Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2201089
jeudi 18 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2201089 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Formation | JUGE UNIQUE A SLIMANI |
| Avocat requérant | AARPI THEMIS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 29 juillet 2022, M. B C, représenté par Me Ciaudo, demande au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 1 500 euros en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi, somme assortie des intérêts au taux légal, eux-mêmes capitalisés ;
2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au profit de son conseil, par application combinée de l'article L. 761-1 du code de la justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.
Il soutient que :
- la commission de discipline s'est réunie le 24 février 2022 et lui a infligé une sanction de quinze jours de cellule disciplinaire ;
- le directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon a décidé de retirer cette décision ;
- ses droits de la défense ont été violés dès lors qu'il ne lui a pas été communiqué les motifs de fait et de droit pour lesquels il a été renvoyé devant la commission de discipline ;
- il n'a pas pu consulter son dossier disciplinaire plus de trois heures avant l'audience devant ladite commission ;
- en ne lui permettant pas de conserver une copie du dossier disciplinaire, l'administration pénitentiaire ne lui a pas permis de préparer utilement sa défense ;
- en refusant de reporter l'audience disciplinaire du 24 février 2022 ou de solliciter la désignation d'un autre avocat, alors qu'il avait expressément demandé à être représenté par un avocat et demandé le report lors de la réunion de la commission de discipline pour ce motif, la commission disciplinaire a violé ses droits de la défense ;
- les faits qui lui sont reprochés ne sont établis par aucun élément du dossier ;
- la sanction est disproportionnée ;
- le préjudice subi peut légitimement être fixé à la somme de 1 500 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 29 septembre 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête comme non fondée.
Par ordonnance du 2 octobre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 18 octobre 2023.
M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 juin 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code civil ;
- le code de procédure pénale ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. A en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. A ;
- et les conclusions de Mme Benzaïd, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. C a été incarcéré au sein de la maison centrale de Saint-Maur du 12 novembre 2021 au 8 mars 2022. Entre les 15 et 18 janvier 2022, il a fait l'objet de cinq comptes rendus d'incident pour des faits d'insultes et de menaces à l'égard du personnel pénitentiaire. Il a alors comparu, le 24 février suivant, devant la commission de discipline et a été sanctionné de quinze jours de cellule disciplinaire. Par une décision du 1er avril 2022, le directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon a retiré la décision de la commission de discipline précitée pour vice de procédure. L'intéressé demande de condamner l'Etat à lui verser la somme de 1 500 euros en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi.
Sur les conclusions à fin d'indemnisation :
2. A l'appui de ses conclusions indemnitaires, M. C invoque l'illégalité fautive de la sanction qui lui a été infligée le 24 février 2022 et qui a été entièrement exécutée avant qu'elle ne soit retirée par une décision du directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon prise le 1er avril 2021.
En ce qui concerne l'illégalité fautive de la sanction en cause :
3. En premier lieu, aux termes de l'article R. 57-6-9 du code de procédure pénale, dans sa version applicable au litige : " Pour l'application des dispositions de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration aux décisions mentionnées à l'article précédent, la personne détenue dispose d'un délai pour préparer ses observations qui ne peut être inférieur à trois heures à partir du moment où elle est mise en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat ou du mandataire agréé, si elle en fait la demande ". Selon l'article R. 57-7-16 alors applicable de ce code : " I. - En cas d'engagement des poursuites disciplinaires, les faits reprochés ainsi que leur qualification juridique sont portés à la connaissance de la personne détenue. / La personne détenue est informée de la date et de l'heure de sa comparution devant la commission de discipline ainsi que du délai dont elle dispose pour préparer sa défense. Ce délai ne peut être inférieur à vingt-quatre heures. () III. - La personne détenue, ou son avocat, peut consulter l'ensemble des pièces de la procédure disciplinaire, sous réserve que cette consultation ne porte pas atteinte à la sécurité publique ou à celle des personnes ".
4. M. C soutient qu'il n'a pu conserver une copie de son dossier disciplinaire, ce qui aurait porté atteinte aux droits de la défense. Toutefois, si la consultation de son dossier par l'intéressé avant sa comparution devant la commission de discipline constitue une garantie destinée à lui permettre de préparer sa défense, aucune disposition législative ou réglementaire ni aucun principe général n'impose à l'administration de permettre au détenu de conserver une copie de son dossier disciplinaire. Si, par ailleurs, le requérant soutient, d'une part, qu'il n'a pas eu connaissance des motifs de droit et de fait justifiant son renvoi en commission de discipline et, d'autre part, qu'il n'a pas pu consulter son dossier disciplinaire plus de trois heures avant la tenue de la commission de discipline. Il résulte toutefois de l'instruction que ces moyens manquent en fait.
