Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2102003
mercredi 26 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2102003 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | AARPI THEMIS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 21 décembre 2021, M. A B, représenté par l'Aarpi Thémis, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 1er septembre 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a ordonné le maintien de son inscription au répertoire des détenus particulièrement signalés ;
2°) d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice, de procéder à son retrait du répertoire des détenus particulièrement signalés dans un délai de quinze jours à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, au profit de son conseil, en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.
Il soutient que :
- sa requête est recevable, les décisions de maintien au répertoire des détenus particulièrement signalés (DPS) faisant grief ;
- la décision est insuffisamment motivée en ce qu'elle se réfère seulement à sa peine pénale et repose sur des faits anciens qui se sont déroulés entre 2013 et 2017 ;
- la décision est entachée de vices de procédure : d'une part, en l'absence de la remise de la copie de l'avis de la commission locale des DPS justifiant qu'elle ait régulièrement statué sur sa situation ainsi que de la synthèse du chef d'établissement, de sa situation pénale et des ses antécédents disciplinaires et, d'autre part, en raison de la violation des droits de la défense dès lors que les motifs retenus pour justifier son maintien au répertoire des DPS diffèrent de ceux visés dans le cadre de la procédure contradictoire ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation en ce que sa motivation est identique à celle ayant déjà justifié son placement en 2019 au même répertoire et que son maintien est systématiquement ordonné au regard des mêmes éléments alors qu'il s'investit énormément en détention.
Par un mémoire en défense, enregistré le 4 mars 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.
M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 15 décembre 2021.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de procédure pénale ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la circulaire NOR JUSD1236970C du 15 octobre 2012 de la garde des sceaux, ministre de la justice ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Christophe,
- et les conclusions de M. Slimani, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, écroué depuis le 27 février 2013, a été incarcéré à la maison centrale de Saint-Maur du 31 octobre 2018 au 22 décembre 2021. Inscrit au répertoire des détenus particulièrement signalés, son maintien dont il demande l'annulation a été ordonné par le garde des sceaux, ministre de la justice, le 1er septembre 2021.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () 3° Subordonnent l'octroi d'une autorisation à des conditions restrictives ou imposent des sujétions () ". L'article L. 211-5 du même code précise que : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". Les décisions d'inscription ou de maintien sur le répertoire des détenus particulièrement signalés, qui imposent des sujétions particulières aux détenus concernés, entrent dans le champ d'application de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration précités, et doivent par suite être motivées.
3. En l'espèce, la décision contestée vise notamment l'article D. 276-1 du code de procédure pénale, les articles 22 et 89 de la loi pénitentiaire n°2009-1436 du 24 novembre 2009 et la circulaire NOR JUS D 1236970C du 15 octobre 2012 relative au répertoire des détenus particulièrement signalés. Elle fait état de l'appartenance de M. B à la criminalité organisée du sud de la France, de sa condamnation pour des faits d'importation, de transport, de détention, d'offre ou cession, d'acquisition non autorisée de stupéfiants et de sa participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un crime, en récidive, s'agissant de faits commis en lien avec un trafic international de stupéfiants, de son potentiel de dangerosité, de ses soutiens extérieurs et du grave trouble à l'ordre public qui résulterait de son évasion. Par conséquent, la décision attaquée comprend, de manière détaillée les considérations de droit et de fait qui la fondent permettant au requérant de comprendre les motifs de son maintien au répertoire des détenus particulièrement signalés. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation qui entacherait la décision du 1er septembre 2021 doit être écarté.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article D. 276-1 du code de procédure pénale : " En vue de la mise en œuvre des mesures de sécurité adaptées, le ministre de la justice décide de l'inscription et de la radiation des détenus au répertoire des détenus particulièrement signalés dans des conditions déterminées par instruction ministérielle. ". Aux termes de la circulaire du 15 octobre 2012 relative au répertoire des détenus particulièrement signalés, " au cours de la réunion, les membres de la commission DPS formulent un avis motivé sur l'opportunité de l'inscription, du maintien ou de la radiation d'une personne détenue au répertoire des DPS en tenant compte des critères définis au paragraphe 1.1.1 de la présente instruction. () ".
