Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2201267

jeudi 18 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2201267
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationJUGE UNIQUE A SLIMANI
Avocat requérantAARPI THEMIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 6 septembre 2022, M. A C, représenté par l'Aarpi Thémis, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 1 500 euros en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi du fait de quinze fouilles à nu auxquelles il a été soumis, somme assortie des intérêts au taux légal, eux-mêmes capitalisés ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au profit de son conseil, par application combinée de l'article L. 761-1 du code de la justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.

Il soutient que :

- il a subi quinze fouilles à nu entre le mois d'août 2021 et le mois de mars 2022 constituant un traitement humiliant et dégradant prohibé par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- ces décisions de fouille qui n'exposent pas les éléments justifiant une telle pratique, sont contraires aux dispositions de l'article 57 de la loi pénitentiaire n° 2009-1436 et des articles R. 57-7-79 et R. 57-7-80 du code de procédure pénale ;

- un tel agissement engage la responsabilité de l'Etat ;

- le préjudice qui en résulte devra être réparé par l'attribution d'une indemnité de 1 500 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 septembre 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête comme non fondée.

Par ordonnance du 4 octobre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 7 novembre 2023.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 20 juillet 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. B en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- et les conclusions de Mme Benzaïd, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". L'article 22 de la loi du 24 novembre 2009 susvisée dispose que : " L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits () ". Aux termes de l'article 57 de la même loi, dans sa version applicable au litige : " Hors les cas où les personnes détenues accèdent à l'établissement sans être restées sous la surveillance constante de l'administration pénitentiaire ou des forces de police ou de gendarmerie, les fouilles intégrales des personnes détenues doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que leur comportement fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. Elles peuvent être réalisées de façon systématique lorsque les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire l'imposent. Dans ce cas, le chef d'établissement doit prendre une décision pour une durée maximale de trois mois renouvelables après un nouvel examen de la situation de la personne détenue. / Lorsqu'il existe des raisons sérieuses de soupçonner l'introduction au sein de l'établissement pénitentiaire d'objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes ou des biens, le chef d'établissement peut également ordonner des fouilles de personnes détenues dans des lieux et pour une période de temps déterminés, indépendamment de leur personnalité. Ces fouilles doivent être strictement nécessaires et proportionnées. Elles sont spécialement motivées et font l'objet d'un rapport circonstancié transmis au procureur de la République territorialement compétent et à la direction de l'administration pénitentiaire. / Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. / () ". Aux termes de l'article R. 57-7-79 alors en vigueur du code de procédure pénale : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef d'établissement pour prévenir les risques mentionnés au premier alinéa de l'article 57 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. () ". Aux termes de l'article R. 57-7-80 alors en vigueur du même code : " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement ".

2. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.

3. M. C a été incarcéré au sein de la maison centrale de Saint-Maur entre le 26 janvier 2021 et le 7 septembre 2022. L'intéressé soutient avoir fait l'objet entre le mois d'août 2021 et le mois de mars 2022 de quinze fouilles à nu illégales. Il résulte de l'instruction que le 14 juin 2021, l'intéressé a été destinataire d'un colis qui contenait un téléphone portable, que le 21 décembre 2021, il a été découvert dans sa cellule un téléphone portable, un chargeur et une carte SIM, que le 31 mars 2022, il a été sanctionné pour avoir dégradé les brouilleurs de téléphone avec la complicité d'un autre détenu.

4. Lors de ses six parloirs familles, durant lesquels il n'est pas sérieusement contesté que la surveillance exercée par les gardiens n'est pas constante mais s'effectue seulement sous la forme de rondes, l'intéressé a refusé à trois reprises de se soumettre au contrôle du portique à onde millimétrique. Lors de ses cinq séjours en unité de vie familiale, il n'est pas contesté que M. C est revenu au sein de la maison centrale après une période passée au contact de tiers en dehors de la surveillance constante des surveillants et que l'intéressé a refusé lors d'un de ces retours, le 3 février 2022, de se soumettre au contrôle du portique à onde millimétrique. Lors des deux fouilles de sa cellule, les 21 décembre 2021 et 22 mars 2022, il n'est pas contesté que les fouilles à nu étaient justifiées au regard de la nécessité de fouiller la personne détenue pour éviter que celle-ci ne cache sur elle un objet ou produit prohibé, notamment un téléphone portable, pendant l'opération, le détenu étant d'ailleurs, eu égard à son comportement précité, particulièrement susceptible de pouvoir obtenir ou faire circuler des objets. Enfin, lors de ses deux placements au sein du quartier disciplinaire, M. C, qui a démontré à plusieurs reprises pouvoir obtenir des objets prohibés en détention, a refusé, pour l'un d'entre eux, de se soumettre au portique précité.

5. Par suite, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce et, en particulier, des antécédents et du comportement en détention et de la personnalité de l'intéressé, les quinze fouilles à nu apparaissaient nécessaires et proportionnées dès lors qu'aucune autre mesure moins intrusive n'aurait permis d'atteindre le même but dans des conditions équivalentes. Par ailleurs, il ne résulte pas de l'instruction que les agents de l'administration pénitentiaire auraient procédé aux fouilles en cause dans des conditions qui, par elles-mêmes, seraient attentatoires à la dignité humaine ou contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Ainsi, en soumettant le requérant aux fouilles en litige, l'administration pénitentiaire n'a pas commis de faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

6. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. C doit être rejetée, y compris les conclusions relatives aux frais d'instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à l'Aarpi Thémis et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 avril 2024.

Le magistrat désigné,

A. B

La greffière en chef,

A. BLANCHON

La République mande et ordonne

au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

La Greffière en Chef

A. BLANCHON

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