement à la décision illégale de refus de séjour du 22 novembre 2019. Il en résulte que le lien de causalité entre le refus du préfet de la Haute-Vienne de lui délivrer un titre de séjour et la perte de chance d'exercer un second emploi n'est pas établi. Par suite, Mme C n'est pas fondée à solliciter une indemnisation à ce titre.

S'agissant du préjudice moral et du trouble dans les conditions d'existence :

6. Mme C invoque un trouble dans ses conditions d'existence et un préjudice moral qu'elle évalue à la somme de 6 000 euros. A cet égard, elle soutient que la décision illégale de refus de séjour lui a causé la perte soudaine de l'ensemble de ses droits, sans en préciser la nature ni le montant. De même, si elle se prévaut de la perte de ressources en raison de la perte de son emploi, comme il a été exposé au point 4, cette perte n'est pas la cause directe de la décision illégale de refus de séjour. L'arrêté illégal du 22 novembre 2019, en revanche, a nécessairement causé un préjudice moral à Mme C qui s'est vu contrainte de poursuivre son séjour sur le territoire français en situation irrégulière et dans l'angoisse d'être éloignée à destination de son pays d'origine et d'être ainsi séparée de son conjoint de nationalité française. Dans ces conditions et compte-tenu de la période de responsabilité définie ci-dessus, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en l'indemnisant à hauteur d'une somme de 1 000 euros.

En ce qui concerne les intérêts et leur capitalisation :

7. En premier lieu, lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1231-6 du code civil courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine. En l'espèce, Mme C a droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 7 600 euros, calculés à compter du 8 mars 2021, date à laquelle sa réclamation a été reçue par les services préfectoraux.

8. En second lieu, aux termes de l'article 1343-2 du code civil : " Les intérêts échus des capitaux peuvent produire des intérêts, ou par une demande judiciaire, ou par une convention spéciale, pourvu que, soit dans la demande, soit dans la convention, il s'agisse d'intérêts dus au moins pour une année entière ". Pour l'application des dispositions précitées, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. Le cas échéant, la capitalisation s'accomplit à nouveau à l'expiration de chaque échéance annuelle ultérieure sans qu'il soit besoin de formuler une nouvelle demande.

9. En l'espèce, Mme C a demandé la capitalisation des intérêts dans sa requête enregistrée par le greffe le 6 juillet 2021. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du

8 mars 2022, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

10. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C est seulement fondée à demander la condamnation de l'Etat à lui verser une somme de 7 600 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 8 mars 2021, et de la capitalisation de ces intérêts à la date du 8 mars 2022, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

11. Mme C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle au taux de 55%. Ainsi, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Malabre, avocat de la requérante, la somme de 1 000 euros au titre des frais d'instance non compris dans les dépens, ce versement valant renonciation à l'indemnité de l'aide juridictionnelle. En outre, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative une somme de 400 euros à verser à Mme C.

D E C I D E :

Article 1er: L'Etat est condamné à verser à Mme C une somme de 7 600 (sept mille six cents) euros, majorée des intérêts au taux légal à compter du 8 mars 2021. Les intérêts échus à la date du 8 mars 2022 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2:L'Etat versera une somme de 1 000 (mille) euros à Me Malabre en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ce versement valant renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat ainsi que la somme de 400 (quatre cents) euros à Mme C en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3:Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4:Le présent jugement sera notifié à Mme B A épouse C, à Me Malabre et au préfet de la Haute-Vienne.

Délibéré après l'audience du 5 avril 2024 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- M. Christophe, premier conseiller,

- Mme Chambellant, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 mai 2024.

Le rapporteur,

F. CHRISTOPHE

Le président,

N. NORMAND

La greffière en chef,

A. BLANCHON

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

La Greffière en Chef,

A. BLANCHON

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