Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2101948
jeudi 13 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2101948 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | AARPI THEMIS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 13 décembre 2021, M. A E, représenté par l'Aarpi Thémis, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 25 novembre 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, l'a maintenu à l'isolement du 28 novembre 2021 au 28 février 2022 ;
2°) d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice d'ordonner la main levée de son isolement dans un délai de quinze jours à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la décision a été prise par une autorité incompétente ;
- en ordonnant la prolongation de sa mise à l'isolement sans disposer du rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires saisi par le chef d'établissement, le garde des sceaux, ministre de la justice, a entaché sa décision d'un vice de procédure ;
- la décision du 25 novembre 2021 est entachée d'inexactitude matérielle et d'erreur manifeste d'appréciation ;
- la décision méconnaît l'article 9 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense enregistré le 10 mai 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.
M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 14 mai 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de procédure pénale ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Siquier
- et les conclusions de Mme Benzaïd, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. En premier lieu, la décision attaquée a été signée par Mme C B, directrice des services pénitentiaires, cheffe de section orientation, régulation des flux et des requêtes individuelles, qui bénéficiait d'une délégation de signature du directeur de l'administration pénitentiaire en vertu d'un arrêté du 28 octobre 2021, régulièrement publié au Journal officiel de la République française le 31 octobre 2021. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.
2. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale alors en vigueur : " Lorsque la personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le ministre de la justice peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois renouvelable. / La décision est prise sur rapport motivé du directeur interrégional saisi par le chef d'établissement selon les modalités de l'article R. 57-7-64 () ".
3. Il ressort des pièces du dossier que le chef d'établissement a transmis une proposition de prolongation de la mesure d'isolement au directeur interrégional de Dijon le 19 novembre 2021, et que celui-ci a présenté un rapport sur la proposition de prolongation sollicitée auprès du ministre le 23 novembre 2021. Par suite, le moyen tiré de ce que la procédure serait irrégulière en l'absence de saisine par le chef d'établissement et de rapport du directeur interrégional des services pénitentiaires, doit être écarté.
4. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-62 du code de procédure pénale, dans sa version applicable au litige : " La mise à l'isolement d'une personne détenue, par mesure de protection ou de sécurité, qu'elle soit prise d'office ou sur la demande de la personne détenue, ne constitue pas une mesure disciplinaire ". Selon l'article R. 57-7-73 de ce code : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé ". Saisi d'un recours pour excès de pouvoir contre une décision de mise à l'isolement, le juge administratif ne peut censurer l'appréciation portée par l'administration pénitentiaire quant à la nécessité d'une telle mesure qu'en cas d'erreur manifeste.
5. Il ressort des pièces du dossier que M. E est écroué depuis le 21 septembre 2014 pour participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un acte de terrorisme pour lesquels il a été condamné le 30 septembre 2015 à une peine de deux ans d'emprisonnement. Le 8 novembre 2016, il était de nouveau condamné pour des faits d'apologie publique d'un acte de terrorisme à un an d'emprisonnement et le 29 novembre 2018 à dix-sept ans de réclusion criminelle pour avoir participé à une filière de recrutement et d'acheminement de candidats au djihad afin de leur faire intégrer les rangs de l'État islamique en Syrie ou en Irak, avoir apporté un soutien logistique et financier à des membres de cette organisation terroriste et d'avoir préparé un projet d'action violente sur le territoire national. M. E a été placé à l'isolement le 16 août 2016 au motif qu'il avait initié au moment des promenades " un travail de prosélytisme et de revendication auprès d'un groupe de 8 personnes ". En outre, un autre groupe de personnes détenues, compte tenu de l'attitude de l'intéressé, avait indiqué s'en prendre physiquement à lui si ce dernier était affecté en détention ordinaire. Depuis, cette mesure a régulièrement été renouvelée jusqu'à l'affectation du requérant en quartier d'évaluation de la radicalisation (QER) du centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil