Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2101806
vendredi 31 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2101806 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | AARPI THEMIS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 12 novembre 2021, M. D E, représenté par l'AARPI THEMIS, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 30 septembre 2021 par laquelle le directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon a implicitement rejeté son recours administratif préalable obligatoire dirigé contre la sanction disciplinaire prononcée à son encontre le 24 août 2021 ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil, sur le fondement des dispositions combinées de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
- l'autorité ayant décidé les poursuites ne disposait pas d'une délégation du directeur de l'établissement pour renvoyer le détenu devant la commission de discipline ;
- l'autorité qui a procédé à l'enquête n'était pas compétente ;
- la composition de la commission de discipline était irrégulière dès lors qu'elle s'est réunie en l'absence d'un second assesseur, que le président ne disposait pas de délégation pour présider la commission de discipline et qu'il n'est pas établi que le premier assesseur n'est pas le rédacteur du compte rendu d'incident ;
- les droits de la défense ont été méconnus dès lors qu'il n'est pas démontré que la décision de renvoi devant la commission de discipline comportait un exposé des faits reprochés et la qualification juridique retenue, lui permettant de préparer utilement sa défense, qu'il n'est pas démontré qu'on lui a permis de consulter son dossier disciplinaire plus de trois heures avant l'audience et qu'on lui aurait permis de le conserver ; en outre, en refusant de reporter l'audience disciplinaire du 24 août 2021 alors qu'il avait expressément demandé à être représenté par un avocat et demandé le report lors de la réunion de la commission de discipline pour ce motif, la commission disciplinaire a violé ses droits de la défense ;
- la sanction repose sur des faits matériellement inexacts ;
- la sanction qui lui a été infligée est disproportionnée eu égard aux circonstances dans lesquelles ils sont intervenus.
Par un mémoire en défense, enregistré le 7 mai 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens présentés au soutien de la requête sont infondés.
M. E a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 novembre 2021.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de procédure pénale ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Chambellant,
- et les conclusions de M. Slimani, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. M. E écroué depuis le 1er avril 2008, est actuellement incarcéré au centre pénitentiaire de Châteauroux. Suite à des incidents survenus le 17 juillet 2021, il a été convoqué devant la commission de discipline du centre pénitentiaire le 24 août 2021 pour des faits de menaces et d'insultes à l'encontre des surveillants de l'établissement. Il a fait l'objet d'une sanction de vingt jours de cellule disciplinaire. M. E a formé un recours administratif préalable obligatoire dirigé contre la sanction disciplinaire prononcée à son encontre. Une décision implicite de rejet est née du silence gardé sur sa demande. Il demande l'annulation de cette décision.
2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 57-7-13 du code de procédure pénale alors en vigueur : " En cas de manquement à la discipline de nature à justifier une sanction disciplinaire, un compte rendu est établi dans les plus brefs délais par l'agent présent lors de l'incident ou informé de ce dernier. L'auteur de ce compte rendu ne peut siéger en commission de discipline. ". Selon l'article R. 57-7-14 du même code : " A la suite de ce compte rendu d'incident, un rapport est établi par un membre du personnel de commandement du personnel de surveillance, un major pénitentiaire ou un premier surveillant et adressé au chef d'établissement. Ce rapport comporte tout élément d'information utile sur les circonstances des faits reprochés à la personne détenue et sur la personnalité de celle-ci. L'auteur de ce rapport ne peut siéger en commission de discipline. ".
3. Il ressort des pièces du dossier que le rapport d'enquête établi le 20 juillet 2021 en application des dispositions citées au point précédent a été rédigé par un professionnel du centre pénitentiaire de Châteauroux ayant le grade de lieutenant. Dans ces circonstances, M. E n'est pas fondé à soutenir que ce rapport n'aurait pas été établi par une autorité compétente.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-15 du code de procédure pénale alors en vigueur : " Le chef d'établissement ou son délégataire apprécie, au vu des rapports et après s'être fait communiquer, le cas échéant, tout élément d'information complémentaire, l'opportunité de poursuivre la procédure () ".
5. Il ressort des pièces du dossier que les poursuites disciplinaires ont été ordonnées par une décision du 20 juillet 2021 prise par Mme F C, cheffe d'établissement du centre pénitentiaire de Châteauroux. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision portant engagement de la procédure disciplinaire doit être écarté.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-6 du code de procédure pénale alors en vigueur : " La commission de discipline comprend, outre le chef d'établissement ou son délégataire, président, deux membres assesseurs ".