5. Il ressort des pièces du dossier que l'avis de la commission des DPS de la maison centrale de Saint-Maur a été recueilli lors de sa réunion du 18 mai 2021 examinant la situation de l'intéressé au titre de l'année 2021, ce qui permet ainsi d'attester que cette commission a effectivement statué sur le maintien de M. B au répertoire des détenus particulièrement signalés. La circonstance que cet avis ne lui ait pas été communiqué est sans incidence sur la régularité de la procédure, aucune disposition législative ou réglementaire n'imposant de communiquer à l'intéressé ledit avis. Par suite, la décision attaquée n'est pas entachée de vice de procédure.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article 1.1.2.3 de la circulaire du 15 octobre 2012 : " La mise en œuvre de la procédure contradictoire " : " () La procédure contradictoire doit permettre à la personne détenue de faire valoir ses observations mais aussi d'être informée sur les conséquences d'une inscription ou d'un maintien au répertoire des DPS (mesures de surveillance applicables aux personnes inscrites au répertoire des DPS et compétence en matière d'affectation et d'orientation). () / () Préalablement au débat contradictoire, le chef d'établissement informe la personne détenue des motifs qui fondent la proposition d'inscription (). / Il s'agit d'exposer les informations personnalisées, actualisées, circonstanciées, reposant sur des éléments objectifs et vérifiables (ex : risque d'évasion, intensité de l'atteinte à l'ordre public que celle-ci pourrait engendrer, comportement particulièrement violent en détention des intéressés). () La personne détenue, et son conseil le cas échéant, reçoivent ainsi communication : / - de la synthèse établie par le chef d'établissement ; / - de la fiche pénale ; / - des antécédents disciplinaires ; / - le cas échéant de toutes les pièces fondant la décision envisagée ; / () La personne détenue peut formuler des observations écrites et/ou orales. / Dans l'hypothèse où la personne détenue souhaite présenter des observations orales, il appartiendra au chef d'établissement ou à son représentant de la convoquer et de la recevoir en audience, au cours de laquelle elle peut être assistée par un avocat, choisi par elle ou désigné par le bâtonnier, ou un mandataire agréé. Les frais d'avocat ne sont pas pris en charge au titre de l'aide juridictionnelle. / Dans tous les cas, le respect de la procédure contradictoire impose que la personne détenue dispose d'un délai suffisant pour préparer ses observations. Il est souhaitable que ce délai soit dans la mesure du possible d'au moins huit jours. / Les imprimés destinés à la mise en œuvre de cette procédure par les chefs d'établissement sont annexés à la présente circulaire. () ".
7. Il ressort des pièces du dossier que la commission locale des DPS de la maison centrale de Saint-Maur, où est incarcéré M. B, s'est réunie le 18 mai 2021 et a émis un avis favorable à son maintien au répertoire des détenus particulièrement signalés. La proposition de maintien au répertoire des détenus particulièrement signalés et la teneur de l'avis de la commission visé dans la décision litigieuse, ont été portés à la connaissance de M. B le 2 juin 2021. Le même jour, M. B a été informé, en application de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration, de la possibilité de se faire assister ou représenter par un avocat et de présenter ses observations écrites ou orales. Il lui a également été indiqué qu'il pouvait consulter les pièces relatives à cette procédure et présenter ses observations à partir du moment où il était mis en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat ou d'un mandataire agréé le cas échéant. Il ressort toutefois du document intitulé " mise en œuvre de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration " que M. B a refusé d'émettre des observations tout en précisant qu'il ne souhaitait pas l'organisation d'un débat contradictoire ni n'a précisé dans les cases réservées à cet effet s'il souhaitait consulter son dossier et se faire assister ou représenter. Enfin, s'il allègue que les motifs retenus dans la décision litigieuse diffèrent de ceux communiqués dans le cadre de la procédure contradictoire, il ne précise pas lesquels et en tout état de cause, il ressort des pièces du dossier que ces motifs sont identiques. Par suite, le moyen selon lequel ses droits de la défense et le principe du contradictoire auraient été méconnus doit être écarté.