le 28 mai 2019. A l'issue de cette évaluation et conformément aux conclusions de la synthèse pluridisciplinaire faisant état d'une imprégnation idéologique toujours très forte et d'une banalisation du recours à la violence, il était de nouveau affecté en quartier d'isolement à la maison centrale de Saint-Maur le 29 août 2019. Dès le mois de décembre 2019, le comportement de M. E s'est détérioré suite au placement d'un autre détenu en quartier disciplinaire. Il avait alors tenu des propos provocateurs : " si vous voulez faire du zèle avec lui [un autre détenu] vous allez en assumer les conséquences. Et venez pas pleurer avec vos syndicats à la télévision, je n'ai rien à perdre ". Le 10 décembre 2019, il a ainsi déclaré : " Je ne partage pas les idées de votre République, c'est vrai que j'ai porté allégeance à l'état islamique en Syrie contre le régime de Bachar-El-Assad ainsi qu'aux autres groupes terroristes. Je n'éprouve aucun regret à cela. Pas la peine de vous plaindre aux médias ainsi qu'à vos syndicats lorsqu'il y a des incidents. Demain, ça va bouger, je vais aller au quartier disciplinaire avec mes frères, vous allez bien voir ce qu'il vous attend ". Il ressort encore des pièces du dossier que, peu de temps après cet incident, le 12 décembre 2019, une fourchette transformée en arme artisanale a été découverte lors de la fouille de son paquetage. Il a, par la suite, fait des appels à la prière durant plusieurs jours pour lesquels il a été sanctionné de vingt jours de cellule disciplinaire. Dans son rapport du 19 novembre 2021, la cheffe d'établissement précise que le requérant malgré son affectation au quartier d'isolement, se positionne toujours en leader des personnes détenues ayant les mêmes convictions religieuses que lui. Ainsi, il manipule aisément des personnes détenues plus influençables et la cheffe d'établissement indique que l'attitude du requérant est incompatible avec une affectation en détention ordinaire. En outre, le rapport précise qu'une mesure de séparation au niveau des promenades a été décidée entre M. E et une autre personne détenue pour des faits terroristes connue pour son ancrage dans l'islam radical. La cheffe d'établissement note que son comportement est stable, sans évolution notable, et considère qu'il convient d'envisager son affectation en quartier de prévention de la radicalisation (QPR) afin de réévaluer son comportement avant de penser à un retour en détention ordinaire. Eu égard à ce qui précède, et alors que le requérant n'apporte aucun élément de nature à contredire les faits ni l'appréciation récente portée sur son comportement, le maintien à l'isolement constitue le seul moyen de prévenir tout incident en détention et de garantir ainsi le bon ordre au sein de l'établissement. Dans ces conditions, c'est sans commettre d'erreur de fait ni d'erreur manifeste d'appréciation que le garde des sceaux, ministre de la justice, a prononcé la prolongation du placement à l'isolement de M. E pour la période du 28 novembre 2021 au 28 février 2022.
6. En dernier lieu, aux termes de l'article 9 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l'enseignement, les pratiques et l'accomplissement des rites. / 2. La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l'ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
7. En l'espèce, le requérant soutient que la mesure attaquée constitue une ingérence dans sa liberté de religion en ce qu'elle n'est pas fondée sur un motif d'ordre et de sécurité publique. Toutefois, ainsi qu'il a été exposé au point précédent, la mise à l'isolement de M. E, qui conserve le droit d'exercer librement son culte dans la limite des contraintes inhérentes à la détention, est justifiée par la nécessité de préserver le bon ordre et la sécurité au sein de l'établissement pénitentiaire, compte tenu de la dangerosité et de l'imprévisibilité de l'intéressé. Par suite, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 9 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
8. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de la décision du 25 novembre 2021 du garde des sceaux, ministre de la justice et, par voie de conséquence, les autres conclusions aux fins d'injonction et au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er: La requête de M. E est rejetée.
Article 2:Le présent jugement sera notifié à M. A E, à l'Aarpi Thémis et au garde des sceaux, ministre de la justice. Une copie en sera adressée à la directrice de la maison centrale de Saint-Maur.
Délibéré après l'audience du 30 mai 2024 où siégeaient :
- M. Normand, président,
- Mme Siquier, première conseillère,
- Mme Gaullier-Chatagner, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juin 2024.
La rapporteure,
H. SIQUIER
Le président,
N. NORMAND
La greffière,
M. D
La République mande et ordonne
au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
Pour la Greffière en Chef
La Greffière
M. D
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