7. Il résulte des pièces du dossier et notamment du rôle de la commission de discipline qui s'est réunie le 24 août 2021 que cette dernière était présidée par le chef d'établissement par intérim, M. G B, lequel était assisté de deux assesseurs, si bien que le requérant n'est pas fondé à soutenir que la commission de discipline se serait réunie en l'absence d'un second assesseur. En outre, en vertu de la note d'intérim produite en défense du 23 juillet 2021, M. G B disposait, en sa qualité de chef d'établissement par intérim, de la compétence pour présider la commission de discipline. Enfin, le compte-rendu d'incident du 16 juillet 2021 a été rédigé par un agent dont les initiales sont M. AF, les comptes-rendus d'incident du 17 juillet 2021 ont été rédigés alternativement par Mme AT et par M. D.S. et enfin, le compte-rendu du 19 juillet 2021 a quant à lui été rédigé par M. AP, lesquels n'ont pas siégé au sein de la commission de discipline du 24 août 2021 puisqu'elle ne comprenait aucun membre portant ces initiales. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision contestée serait entachée de vices de procédure doit être écarté dans toutes ses branches.
8. En quatrième lieu, aux termes de l'article R. 57-6-9 du code de procédure pénale, alors en vigueur : " Pour l'application des dispositions de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration aux décisions mentionnées à l'article précédent, la personne détenue dispose d'un délai pour préparer ses observations qui ne peut être inférieur à trois heures à partir du moment où elle est mise en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat ou du mandataire agréé, si elle en fait la demande ()". Aux termes de l'article R. 57-7-16 du code de procédure pénale : " I.- En cas d'engagement des poursuites disciplinaires, les faits reprochés ainsi que leur qualification juridique sont portés à la connaissance de la personne détenue. / La personne détenue est informée de la date et de l'heure de sa comparution devant la commission de discipline ainsi que du délai dont elle dispose pour préparer sa défense. Ce délai ne peut être inférieur à vingt-quatre heures / () / II. - La personne détenue dispose de la faculté de se faire assister par un avocat de son choix ou par un avocat désigné par le bâtonnier de l'ordre des avocats et peut bénéficier à cet effet de l'aide juridique. / Si la personne détenue est mineure, elle est obligatoirement assistée par un avocat. A défaut de choix d'un avocat par elle ou par ses représentants légaux, elle est assistée par un avocat désigné par le bâtonnier. / III. - La personne détenue, ou son avocat, peut consulter l'ensemble des pièces de la procédure disciplinaire, sous réserve que cette consultation ne porte pas atteinte à la sécurité publique ou à celle des personnes () ".
9. Le respect des droits de la défense préalablement au prononcé d'une sanction, qui constitue un principe général du droit, suppose que la personne concernée soit informée, avec une précision suffisante et dans un délai raisonnable avant le prononcé de la sanction, des griefs formulés à son encontre et puisse avoir accès aux pièces au vu desquelles les manquements qui lui sont reprochés ont été retenus.
10. D'une part, il résulte des dispositions combinées des articles R. 57-6-9 et R. 57-7-16 du code de procédure pénale que, pour être en mesure de préparer utilement sa défense, la personne détenue doit être mise en mesure d'avoir accès aux éléments de la procédure au moins trois heures avant la séance. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du bordereau de remise de pièces, que l'intégralité du dossier disciplinaire de M. E, notamment la décision de poursuite qui énonce de manière détaillée les faits à l'origine de la saisine de la commission ainsi que la qualification disciplinaire qu'ils étaient susceptibles de revêtir, lui a été communiquée le 30 juillet 2021 à 16 h 50, soit plus de 24 heures avant la séance de la commission de discipline qui s'est tenue le 24 août 2021 à 14 h 00. Ce bordereau, alors même qu'il porte cette mention : " refus de signer ", fait foi jusqu'à ce qu'il soit apporté la preuve contraire.
11. D'autre part, si la communication de son dossier à M. E avant sa comparution devant la commission est une garantie destinée à lui permettre de préparer sa défense, aucune disposition législative ou réglementaire, ni aucun principe général, n'impose à l'administration de permettre au détenu de conserver une copie de ce dossier ou d'en remettre une à son conseil à l'issue de la séance de la commission. Ainsi, et contrairement à ce que soutient le requérant, la circonstance qu'il n'a pu conserver une copie de ces pièces est sans incidence sur la régularité de la procédure.