5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 726 du code de procédure pénale alors en vigueur : " Le régime disciplinaire des personnes détenues placées en détention provisoire ou exécutant une peine privative de liberté est déterminé par un décret en Conseil d'Etat. / Ce décret précise notamment : () / 4° La procédure disciplinaire applicable, au cours de laquelle la personne peut être assistée par un avocat choisi ou commis d'office, en bénéficiant le cas échéant de l'aide de l'Etat pour l'intervention de cet avocat. Ce décret détermine les conditions dans lesquelles le dossier de la procédure disciplinaire est mis à sa disposition et celles dans lesquelles l'avocat, ou l'intéressé s'il n'est pas assisté d'un avocat, peut prendre connaissance de tout élément utile à l'exercice des droits de la défense, sous réserve d'un risque d'atteinte à la sécurité publique ou à celle des personnes ; () ". Aux termes de l'article R. 57-6-8 alors en vigueur du même code : " Lorsqu'il est envisagé de prendre une décision individuelle défavorable à la personne détenue qui doit être motivée conformément aux dispositions des articles L. 211-2 et L. 211-3 du code des relations entre le public et l'administration, la personne détenue peut se faire représenter ou assister par un conseil ou, dans les conditions prévues aux articles R. 57-6-9 à R. 57-6-16 et à l'exception des décisions intervenant en matière disciplinaire ou en matière d'isolement, par un mandataire de son choix ". Enfin, aux termes de l'article R. 57-7-16 alors en vigueur de ce code : " En cas d'engagement des poursuites disciplinaires () / II - La personne détenue dispose de la faculté de se faire assister par un avocat de son choix ou par un avocat désigné par le bâtonnier de l'ordre des avocats et peut bénéficier à cet effet de l'aide juridique ".
6. Si ces dispositions impliquent que l'intéressé soit informé en temps utile de la possibilité de se faire assister d'un avocat, possibilité dont il appartient à l'administration pénitentiaire d'assurer la mise en œuvre lorsqu'un détenu en fait la demande, la circonstance que l'avocat dont l'intéressé a ainsi obtenu l'assistance ne soit pas présent lors de la réunion de la commission de discipline est sans conséquence sur la régularité de la procédure au regard des dispositions du code des relations entre le public et l'administration et du code de procédure pénale, si cette absence n'est pas imputable à l'administration.
7. L'intéressé soutient, sans être contredit par le garde des sceaux, ministre de la justice, qu'il a expressément demandé à être représenté par un avocat et a demandé le report lors de la réunion de la commission de discipline pour ce motif.
8. En troisième lieu, il résulte du compte rendu d'incident et du rapport d'enquête que, le 15 janvier 2022, l'intéressé a insulté, à 2 heures 16, un agent pénitentiaire, à 8 heures 20, a craché, insulté et menacé un autre agent. Le 16 janvier à 0 heure 09, le requérant a insulté quatre agents pénitentiaires. Le 18 janvier 2022, le requérant a, à 18h42, craché à plusieurs reprises, insulté et menacé un agent pénitentiaire, à 12 heures, a réitéré ses insultes. Si en l'espèce M. C conteste les faits qui lui sont imputés, il n'apporte à l'appui de sa contestation aucun élément de nature à mettre valablement en doute l'exactitude ou la sincérité du compte rendu d'incident et du rapport d'enquête établis respectivement par les surveillants témoins des faits reprochés et le chef du bâtiment de la cellule du requérant. Par suite, le moyen doit être écarté.
