Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2101221
jeudi 28 mars 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2101221 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | AARPI THEMIS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et une pièce enregistrées le 22 juillet 2021 et le 30 septembre 2021, M. C D, représenté par l'Aarpi Themis, demande au tribunal :
1°) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du garde des sceaux, ministre de la justice du 8 juillet 2021 portant prolongation de son placement à l'isolement du 22 juillet 2021 au 12 septembre 2021 ;
2°) d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice la levée de son isolement dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat, au bénéfice de son conseil, le versement d'une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision est entachée d'incompétence de son auteur ;
- elle est intervenue en méconnaissance des droits de la défense dès lors que le dossier contradictoire de mise à l'isolement ne lui a pas été remis au préalable et qu'il n'est pas établi que l'exposant ait été représenté par un conseil lors du débat contradictoire ;
- elle est intervenue à la suite d'une procédure irrégulière à défaut de l'avis du médecin de l'établissement prévu à l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale et du rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires saisi par le chef d'établissement, prévu à l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale ;
- elle est entachée d'une inexactitude matérielle des faits et d'une erreur d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 22 janvier 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête comme non fondée.
M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 1er septembre 2021.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de procédure pénale ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience :
- le rapport de Mme Gaullier-Chatagner ;
- et les conclusions de Mme Benzaïd, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. D a été écroué le 1er avril 2008. Il a été incarcéré au centre pénitentiaire de Châteauroux du 19 avril au 12 novembre 2021. Par une décision du 8 juillet 2021 du garde des sceaux, ministre de la justice, son placement à l'isolement a été prolongé du 22 juillet 2021 au 12 septembre 2021. M. D demande l'annulation de cette décision.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
2. Aux termes du premier alinéa de l'article 726-1 du code de procédure pénale : " Toute personne détenue, sauf si elle est mineure, peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. Cette mesure ne peut être renouvelée pour la même durée qu'après un débat contradictoire, au cours duquel la personne concernée, qui peut être assistée de son avocat, présente ses observations orales ou écrites. L'isolement ne peut être prolongé au-delà d'un an qu'après avis de l'autorité judiciaire () ". Aux termes de l'article R. 57-7-64 du même code alors en vigueur : " () Le chef d'établissement, après avoir recueilli préalablement à sa proposition de prolongation l'avis écrit du médecin intervenant à l'établissement, transmet le dossier de la procédure accompagné de ses observations au directeur interrégional des services pénitentiaires lorsque la décision relève de la compétence de celui-ci ou du ministre de la justice ". L'article R. 57-7-68 de ce code dispose que : " Lorsque la personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le ministre de la justice peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois renouvelable. / La décision est prise sur rapport motivé du directeur interrégional saisi par le chef d'établissement selon les modalités de l'article R. 57-7-64 () ". Aux termes de l'article R 57-7-73 du code de procédure pénale : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé / L'avis écrit du médecin intervenant dans l'établissement est recueilli préalablement à toute proposition de renouvellement de la mesure au-delà de six mois et versé au dossier de la procédure ".
3. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que la décision attaquée du 8 juillet 2021 portant prolongation de l'isolement de M. D a été prise alors que ce dernier était placé à l'isolement depuis plus d'un an, et relevait dès lors de la compétence du ministre de la justice. Par un arrêté du 25 juin 2021 régulièrement publié au Journal officiel du 27 juin 2021, le directeur de l'administration pénitentiaire, compétent en vertu de l'article 1er du décret du 27 juillet 2005, a donné délégation de signature, pour signer tous actes, arrêtés et décisions, dans la limite de ses attributions, à Mme E B, directrice des services pénitentiaires hors classe, cheffe du pôle isolement au sein du bureau de la gestion des détentions. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte attaqué doit être écarté.
4. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que le directeur interrégional, saisi d'une proposition de prolongation motivée signée par le chef d'établissement le 22 juin 2021, a établi un rapport le 25 juin 2021 ayant pour objet de proposer la prolongation du placement à l'isolement du requérant, et détaillant les motifs de cette proposition, lequel a été transmis le 4 décembre suivant au ministre de la justice. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision serait intervenue sans que n'ait été transmis à l'autorité compétente un rapport motivé du directeur interrégional saisi par le chef d'établissement. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que la proposition de prolongation était accompagnée d'un avis émis le 7 juin 2021 par un médecin du service médical de la maison centrale de Saint-Maur. Dans ces conditions, M. D n'est pas fondé à soutenir que l'avis du médecin n'aurait pas été recueilli préalablement à la décision de prolongation du placement en isolement dont il a fait l'objet.
5. En troisième lieu, d'une part, aux termes de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale alors en vigueur : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initial ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. Le délai dont elle dispose ne peut être inférieur à trois heures à partir du moment et à son avocat les informations ou documents en sa possession qui contiennent des éléments pouvant porter atteinte à la sécurité des personnes ou des établissements pénitentiaires. / Si la personne détenue ne comprend pas la langue française, les informations sont présentées par l'intermédiaire d'un interprète désigné par le chef d'établissement. Il en est de même de ses observations, si elle n'est pas en mesure de s'exprimer en langue française. / Les observations de la personne détenue et, le cas échéant, celles de son avocat sont jointes au dossier de la procédure () ". D'autre part, aux termes de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix. L'administration n'est pas tenue de satisfaire les demandes d'audition abusives, notamment par leur nombre ou leur caractère répétitif ou systématique ".
