Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2101484

vendredi 31 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2101484
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantAARPI THEMIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 17 septembre 2021, M. A B, représenté par l'AARPI Thémis, demande au tribunal :

1°) d'annuler la note de service 247/2021 du 16 septembre 2021 par laquelle la directrice du centre pénitentiaire de Châteauroux a ordonné qu'il soit systématiquement menotté et escorté par plusieurs surveillants pour toute sortie de sa cellule ;

2°) d'enjoindre à la directrice du centre pénitentiaire de Châteauroux de lever sa gestion menottée, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée lui fait grief dès lors qu'il est systématiquement menotté et escorté par trois surveillants à chaque sortie de cellule et qu'elle porte une atteinte à ses droits fondamentaux en lui empêchant toute sociabilité en détention ;

- elle n'est pas motivée ;

- elle est dépourvue de base légale, aucune disposition du code de procédure pénale n'habilitant le directeur d'un centre de détention à prendre une telle mesure ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, des dispositions de l'article 22 de la loi pénitentiaire n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 et de l'article 7 de l'annexe de l'article R. 57-6-18 du code de procédure pénale ; la nécessité de la mesure contestée n'est pas établie ; cette mesure est disproportionnée à la situation et porte atteinte à ses droits fondamentaux, en particulier à son droit au respect de sa dignité.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 janvier 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la décision attaquée constitue une mesure d'ordre intérieur insusceptible d'être contestée ; que contrairement à ce qui est allégué, elle n'a pas pour objet de prévoir un menottage dans le dos de M. B ;

- aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 novembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Christophe,

- et les conclusions de M. Slimani, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, écroué depuis le 1er avril 2008, a été incarcéré au centre pénitentiaire de Châteauroux du 19 avril au 12 novembre 2021. Par une note de service du 16 septembre 2021, la directrice de l'établissement a ordonné qu'à l'occasion de l'ouverture de la grille de la cellule du quartier d'isolement ou celui disciplinaire, le requérant soit menotté et les personnels de surveillance équipés de tenue d'intervention lors de tous les mouvements en détention. Par la présente requête, M. B demande l'annulation de cette décision.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Le requérant indique que la mesure de gestion en cause implique qu'il soit systématiquement menotté dans le dos et escorté par trois surveillants à chaque sortie de cellule. S'il ressort des pièces du dossier que le menottage se réalise devant et non dans le dos, il n'est pas contesté que le requérant ne peut cependant circuler au sein de l'établissement ou échanger avec d'autres détenus sans être menotté et accompagné d'agents pénitentiaires. Ainsi, par sa nature et par ses effets sur ses conditions de détention, la mesure de gestion menottée en cause constitue une décision susceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir. La fin de non-recevoir opposée en défense par le garde des sceaux, ministre de la justice, doit donc être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". L'article L. 211-5 du même code dispose que : " La motivation exigée par la présente loi doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

4. Les décisions par lesquelles un chef d'établissement pénitentiaire définit les modalités de prise en charge spécifiques d'une personne détenue constituent des mesures de police qui sont soumises à l'obligation de motivation prévues par les dispositions précitées du code des relations entre le public et l'administration.

5. En l'espèce, la décision contestée par laquelle la cheffe d'établissement du centre pénitentiaire de Châteauroux a défini les modalités spécifiques de prise en charge de M. B à l'occasion des mouvements et ouvertures de sa cellule, de ses audiences et des contrôles auxquels il sera soumis, se borne à préciser que ces dispositions sont motivées par son comportement imprévisible, menaçant et en totale inadéquation avec une prise en charge ordinaire. Une telle motivation qui ne comporte aucun élément de droit permettant de déterminer le fondement légal de cette décision, ne répond pas aux exigences légales énoncées à l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 16 septembre 2021 par laquelle la directrice du centre pénitentiaire de Châteauroux a ordonné qu'il soit systématiquement menotté et escorté par plusieurs surveillants pour toute sortie de sa cellule. Cette annulation n'appelant aucune mesure d'exécution, les conclusions aux fins d'injonction doivent en revanche être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

7. L'Etat étant partie perdante à la présente instance, il y a lieu de mettre à sa charge le versement à l'AARPI Thémis, d'une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens, sous réserve qu'elle renonce à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle accordée à son client.

D E C I D E :

Article 1er: La note de service 247/2021 du 16 septembre 2021 est annulée.

Article 2:Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3:L'Etat versera à l'AARPI Thémis une somme de 1 500 (mille cinq cents) euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle accordée à M. B.

Article 4:Le présent jugement sera notifié à M. A B, à l'AARPI Thémis et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 13 mai 2024 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- M. Christophe, premier conseiller,

- Mme Chambellant, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 mai 2024.

Le rapporteur,

F. CHRISTOPHE

Le président,

N. NORMAND

La greffière en chef,

A. BLANCHON

La République mande et ordonne

au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

La Greffière en Chef,

A. BLANCHON

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