Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2200096

jeudi 13 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2200096
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantMALABRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces respectivement enregistrées le 21 janvier 2022 et le 2 mai 2024, M. E D et Mme B C, représentés par Me Malabre, agissant pour leur propre compte et pour celui de leur enfant mineur A, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 15 novembre 2021 par laquelle le préfet de la Corrèze a refusé d'admettre Mme C au bénéfice du regroupement familial ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Corrèze à titre principal d'admettre Mme C au bénéfice du regroupement familial, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen de la demande dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 400 euros, au titre des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, à verser à leur conseil, ce dernier renonçant à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- la décision est irrégulière à défaut de l'enquête et de la consultation du directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii) et du maire de la commune de leur domicile ;

- le préfet a commis une erreur de droit en n'exerçant pas son entier pouvoir d'appréciation ;

- la décision porte une atteinte disproportionnée à leur droit au respect de leur vie privée et familiale protégé par le préambule de la Constitution de 1946, l'article 23 du pacte international relatif aux droits civils et politiques de 1966 et de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du 5° de l'article 6 de l'accord franco-algérien modifié ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 4 mars 2022, le préfet de la Corrèze conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 15 décembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution du 4 octobre 1958 ;

- le pacte international relatif aux droits civiques et politiques ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles ;

- le code de l'entrée et du séjour et des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Siquier,

- et les observations de Me Ouangari, représentant M. D.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

1. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2°) Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

2. Lorsqu'il se prononce sur une demande de regroupement familial, le préfet dispose d'un pouvoir d'appréciation et n'est pas tenu de rejeter la demande même dans le cas où l'étranger demandeur du regroupement ne justifierait pas remplir l'une des conditions requises tenant aux ressources, au logement ou à la présence anticipée d'un membre de la famille sur le territoire français, notamment dans le cas où il est porté une atteinte excessive au droit de mener une vie familiale normale tel qu'il est protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

3. Pour rejeter la demande de regroupement familial présentée par M. D, le préfet de la Corrèze s'est fondé sur la seule circonstance que son " épouse est déjà en France mais en situation irrégulière ". Il ressort toutefois des pièces du dossier que M. D et Mme C sont mariés depuis le 25 janvier 2020, que de leur union est né un enfant le 14 novembre 2020 à Ussel et que la requérante, à la date de la décision attaquée, était enceinte de leur second enfant. En outre, M. D est titulaire d'une carte de résident algérien valable jusqu'au 2 février 2027 et n'a pas vocation à quitter le territoire français. Les requérants produisent à l'appui de leur requête le contrat de travail à durée indéterminée de M. D à temps complet prévoyant en son article 9 une garantie minimale mensuelle de rémunération brute fixée à 1 539,42 euros pour 151,67 heures de travail par mois, ses fiches de paie pour la période allant de novembre 2020 à octobre 2021 ainsi que le contrat de location conventionné pour la location d'une maison de Type 4 d'une surface corrigée de 118 mètres carrés, et il n'est pas contesté que M. D remplit les conditions de ressources et de logement pour pouvoir bénéficier du regroupement familial demandé. Dans ces conditions, au regard de la stabilité des liens conjugaux, et alors même que l'épouse de M. D réside en France depuis le 24 décembre 2019, où elle s'est maintenue à l'expiration de son visa en raison de la période de confinement sanitaire et du début de sa grossesse, la décision par laquelle le préfet de la Corrèze a rejeté la demande de regroupement familial a porté aux droits des requérants au respect de leur vie familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, M. D est fondé à soutenir que la décision contestée a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 15 novembre 2021 par laquelle le préfet de la Corrèze a refusé d'admettre Mme C au bénéfice du regroupement familial doit être annulée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

5. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. ".

6. Eu égard aux motifs d'annulation retenus par le présent jugement, et en l'absence de contestation du préfet quant aux autres conditions du regroupement familial fixées aux articles R. 434-4 et R. 434-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicables aux ressortissants algériens, la présente décision implique nécessairement qu'il soit fait droit à la demande de M. D. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Corrèze de faire droit à la demande de regroupement familial de M. D au bénéfice de son épouse, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent arrêt. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Malabre renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à ce conseil sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er: La décision du 15 novembre 2021 par laquelle le préfet de la Corrèze a rejeté la demande de regroupement familial de M. D au bénéfice de son épouse, Mme C est annulée.

Article 2:Il est enjoint au préfet de la Corrèze de délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " à Mme C, dans un délai d'un mois à compter de la notification de ce jugement.

Article 3:L'Etat versera à Me Malabre, avocat de M. D, une somme de 1 200 (mille deux cents) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat.

Article 4 :Le présent jugement sera notifié à M. E D, à Mme B C épouse D, à Me Malabre et au préfet de la Corrèze.

Délibéré après l'audience du 30 mai 2024 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- Mme Siquier, première conseillère,

- Mme Gaullier-Chatagner, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juin 2024.

La rapporteure,

H. SIQUIER

Le président,

N. NORMAND

La greffière,

M. F

La République mande et ordonne

au préfet de la Corrèze en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour la Greffière en Chef

La Greffière

M. F

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