12. Enfin, il ressort des pièces du dossier qu'informé de la tenue de la commission de discipline le 30 juillet 2021, M. E a refusé de se prononcer sur son souhait d'être assisté par un avocat. Toutefois, l'administration pénitentiaire a adressé au barreau de Châteauroux une convocation par courriel, dont la réception n'est pas contestée. Il suit de là que l'administration pénitentiaire justifie avoir transmis en temps utile la demande d'assistance du détenu et avoir rempli l'obligation de moyens qui était la sienne en mettant à même l'intéressé d'être assisté d'un conseil, sans qu'ait d'incidence la circonstance que M. E ait demandé le report de l'audience en l'absence de celui-ci. Dans les circonstances de l'espèce, l'absence de l'avocat lors de la séance de la commission de discipline est sans incidence sur la régularité de la procédure dès lors que l'administration pénitentiaire a rempli ses obligations en mettant à même M. E d'être assisté d'un avocat.
13. Il résulte de ce qui a été dit aux points 10 à 12 que le moyen tiré des vices de procédure doit être écarté en toutes ses branches.
14. En cinquième lieu, il ressort des comptes-rendus d'incident des 16 juillet, 17 juillet et 19 juillet 2021 et du rapport d'enquête du 20 juillet 2021 que M. E a insulté à de multiples reprises les surveillants par l'utilisation de l'interphonie ainsi que lors du contrôle effectif de sa cellule. Si le requérant conteste avoir tenu des propos insultants à l'égard des surveillants pénitentiaires, il ne produit aucun élément de nature à mettre valablement en doute l'exactitude ou la sincérité du compte-rendu d'incident et du rapport d'enquête précités, lesquels font foi jusqu'à preuve du contraire. Dans ces conditions, M. E ne démontre pas l'inexactitude matérielle des faits dont il se prévaut.
15. En sixième et dernier lieu, aux termes de l'article R. 57-7-1 du code de procédure pénale, dans sa rédaction applicable au litige : " Constitue une faute disciplinaire du premier degré le fait, pour une personne détenue : () / 12° De proférer des insultes, des menaces ou des propos outrageants à l'encontre d'un membre du personnel de l'établissement, d'une personne en mission ou en visite au sein de l'établissement pénitentiaire ou des autorités administratives ou judiciaires ; () ". Aux termes de l'article R. 57-7-33 du même code : " Lorsque la personne détenue est majeure, peuvent être prononcées les sanctions disciplinaires suivantes : () / 8° La mise en cellule disciplinaire. " et selon l'article R. 57-7-47 de ce code : " Pour les personnes majeures, la durée de la mise en cellule disciplinaire ne peut excéder vingt jours pour une faute disciplinaire du premier degré, quatorze jours pour une faute disciplinaire du deuxième degré (). "
16. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un détenu ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.
17. Il ressort des pièces du dossier que la sanction infligée à M. E pour avoir insulté à de multiples reprises les surveillants pénitentiaires est fondée sur le 12° de l'article R. 57-7-1 du code de procédure pénale aux termes duquel constitue une faute disciplinaire du premier degré le fait pour une personne détenue de proférer des insultes, des menaces ou des propos outrageants à l'encontre d'un membre du personnel de l'établissement. Eu égard à la gravité des faits ainsi reprochés à M. E et aux antécédents disciplinaires de l'intéressé, qui comptabilise plus de quarante passages en commission de discipline, à la date de la commission de discipline en litige, la sanction de mise en cellule disciplinaire pour une durée de vingt jours ne peut être regardée comme étant disproportionnée.
18. Il résulte de tout ce qui précède que M. E n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision en litige.
D E C I D E :
Article 1er: La requête de M. E est rejetée.
Article 2:Le présent jugement sera notifié à M. D E, à l'AARPI THEMIS et au garde des Sceaux, ministre de la justice.
Délibéré après l'audience du 13 mai 2024 où siégeaient :
- M. Normand, président,
- M. Christophe, premier conseiller,
- Mme Chambellant, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 mai 2024.
La rapporteure,
J. CHAMBELLANT
Le président,
N. NORMAND
La greffière en chef,
A. BLANCHON
La République mande et ordonne
au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
La Greffière en Chef
A. BLANCHON
N° 2100806
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