9. En dernier lieu, aux termes des dispositions de l'article R. 57-7-1 du code de procédure pénale alors en vigueur : " Constitue une faute disciplinaire du premier degré le fait, pour une personne détenue : () 12° De proférer des insultes, des menaces ou des propos outrageants à l'encontre d'un membre du personnel de l'établissement, d'une personne en mission ou en visite au sein de l'établissement pénitentiaire ou des autorités administratives ou judiciaires ; () ". Aux termes des dispositions de l'article R. 57-7-33 alors en vigueur du même code : " Lorsque la personne détenue est majeure, peuvent être prononcées les sanctions disciplinaires suivantes : () 7° La mise en cellule disciplinaire ". Enfin, aux termes des dispositions de l'article R. 57-7-47 alors en vigueur du même code : " Pour les personnes majeures, la durée de la mise en cellule disciplinaire ne peut excéder vingt jours pour une faute disciplinaire du premier degré, quatorze jours pour une faute disciplinaire du deuxième degré et sept jours pour une faute disciplinaire du troisième degré. () ".
10. Le requérant soutient que la sanction qui lui a été infligée par la commission de discipline est disproportionnée au regard des faits qui lui sont reprochés. Il résulte de l'instruction que la sanction en litige, de quinze jours de cellule disciplinaire, est fondée sur le fait que l'intéressé a proféré à de multiples reprises des insultes et menacé des membres du personnel de l'établissement pénitentiaire entre le 15 et le 18 janvier 2022. En outre, il résulte de l'instruction que le requérant a fait l'objet de nombreuses sanctions disciplinaires, les faits reprochés n'étant pas isolés. Dans ces conditions, la sanction disciplinaire prise à l'encontre de M. C de quinze jours de cellule disciplinaire n'est pas disproportionnée. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision en litige serait entachée d'erreur d'appréciation doit être écarté.
11. Il résulte de ce qui précède que M. C est seulement fondé à soutenir que la sanction en cause est intervenue au terme d'une procédure qui a été viciée par l'irrégularité mentionnée au point 7.
En ce qui concerne le lien de causalité :
12. Lorsqu'une personne sollicite le versement d'une indemnité en réparation du préjudice subi du fait de l'illégalité, pour un vice de procédure, de la décision lui infligeant une sanction, il appartient au juge de plein contentieux, saisi de moyens en ce sens, de déterminer, en premier lieu, la nature de cette irrégularité procédurale puis, en second lieu, de rechercher, en forgeant sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties, si, compte tenu de la nature et de la gravité de cette irrégularité procédurale, la même décision aurait pu être légalement prise, s'agissant tant du principe même de la sanction que de son quantum, dans le cadre d'une procédure régulière.
13. Il résulte de l'instruction, et notamment de ce qui a été dit aux points 10 et 12 en ce qui concerne les faits reprochés à M. C, que, compte tenu de la nature et de la gravité de l'irrégularité procédurale mentionnée au point 7, une sanction différente aurait pu être légalement prise dans le cadre d'une procédure disciplinaire régulière. Ainsi, le préjudice moral invoqué par M. C peut être regardé comme la conséquence de ce vice de procédure et, par suite, celui-ci est fondé à en demander réparation en recherchant la responsabilité fautive de l'Etat.
En ce qui concerne le préjudice :
14. Il sera fait une juste appréciation du préjudice subi par M. C en condamnant l'Etat à lui verser une somme de 300 euros.
Sur les intérêts et leur capitalisation :
15. D'une part, M. C a droit aux intérêts de la somme de 300 euros à compter du 27 avril 2022, date de réception de sa demande d'indemnisation préalable.
16. D'autre part, aux termes de l'article 1343-2 du code civil : " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise ". Pour l'application de ces dispositions, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond. En l'espèce, le requérant a sollicité la capitalisation des intérêts par sa requête, enregistrée le 29 juillet 2022. A la date du présent jugement, les intérêts échus n'étaient pas dus pour au moins une année entière. En revanche, il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 27 avril 2023, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais d'instance :
17. M. C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il n'y a toutefois pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Ciaudo de la somme qu'il demande au titre des frais exposés non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er :L'Etat est condamné à verser à M. C la somme de 300 (trois cents) euros, avec intérêts au taux légal à compter du 27 avril 2022. Les intérêts échus à la date du 27 avril 2023 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés pour produire eux-mêmes intérêts.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Ciaudo et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 avril 2024.
Le magistrat désigné,
A. A
La greffière en chef,
A. BLANCHON
La République mande et ordonne
au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
La Greffière en Chef
A. BLANCHON
if
Décisions similaires
Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — N° TA95-2618520
01/09/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2502745
01/09/2026
Tribunal Administratif de Rouen — N° TA76-2604577
01/09/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2620197
01/09/2026