Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2200009
mercredi 3 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2200009 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | AARPI THEMIS |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 4 janvier 2022, M. B A, représenté par l'AARPI Thémis, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 5 novembre 2021 par laquelle la directrice de la maison centrale de Saint-Maur a ordonné son placement à l'isolement ;
2°) d'enjoindre à la directrice de la maison centrale de Saint-Maur, la levée de son isolement dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat, la somme de 1 500 euros, au profit de son conseil, en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.
Il soutient que la décision attaquée :
- est insuffisamment motivée en ce qu'elle reprend la motivation ayant justifiée le placement à l'isolement en urgence ;
- est entachée d'une erreur d'appréciation alors que depuis 17 ans qu'il est en détention aucune mesure de placement à l'isolement n'a été nécessaire et d'une inexactitude matérielle des faits qui lui sont reprochés.
Par un mémoire en défense, enregistré le 24 mai 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.
M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 9 février 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de procédure pénale ;
- le code des relations du public avec l'administration,
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Christophe,
- et les conclusions de M. Slimani, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, écroué depuis le 16 juin 2005 et incarcéré à la maison centrale de Saint-Maur depuis le 7 juillet 2020, a fait l'objet d'une mesure de placement à l'isolement en urgence le 1er novembre 2021. Par une décision du 5 novembre 2021 dont il demande l'annulation, la directrice de la maison centrale de Saint-Maur a ordonné son placement à l'isolement jusqu'au 1er février 2022.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être décrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". Aux termes de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initial ou de prolongation est envisagée () la décision est motivée ".
3. Il ressort des pièces du dossiers que la décision contestée vise les articles R. 57-7-62 à R. 57-7-78 du code de procédure pénale dont il est fait application, liste les incidents disciplinaires et les faits qui ont conduit au placement à l'isolement de M. A et rappelle que son parcours carcéral est émaillé de nombreux antécédents disciplinaires de violences physiques à l'égard des membres de l'administration pénitentiaire. Elle souligne, en outre, qu'afin de ne pas laisser le requérant réitérer les faits d'intimidation et de menaces envers le personnel pénitentiaire, d'agression de la population pénale et de mettre un terme à son influence néfaste exercée en détention, cette mesure constitue l'unique moyen d'assurer l'ordre au sein de l'établissement ou de prévenir un éventuel trouble en détention. Ainsi, M. A était en mesure de connaître les motifs de son placement à l'isolement. La circonstance que les faits ayant justifié le placement à l'isolement en urgence ont été repris dans la décision attaquée est sans incidence dès lors que cette dernière est intervenue quatre jours après et que ces faits perdurent à la date de la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision litigieuse serait insuffisamment motivée doit être écarté.
4. En second lieu, aux termes de l'article R. 57-7-62 du code de procédure pénale alors en vigueur : " La mise à l'isolement d'une personne détenue, par mesure de protection ou de sécurité, qu'elle soit prise d'office ou sur la demande de la personne détenue, ne constitue pas une mesure disciplinaire. () ". Aux termes de l'article R. 57-7-73 du code de procédure pénale : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé () ". Saisi d'un recours pour excès de pouvoir contre une décision de mise à l'isolement, le juge administratif ne peut censurer l'appréciation portée par l'administration pénitentiaire quant à la nécessité d'une telle mesure qu'en cas d'erreur manifeste.
5. Il ressort des pièces du dossier que la décision attaquée se fonde sur les nombreuses condamnations de M. A à plusieurs années de détention notamment pour des faits de vol avec torture ou acte de barbarie, arrestation, enlèvement, séquestration ou détention arbitraire suivi d'une libération avant le 7ème jour, évasion par violence, outrage par parole, écrit, image à magistrat ou juré dans l'exercice de ses fonctions, menace de crime ou délit contre les personnes ou les biens à l'encontre de l'entourage d'un magistrat ou juré-personne vivant à son domicile, violence sur une personne dépositaire de l'autorité publique n'excédant pas huit jours, violation de domicile à l'aide de manœuvre, menace, voies de fait ou contrainte. La décision attaquée se fonde également sur son parcours carcéral émaillé de plusieurs incidents disciplinaires dont cinq depuis son incarcération à la maison centrale de Saint-Maur où il a été transféré le 7 juillet 2020 depuis la maison centrale d'Arles par mesure d'ordre et de sécurité en raison des troubles manifestes quotidiens causés au bon ordre et à la sécurité de cet établissement. Cinq mois après son arrivée, le requérant était découvert en possession, à deux reprises, d'objets et de substances interdites. Le 6 février 2021, il a été sanctionné de trente jours de cellule disciplinaire pour avoir violemment agressé une autre personne détenue. Le 15 août 2021, il a délibérément endommagé avec de l'eau le téléviseur et l'ordinateur d'un autre détenu les rendant inutilisables. Le 1er novembre 2021 à l'occasion d'une fouille de son paquetage des vis ainsi qu'un pic artisanal dissimulé dans une cafetière ont été découverts et pour lesquels il a fait l'objet de vingt jours de cellule disciplinaire. Enfin, à deux reprises les 25 et 26 octobre 2021, le requérant a tenu des propos menaçants envers le personnel et menacé de bloquer l'établissement suite à ce qui s'apparente à des contrariétés face auxquelles il semble avoir des difficultés à se contenir et ainsi adopter un comportement compatible avec la détention ordinaire. Par suite, le moyen tiré de l'inexactitude matérielle des faits doit être rejeté.
6. Il ressort des pièces du dossier que les éléments cités au point précédent, constituent des faits établis relatifs au comportement en détention du requérant qui attestent d'un risque de violence envers les détenus et le personnel au sein de l'établissement pénitentiaire. Ainsi, et quand bien même M. A n'aurait jusqu'à la date de la décision en litige pas fait l'objet de précédents placements à l'isolement, eu égard à son profil pénal et pénitentiaire, à la nécessité de préserver la sécurité et le bon ordre au sein l'établissement, la directrice de la maison centrale de Saint-Maur, en estimant que sa mesure d'isolement était nécessaire pour prévenir tout incident en détention et garantir le bon ordre au sein de l'établissement, n'a pas entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation.
7. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 5 novembre 2021 par laquelle la directrice de la maison centrale de Saint-Maur a ordonné son placement à l'isolement. Ses conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, celles d'injonctions et d'astreinte ainsi que celle présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Article 1er: La requête de M. A est rejetée.
Article 2:Le présent jugement sera notifié à M. B A, à l'AARPI Thémis et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Délibéré après l'audience du 20 juin 2024 où siégeaient :
- M. Artus, président,
- M. Christophe, premier conseiller,
- Mme Chambellant, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 juillet 2024.
Le rapporteur,
F. CHRISTOPHE
Le président,
D. ARTUS
La greffière,
M. GUICHON
La République mande et ordonne
au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
Pour la Greffière en Chef,
La Greffière,
M. GUICHON
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