6. Il ressort des pièces du dossier, en particulier du document intitulé " mise en œuvre de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration " que M. D a été informé, le 15 juin 2021 à 16h49, de ce qu'une proposition de prolongation de la mesure d'isolement dont il faisait l'objet était adressée au directeur interrégional des services pénitentiaires et au ministre de la justice, ainsi que des motifs de cette proposition, et de son droit de présenter des observations écrites ou orales, et de se faire représenter par un avocat. Le 16 juin 2021, le requérant a été informé de ce que l' " audience " relative à la proposition de prolongation se tiendrait le 22 juin 2021 à 10h00. Le 17 juin 2021 à 10h45, M. D s'est vu remettre une copie du dossier de la procédure d'isolement. Son conseil s'est, quant à lui, vu adresser le dossier par un message électronique du 21 juin 2021 à 11h26 et a présenté des observations écrites concernant la situation du requérant. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que le dossier de mise à l'isolement n'aurait pas été remis au requérant et de ce qu'il ne serait pas établi qu'il aurait été représenté, en méconnaissance des droits de la défense, doit être écarté.
7. En quatrième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-62 du code de procédure pénale : " La mise à l'isolement d'une personne détenue, par mesure de protection ou de sécurité, qu'elle soit prise d'office ou sur la demande de la personne détenue, ne constitue pas une mesure disciplinaire ". Aux termes de l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale : " () L'isolement ne peut être prolongé au-delà de deux ans sauf, à titre exceptionnel, si le placement à l'isolement constitue l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes ou de l'établissement. / Dans ce cas, la décision de prolongation doit être spécialement motivée ".
8. Il ressort des pièces du dossier que M. D est écroué depuis 2008, en particulier pour des faits de dégradation ou détérioration de bien, vol avec destruction ou dégradation, violence, outrage et violence sur une personne dépositaire de l'autorité publique, violence avec usage ou menace d'une arme, rébellion, menace de mort et menace de crime ou délit contre les personnes ou les biens à l'encontre d'un dépositaire de l'autorité publique. Il a fait l'objet à plusieurs reprises, en 2018 et 2020, dans le cadre de sa détention, de condamnations pour des faits de violence aggravée par trois circonstances suivie d'incapacité en récidive et violence sur une personne dépositaire de l'autorité publique, outrage à une personnes dépositaire de l'autorité publique, menace de crime ou délit contre les personnes ou les biens à l'encontre d'un dépositaire de l'autorité publique. L'administration produit plusieurs comptes rendus d'incidents dont il résulte que le comportement agressif du requérant à l'égard des membres du personnel pénitentiaire s'est poursuivi au cours de l'année 2020, le requérant ayant notamment menacé et insulté un surveillant le 19 décembre 2020, et à nouveau insulté un surveillant le 24 décembre 2020 en lui disant " je vais t'égorger () ". Il ressort également des différents comptes rendus d'incident que le requérant a refusé de façon récurrente de déboucher l'œilleton de sa porte de cellule, notamment à plusieurs reprises aux mois d'avril et mai 2021, et qu'il a continué au cours de cette période et au cours du mois de juin 2021, à menacer et insulter les surveillants, provoquant, en outre, un tapage le 10 juin 2021. Ces éléments confirment " l'agressivité " du requérant, ainsi que les faits d' " atteintes aux agents " sur lesquels se fonde la décision attaquée, laquelle, contrairement aux allégations de M. D, fait expressément référence aux " observations récentes des personnels " et à leurs observations des 1er et 6 juin 2021, et ne se borne ainsi pas à reprendre la motivation des précédentes décisions de prolongation de mise à l'isolement dont le requérant a fait l'objet. Au vu de l'ensemble de ces éléments, la décision du 8 juillet 2021 maintenant le placement de M. D à l'isolement, qui apparait comme l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes et de l'établissement, n'est pas entachée d'inexactitude matérielle des faits ni d'erreur manifeste d'appréciation. Ces moyens doivent par la suite être écartés.
9. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision de prolongation de placement à l'isolement prise le 8 juillet 2021 par le garde des sceaux, ministre de la justice. Par suite, la requête de M. D doit être rejetée, y compris ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et ses conclusions présentées au titre des frais liés au litige.
D E C I D E :
Article 1er: La requête de M. D est rejetée.
Article 2:Le présent jugement sera notifié à M. C D, à l'Aarpi Themis et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Délibéré après l'audience du 7 mars 2024 où siégeaient :
- M. Normand, président,
- Mme Siquier, première conseillère,
- Mme Gaullier-Chatagner, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 mars 2024.
La rapporteure,
N. GAULLIER-CHATAGNER
Le président,
N. NORMAND
La greffière,
M. A
La République mande et ordonne
au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
Pour le Greffier en Chef
La Greffière
M. A
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