Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2101680
jeudi 2 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2101680 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | MALABRE |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires et des pièces complémentaires, respectivement enregistrés le 22 octobre 2021, le 5 novembre 2021, le 2 février 2022 et le 1er février 2023, Mme C A représentée par Me Malabre, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 2 juillet 2021 par laquelle le préfet de la Haute-Vienne a refusé de l'admettre au séjour ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne, à titre principal de lui délivrer un titre de séjour l'autorisant à travailler, à titre subsidiaire de procéder à un réexamen de sa situation, dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 920 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 à verser à son conseil au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.
Elle soutient que :
- cette décision est entachée d'un vice de procédure en l'absence d'avis préalable de la commission du titre de séjour ;
- elle méconnait les dispositions des articles L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; à supposer que le préfet puisse être regardé comme demandant une substitution de base légale et de faits, la fraude n'est pas établie ;
- elle est entachée d'erreur d'appréciation sur sa situation personnelle et porte une atteinte disproportionnée à son droit à la vie privée et familiale en méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, du préambule de la Constitution de 1946, et de l'article 23 du pacte international relatif aux droits civils et politiques du 19 décembre 1966 ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.
Par des mémoires en défense enregistrés le 13 janvier 2022 et le 23 février 2023, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.
La clôture de l'instruction a été fixée au 26 février 2024.
Par une lettre du 28 mars 2024, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement à intervenir était susceptible d'être fondé sur un moyen d'ordre public tiré du non-lieu à statuer en raison de la délivrance à Mme A d'un titre de séjour au titre de son droit à la vie privée et familiale le 25 novembre 2022.
Par un mémoire reçu le 31 mars 2024 et qui a été communiqué, Mme A a formulé ses observations sur ce moyen relevé d'office.
Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 1er septembre 2021.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code civil ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Siquier a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ". Selon l'article L. 423-8 du même code : " Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. / Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant. ".
2. Aux termes de l'article 371-2 du code civil : " Chacun des parents contribue à l'entretien et à l'éducation des enfants à proportion de ses ressources, de celles de l'autre parent, ainsi que des besoins de l'enfant. () ".
3. Il ressort des pièces du dossier que Mme A est la mère d'un enfant français né en 2020 à Limoges. Elle produit à l'appui de sa requête la preuve d'un versement par le père de cet enfant de la somme de 44,10 euros le 7 avril 2021, ainsi que des factures d'achat de vêtements pour garçon effectués à Limoges, le 27 avril 2021, les autres justificatifs étant tous postérieurs à la décision attaquée. Ces seuls éléments ne sont pas suffisants pour établir qu'à la date de la décision attaquée le père de l'enfant contribuerait effectivement à l'éducation et à l'entretien de son fils en l'absence de toute preuve de relations entre le père et l'enfant. Dans ces conditions, et au regard de ces seuls éléments, le préfet, en refusant de délivrer un titre de séjour à Mme A, n'a pas méconnu les dispositions des articles L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ". Aux termes de l'article L. 313-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur : " A titre exceptionnel et sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, la carte de séjour temporaire prévue aux 1° et 2° de l'article L. 313-10 portant la mention " salarié " ou la mention " travailleur temporaire " peut être délivrée, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, à l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle, sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Le respect de la condition prévue à l'article L. 313-2 n'est pas exigé. ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.
5. Mme A, ressortissante guinéenne née en 1999 à Conakry, est entrée irrégulièrement en France le 2 avril 2017. Sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) le 22 janvier 2018 puis par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 19 février 2019. Elle est la mère de deux enfants nés en France respectivement en 2018 et 2020. Le plus jeune de ses enfants possède la nationalité française. Toutefois, d'une part l'ainé de ses enfants, qui n'a pas été reconnu par l'autre parent, est scolarisé en petite section de maternelle et il ne ressort d'aucune des pièces du dossier qu'il ne pourrait poursuivre sa scolarité en Guinée. D'autre part, comme il a été dit au point 3 du présent jugement, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que le père de celui-ci contribuerait effectivement à son éducation et à son entretien. Ainsi, rien ne s'oppose à ce que la cellule familiale puisse se reconstituer en Guinée. En outre, la requérante ne démontre pas entretenir en France des liens personnels et familiaux d'une particulière intensité ni y avoir construit un projet d'insertion social et professionnel particulier. Par suite, le préfet, en refusant de lui délivrer un titre de séjour, n'a pas méconnu les stipulations de l'article 23 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques du 19 décembre 1966, de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions du préambule de la Constitution de 1946 qui garantissent le droit à une vie privée et familiale normale, de même que les dispositions du 7° de l'article L. 313-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.
7. En l'espèce, et pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 3 du présent jugement, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant doit être écarté.
8. En dernier lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L. 312-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur, la commission du titre de séjour " est saisie par l'autorité administrative lorsque celle-ci envisage de refuser de délivrer ou de renouveler une carte de séjour temporaire à un étranger mentionné à l'article L. 313-11 ou de délivrer une carte de résident à un étranger mentionné aux articles L. 314-11 et L. 314-12, ainsi que dans le cas prévu à l'article L. 431-3 ". Il résulte de ces dispositions que le préfet n'est tenu de saisir la commission du titre de séjour, lorsqu'il envisage de refuser un titre mentionné à l'article L. 312-2, que du cas des étrangers qui remplissent effectivement l'ensemble des conditions auxquelles est subordonnée la délivrance d'un tel titre, et non de celui de tous les étrangers qui se prévalent des articles auxquels les dispositions de l'article L. 312-2 ci-dessus renvoient. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que Mme A ne remplit pas les conditions pour se voir délivrer de plein droit un titre de séjour. Dès lors, le préfet de la Haute-Vienne n'était pas tenu de saisir la commission du titre de séjour avant de se prononcer sur la demande de l'intéressée. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure résultant de l'absence de saisine de la commission du titre de séjour ne peut qu'être écarté.
9. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme A doit être rejetée, y compris les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte ainsi que celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Article 1er: La requête de Mme A est rejetée.
Article 2:Le présent jugement sera notifié à Mme C A, à Me Malabre et au préfet de la Haute-Vienne.
Délibéré après l'audience du 4 avril 2024 où siégeaient :
- M. Normand, président,
- Mme Siquier, première conseillère,
- Mme Gaullier-Chatagner, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 mai 2024.
La rapporteure,
H. SIQUIER
Le président,
N. NORMAND
La greffière d'audience,
M. B
La République mande et ordonne
au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
La Greffière en Chef
A. BLANCHON
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