8. En dernier lieu, aux termes du paragraphe 1.1.1 de l'instruction ministérielle du 15 octobre 2012 : " Les critères d'inscription au répertoire des détenus particulièrement signalés sont liés au risque d'évasion et à l'intensité de l'atteinte à l'ordre public que celle-ci pourrait engendrer ainsi qu'au comportement particulièrement violent en détention de certaines personnes détenues. / Les personnes détenues susceptibles d'être inscrites au répertoire des DPS sont celles : 1) appartenant à la criminalité organisée locale, régionale, nationale ou internationale ou aux mouvances terroristes, appartenance établie par la situation pénale ou par un signalement des magistrats, de la police ou de la gendarmerie ; 2) ayant été signalées pour une évasion réussie ou un commencement d'exécution d'une évasion, par ruse ou bris de prison ou tout acte de violence ou ayant fait l'objet d'un signalement par l'administration pénitentiaire, les magistrats, la police ou la gendarmerie, selon lequel des informations recueillies témoignent de la préparation d'un projet d'évasion ; 3) susceptibles de mobiliser les moyens logistiques extérieurs d'organisations criminelles nationales, internationales ou des mouvances terroristes ; 4) dont l'évasion pourrait avoir un impact important sur l'ordre public en raison de leur personnalité et / ou des faits pour lesquels elles sont écrouées ; 5) susceptibles d'actes de grandes violences, ou ayant commis des atteintes graves à la vie d'autrui, des viols ou actes de torture et de barbarie ou des prises d'otage en établissement pénitentiaire. ". Aux termes du paragraphe 2 de la même circulaire : " L'inscription au répertoire des détenus particulièrement signalés ne revêt jamais un caractère définitif. / La décision de radiation peut être rendue à la suite d'une demande de la personne détenue concernée ou sur initiative de l'administration pénitentiaire. () Les personnes détenues qui ont été inscrites au répertoire des DPS doivent être radiées lorsque les raisons qui avaient motivé leur inscription ont disparu, à moins que de nouveaux éléments tels que visés en 1.1.1 ne soient apparus et justifient le maintien de la personne détenue au répertoire des DPS / () ".
9. Pour maintenir l'inscription de M. B au répertoire des détenus particulièrement signalés, le garde des sceaux, ministre de la justice, s'est fondé sur son appartenance à une organisation criminelle démontrée par sa condamnation en 2016 à neuf années d'emprisonnement pour des faits d'importation, de transport, de détention, d'offre ou cession, d'acquisition non autorisés de stupéfiants, en récidive et de sa participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un délit puni de dix ans d'emprisonnement, en récidive, ainsi que sur sa condamnation à dix années d'emprisonnement pour des faits d'infraction à la législation sur les stupéfiants et sur les armes, commis en récidive, et de sa participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un crime en récidive, s'agissant de faits commis en lien avec un trafic international de stupéfiants. Il est également constant que M. B appartient à la criminalité organisée et il ne ressort pas des pièces du dossier que depuis son incarcération il aurait entendu rompre tout lien avec cette dernière. Malgré le caractère ancien des condamnations, la nature des faits pour lesquels M. B a été condamné démontre son appartenance à la criminalité organisée, et ainsi la possibilité de disposer de moyens logistiques et financiers que l'intéressé serait susceptible de mobiliser dans la perspective de préparatifs d'évasion comme en attestent la découverte, le 28 juillet 2017, dans son paquetage de deux cartes SIM et le compte rendu d'un échange téléphonique du 7 septembre 2018 entre un détenu et son frère au cours duquel ce dernier a précisé sa disponibilité quant à un éventuel " service " dont pourrait avoir besoin M. B. Il ne ressort pas, en tout état de cause, des pièces du dossier que ces constatations auraient perdu leur pertinence à la date de la décision contestée notamment en raison du bon comportement allégué de l'intéressé en prison. Dans ces conditions, c'est sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation que le garde des sceaux, ministre de la justice a décidé, de maintenir M. B sur le répertoire des détenus particulièrement signalés, alors même que ce dernier n'a pas eu de comportement violent en détention et qu'à la date de la décision contestée il n'a participé à aucune tentative d'évasion.
10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 1er septembre 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a décidé du maintien de l'inscription de M. B au répertoire des détenus particulièrement signalés doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par M. B au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er: La requête de M. B est rejetée.
Article 2:Le présent jugement sera notifié à M. A B, à l'Aarpi Thémis et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Délibéré après l'audience du 11 juin 2024 où siégeaient :
- M. Normand, président,
- M. Christophe, premier conseiller,
- Mme Chambellant, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juin 2024.
Le rapporteur,
F. CHRISTOPHE
Le président,
N. NORMAND
La greffière en chef,
A. BLANCHON
La République mande et ordonne
au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
Pour la Greffière en Chef,
La Greffière,
M. C
if
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