Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2101427

jeudi 2 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2101427
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantAARPI THEMIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 septembre 2021, M. C A, représenté par l'Aarpi Thémis, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 27 août 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a ordonné la prolongation de son placement à l'isolement ;

2°) d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice d'ordonner la levée de son isolement dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la décision est entachée d'incompétence dès lors qu'il n'est pas justifié que son signataire disposait d'une délégation à cette fin ;

- en ne lui communiquant pas le dossier contradictoire de mise à l'isolement préalablement au prononcé de la mesure litigieuse, l'administration a violé les droits de la défense par méconnaissance de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale ;

- elle est entachée d'un vice de procédure, à raison du défaut de communication à lui-même et à son conseil du certificat médical du 16 juillet 2021 en méconnaissance des dispositions de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale ;

- elle est entachée d'un second vice de procédure dès lors qu'elle méconnait les dispositions de l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale puisque le garde des sceaux, ministre de la justice a ordonné la prolongation de la mise à l'isolement de l'exposant sans disposer du rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires saisi par le chef d'établissement ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale, en raison de l'absence de caractère récent des incidents disciplinaires justifiant la décision litigieuse, incidents qui, par ailleurs se limitent à des insultes envers les agents pénitentiaires ou encore un courrier menaçant ; il ne constitue aucun danger pour lui, ses codétenus ou l'établissement lui-même.

Par un mémoire en défense enregistré 11 mars 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 novembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience :

- le rapport de Mme Siquier,

- et les conclusions de Mme Benzaid, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. En premier lieu, aux termes des dispositions de l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale, alors en vigueur : " Lorsque la personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le ministre de la justice peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois renouvelable. () ".

2. Il ressort des pièces du dossier, d'une part que M. A est placé à l'isolement depuis le 27 mars 2019, soit plus d'un an et, d'autre part, que la décision attaquée a été prise par le garde des sceaux, ministre de la justice, sur rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon. Par un arrêté du 30 juillet 2021, régulièrement publié au Journal officiel de la République française du 5 août 2021, le ministre de la justice a donné délégation à Mme D E, directrice des services pénitentiaires, cheffe de la section régimes de détention et évaluation des normes et signataire de la décision contestée, à l'effet de signer l'ensemble des actes, arrêtés et décisions, à l'exclusion des décrets, dans la limite de ses attributions, actes au nombre desquels figure la décision attaquée. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision doit être écarté.

3. En deuxième lieu, selon l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale, dans sa version applicable au litige : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initial ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. Le délai dont elle dispose ne peut être inférieur à trois heures à partir du moment où elle est mise en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat, si elle en fait la demande. Le chef d'établissement peut décider de ne pas communiquer à la personne détenue et à son avocat les informations ou documents en sa possession qui contiennent des éléments pouvant porter atteinte à la sécurité des personnes ou des établissements pénitentiaires. () / Le chef d'établissement, après avoir recueilli préalablement à sa proposition de prolongation l'avis écrit du médecin intervenant à l'établissement, transmet le dossier de la procédure accompagné de ses observations au directeur interrégional des services pénitentiaires lorsque la décision relève de la compétence de celui-ci ou du ministre de la justice ".

4. D'une part, il ressort des pièces du dossier que par une lettre du 9 juillet 2021, la directrice de la maison centrale de Saint-Maur a informé M. A de ce qu'elle envisageait de demander au ministre de la justice la prolongation de son placement à l'isolement et des motifs justifiant cette demande. Cette lettre informait également l'intéressé de ses droits à présenter des observations écrites ou orales, de se faire assister ou représenter par un avocat et de consulter les pièces relatives à la procédure, dans le délai prévu au premier alinéa de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale. Cette lettre a été notifiée au requérant le 12 juillet 2021 à 15 heures 11 et il ne ressort d'aucune pièce du dossier que le requérant aurait été empêché de consulter son dossier disciplinaire. En outre, si la consultation de son dossier par l'intéressé avant sa comparution devant la commission de discipline constitue une garantie destinée à lui permettre de préparer sa défense, aucune disposition législative ou réglementaire ni aucun principe général n'imposent à l'administration de permettre au détenu de conserver une copie de son dossier disciplinaire.

5. D'autre part, le garde des sceaux, ministre de la justice produit en défense un certificat médical établi par un médecin de l'unité sanitaire de la maison centrale de Saint Maur le 16 juillet 2021, avant que ne soit prononcée la décision attaquée. Aucune disposition législative ou réglementaire n'impose à l'administration pénitentiaire de communiquer l'avis médical prévu par l'article R. 57-7-73 du code de procédure pénale à la personne détenue ni davantage à son conseil.

6. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré du vice de procédure doit être écarté en toutes ses branches.

7. En troisième lieu, aux termes des dispositions de l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale, dans sa version applicable au litige : " Lorsque la personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le ministre de la justice peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois renouvelables. La décision est prise sur rapport motivé du directeur interrégional saisi par le chef d'établissement selon les modalités de l'article R. 57-7-64 () ".

