Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2101240
jeudi 2 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2101240 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | AARPI THEMIS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 23 juillet 2021, M. A C, représenté par l'Aarpi Thémis, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 7 juillet 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a ordonné la prolongation de son isolement ;
2°) d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice d'ordonner la levée de son isolement dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la décision a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'elle méconnait les dispositions de l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale ; en ordonnant la prolongation de la mise à l'isolement de l'exposant sans disposer du rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires saisi par le chef d'établissement, le ministre de la justice a entaché sa décision de vice de procédure ;
- elle est entachée d'inexactitude matérielle et d'erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 11 mars 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête comme non-fondée.
M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 1er septembre 2021.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de procédure pénale ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience :
- le rapport de Mme Siquier,
- et les conclusions de Mme Benzaid, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. En premier lieu, il ressort des dispositions précitées de l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale que toute décision de prolongation de placement en isolement au-delà d'un an à compter de la décision initiale relève de la compétence du garde des sceaux, ministre de la justice. En vertu de l'article 1er du décret du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du gouvernement, les directeurs d'administration centrale peuvent signer, au nom du ministre et par délégation, l'ensemble des actes, à l'exception des décrets, relatifs aux affaires des services placés sous leur autorité. En vertu de l'arrêté du 25 juin 2021 portant délégation de signature, régulièrement publié au Journal officiel de la République française le 27 juin 2021, le directeur de l'administration pénitentiaire a donné délégation à M. D E, directeur des services pénitentiaires hors classe, chef du bureau de la gestion des détentions, à l'effet de signer, au nom du garde des sceaux, tous actes, arrêtés et décisions, dans la limite de ses attributions et à l'exclusion des décrets. Il ressort en outre de l'article 27 de l'arrêté du 30 décembre 2019 relatif à l'organisation du secrétariat général et des directions du ministère de la justice que la sous-direction de la sécurité pénitentiaire, qui abrite le bureau de la gestion des détentions est " notamment chargée des questions relatives () aux régimes de détentions " et aux " dispositifs () de prévention des violences en établissements et services pénitentiaires ". Il s'ensuit que M. E était habilité à signer la décision contestée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté.
2. En deuxième lieu, aux termes des dispositions de l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale, dans sa version applicable au litige : " Lorsque la personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le ministre de la justice peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois renouvelables. La décision est prise sur rapport motivé du directeur interrégional saisi par le chef d'établissement selon les modalités de l'article R. 57-7-64 () ".
3. Il ressort des pièces du dossier que, conformément aux dispositions des articles
R. 57-7-64 et R. 57-7-68 du code de procédure pénale, la décision du 7 juillet 2021 du garde des sceaux, ministre de la justice, a été prise sur rapport motivé du 17 juin 2021 du directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon, lui-même pris sur rapport motivé de la directrice de la maison centrale de Saint-Maur du 9 juin 2021. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure en l'absence de cet avis ne peut qu'être écarté.
4. En dernier lieu, aux termes de l'article R. 57-7-62 du code de procédure pénale, dans sa version applicable au litige : " La mise à l'isolement d'une personne détenue, par mesure de protection ou de sécurité, qu'elle soit prise d'office ou sur la demande de la personne détenue, ne constitue pas une mesure disciplinaire ". Selon l'article R. 57-7-73 de ce code : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé ". Saisi d'un recours pour excès de pouvoir contre une décision de mise à l'isolement, le juge administratif ne peut censurer l'appréciation portée par l'administration pénitentiaire quant à la nécessité d'une telle mesure qu'en cas d'erreur manifeste.
5. Il ressort des pièces du dossier que M. C est écroué depuis le 8 mars 2015. Le 22 novembre 2019, il a été condamné à une peine de 28 ans de réclusion criminelle assortie d'une période de sureté de 18 ans et 8 mois pour terrorisme, tentative d'assassinat en récidive pour avoir, le 4 septembre 2016 tenté de donner volontairement la mort à deux fonctionnaires de l'administration pénitentiaire, et pour avoir participé à un groupement formé ou à une entité établie en vue de la préparation d'un ou plusieurs crimes d'atteintes aux personnes et notamment en répondant aux consignes de la propagande djihadiste diffusée par l'organisation terroriste " état islamique ", programmé et préparé l'assassinat de fonctionnaires de l'administration pénitentiaire. Il est inscrit au répertoire des détenus particulièrement signalés depuis le 8 septembre 2016. Il a été placé à l'isolement le 8 septembre 2016 compte tenu du risque persistant de passage à l'acte hétéro-agressif et dans la mesure où seul ce régime de détention permettait de prévenir tout incident et d'assurer la sécurité de l'établissement et des personnes. A l'issue de son évaluation par le centre national d'évaluation du centre pénitentiaire sud francilien, où il avait été replacé en urgence à l'isolement après la découverte d'un téléphone portable, il a été transféré à la maison centrale de Saint Maur le 26 mai 2020 et placé au quartier d'isolement conformément aux recommandations de la synthèse pluridisciplinaire du 16 mars 2020 soulignant sa dangerosité avérée et la nécessaire mise en œuvre de mesures de sécurité renforcée dans sa gestion quotidienne en détention. Le rapport de la directrice de la maison centrale du 9 juin 2021 souligne l'attitude lisse et sans aucune réaction ou émotion de M. C qui apparait très observateur des personnels. L'observation du personnel en date du 17 mars 2021 indique que le requérant souhaitait disposer d'un parloir sans dispositif de séparations et qu'il " était dans un état de nervosité très élevé au point d'avoir du mal à s'exprimer ". Dans son rapport du 17 juin 2021, le directeur interrégional des services pénitentiaires note qu'en dépit de l'interdiction qui lui a été faite et malgré les mesures prises pour l'en dissuader, M. C communique avec d'autres personnes détenues. Il note que l'intéressé " a une influence certaine sur certains profils de détenus vulnérables, et qu'il a la capacité à véhiculer ses idées extrémistes auprès du reste de la population pénale, potentiellement source de troubles graves en détention. ". Par suite, et compte tenu de la dangerosité et de l'imprévisibilité de l'intéressé, c'est sans commettre d'erreur de fait ni d'erreur manifeste d'appréciation que le garde des sceaux, ministre de la justice, a prononcé la prolongation du placement à l'isolement de M. C pour la période du 15 juillet 2021 au 15 octobre 2021.
6. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de la décision du 7 juillet 2021 du garde des sceaux, ministre de la justice et, par voie de conséquence, les autres conclusions présentées par M. C doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. C est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à l'Aarpi Thémis et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Délibéré après l'audience du 4 avril 2024 où siégeaient :
- M. Normand, président,
- Mme Siquier, première conseillère,
- Mme Gaullier-Chatagner, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 mai 2024.
La rapporteure,
H. SIQUIER
Le président,
N. NORMAND
La greffière d'audience,
M. B
La République mande et ordonne
au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
La Greffière en Chef,
A. BLANCHON
if