8. Il ressort des pièces du dossier que, conformément aux dispositions des articles

R. 57-7-64 et R. 57-7-68 du code de procédure pénale, la décision du 27 août 2021 du garde des sceaux, ministre de la justice, a été prise sur rapport motivé du 27 juillet 2021 du directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon, lui-même pris sur rapport motivé de la directrice de la maison centrale de Saint-Maur du 19 juillet 2021. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure en l'absence de cet avis ne peut qu'être écarté.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-62 du code de procédure pénale, dans sa version applicable au litige : " La mise à l'isolement d'une personne détenue, par mesure de protection ou de sécurité, qu'elle soit prise d'office ou sur la demande de la personne détenue, ne constitue pas une mesure disciplinaire ". Selon l'article R. 57-7-73 de ce code : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé ". Saisi d'un recours pour excès de pouvoir contre une décision de mise à l'isolement, le juge administratif ne peut censurer l'appréciation portée par l'administration pénitentiaire quant à la nécessité d'une telle mesure qu'en cas d'erreur manifeste.

10. M. A est écroué depuis le 20 septembre 2012. Il a été condamné le 3 octobre 2014 par la cour d'assises d'Eure-et-Loir à vingt ans de réclusion criminelle pour des faits de meurtre ayant pour objet la préparation d'un délit ou l'impunité de son auteur. Il a, en outre, été condamné à de nombreuses reprises pour des faits de violence sur une personne chargée de mission de service public, violence avec usage ou menace d'une arme, dégradation ou détérioration de bien destiné à l'utilité ou la décoration publique, port sans motif légitime d'une arme blanche ou incapacitante de catégorie D, dégradation ou détérioration d'un établissement scolaire, rébellion, violence aggravée, vol par effraction dans un local d'habitation, violence dans un local administratif, détention non autorisée de stupéfiants, menace de mort réitérée, outrage à une personne dépositaire de l'autorité publique et menace de mort ou d'atteinte aux biens dangereuse pour les personnes à l'encontre d'un dépositaire de l'autorité publique. Depuis le début de sa détention, il a comparu à de nombreuses reprises pour des faits d'insultes, de propos outrageants envers les personnels, menaces, refus d'obtempérer, dégradations de cellule et agression d'un personnel. Le 16 février 2019, il a volontairement agressé un gradé à l'aide d'une arme artisanale, en lui assenant des coups de poing au visage et le 17 février 2019, il a insulté et menacé de mort des personnels du quartier disciplinaire de la maison centrale d'Arles, fabriqué une arme artisanale avec des montants de la fenêtre, utilisé ses menottes comme un coup de poing américain et inondé sa cellule. Transféré le 18 février 2020 à la maison centrale de Saint-Maur, il a été en urgence replacé à l'isolement, en gestion sécurité compte tenu des actes de grande violence qu'il avait commis dans les établissements où il était précédemment incarcéré. Au regard de l'amélioration de son comportement, les mesures de gestion spécifiques ont été progressivement levées et une mainlevée de la mesure d'isolement a été prononcée le 27 septembre 2020. Toutefois, lors d'une audience avec le premier surveillant de roulement, le 17 octobre 2020, M. A a expliqué rencontrer des difficultés en détention ordinaire et a émis le souhait, par un courrier du 19 octobre 2020 d'être, de nouveau, placé à l'isolement. Le 21 janvier 2021, il a adressé un courrier menaçant afin d'obtenir son transfert. Le 4 février 2021, lors du mouvement de réintégration des promenades, il a insulté les agents et menacé de leur jeter de l'huile bouillante au moment de la distribution des repas. Le même jour, il a mis le feu derrière sa porte de cellule tout en ayant au préalable obstrué l'entrée de la cellule avec son matelas, mis des morceaux de verre sur le sol et placé les toilettes cassées devant l'entrée et il a projeté le réfrigérateur sur le personnel. Le requérant a refusé l'entretien avec la psychologue prévue le 20 juillet 2021 au motif qu'il n'accepte pas les moyens de contrainte relatifs à sa gestion au sein du quartier d'isolement alors que la commission pluridisciplinaire unique " violence/dangerosité " du 16 juillet 2021 a statué sur un maintien du requérant en cellule sécurisée avec menottage et consultation médicale adaptée, une période d'observation étant jugée nécessaire avant tout allègement de son protocole de gestion. Par suite, et compte tenu du caractère récent de ces éléments, de la dangerosité et de l'imprévisibilité de l'intéressé, c'est sans commettre d'erreur de fait ni d'erreur manifeste d'appréciation que le garde des sceaux, ministre de la justice, a prononcé la prolongation du placement à l'isolement de M. A pour la période du 14 septembre 2021 au 14 décembre 2021.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de la décision du 27 août 2021 du garde des sceaux, ministre de la justice et, par voie de conséquence, les autres conclusions présentées par M. A doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er: La requête de M. A est rejetée.

Article 2 :Le présent jugement sera notifié à M. C A, à l'Aarpi Thémis et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 4 avril 2024 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- Mme Siquier, première conseillère,

- Mme Gaullier-Chatagner, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 mai 2024.

La rapporteure,

H. SIQUIER

Le président,

N. NORMAND

La greffière d'audience,

M. B

La République mande et ordonne

au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

La Greffière en Chef

A. BLANCHON

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