Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2300089
jeudi 22 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2300089 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | JUGE UNIQUE A SLIMANI |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, des mémoires et des pièces complémentaires, enregistrés les 18 et 23 janvier, non communiqué, 13 février, 6 mars, 18 avril, 23 octobre et 17 novembre 2023, Mme A D doit être regardée comme demandant au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 7 février 2023, intervenue en cours d'instance, par laquelle la présidente du conseil départemental de la Creuse a confirmé un indu initial d'un montant de 7 511,68 euros au titre du revenu de solidarité active ;
2°) à titre principal, de lui accorder une remise totale de sa dette ou, à titre subsidiaire, de lui accorder une remise partielle de sa dette.
Elle soutient que :
- elle n'a pas fraudé et est de bonne foi dans ses erreurs déclaratives ;
- elle n'a pas pu faire valoir ses observations avant la prise de la décision attaquée ;
- les dispositions du 1° de l'article L. 114-17 du code de la sécurité sociale ont été méconnues ;
- la caisse d'allocations familiales lui a refusé l'accès à un médiateur.
Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mars 2023, la caisse d'allocations familiales de la Creuse conclut au rejet de la requête et demande de condamner la requérante aux entiers dépens.
Elle soutient que :
- à titre principal, la requête est irrecevable ;
- elle n'est pas compétente pour défendre dans ce litige relatif au revenu de solidarité active ;
- à titre subsidiaire, les moyens soulevés par l'intéressée ne sont pas fondés.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 19 octobre, 20 octobre et 16 novembre 2023, le département de la Creuse conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par l'intéressée ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'action sociale et des familles ;
- le code de la sécurité sociale ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Ahmed Slimani, premier conseiller, en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
M. C a présenté son rapport au cours de l'audience publique à laquelle aucune des parties n'était présente ou représentée et à l'issue de laquelle a été prononcée la clôture d'instruction.
Considérant ce qui suit :
1. Mme D a fait l'objet d'un contrôle à compter du 31 août 2022 par un agent assermenté de la caisse d'allocations familiales (Caf) de la Creuse qui a conclu à une suspicion de fraude. Le 21 novembre 2022, la requérante a été informée par la Caf d'un indu de revenu de solidarité active (RSA) de 7 511,68 euros pour la période de novembre 2019 à août 2022. L'intéressée a sollicité une remise de cette dette. Par une décision du 2 décembre 2022, la Caf a rejeté sa demande après que l'intéressée ait reçu, le 28 novembre 2022, une notification de fraude et un avertissement émis par la commission des fraudes. Le 29 décembre 2022, Mme D a formé un recours à l'encontre de cette décision devant le conseil départemental de la Creuse. Le 7 février 2023, soit en cours d'instance, le président du conseil départemental a rejeté sa demande de remise de dette. L'intéressée doit être regardée comme demandant l'annulation de cette décision.
Sur le bien-fondé de l'indu de revenu de solidarité active :
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 217-7-1 du code de la sécurité sociale : " I.- Les réclamations concernant les relations entre un organisme de sécurité sociale relevant du présent livre et ses usagers peuvent être présentées, sans préjudice des voies de recours existantes, devant le médiateur de l'organisme concerné. / Le médiateur est désigné par le directeur de l'organisme. Il exerce ses fonctions en toute impartialité et dans le respect de la confidentialité des informations dont il a à connaître. / Il formule auprès du directeur ou des services de l'organisme des recommandations pour le traitement de ces réclamations, dans le respect des dispositions législatives et réglementaires en vigueur. () ".
3. Au regard de ces dispositions, une éventuelle méconnaissance des règles fixées par le code de la sécurité sociale en matière de médiation est sans incidence sur le recours contentieux formé par le demandeur sur les décisions objets de sa réclamation devant le médiateur de l'organisme les ayant prises. Dès lors, si la requérante a souhaité en vain engager une procédure de médiation, les réponses adressées par le médiateur de la caisse d'allocations familiales auraient été sans incidence sur l'étendue du présent litige.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 123-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Une personne ayant méconnu pour la première fois une règle applicable à sa situation ou ayant commis une erreur matérielle lors du renseignement de sa situation ne peut faire l'objet, de la part de l'administration, d'une sanction, pécuniaire ou consistant en la privation de tout ou partie d'une prestation due, si elle a régularisé sa situation de sa propre initiative ou après avoir été invitée à le faire par l'administration dans le délai que celle-ci lui a indiqué. La sanction peut toutefois être prononcée, sans que la personne en cause ne soit invitée à régulariser sa situation, en cas de mauvaise foi ou de fraude () ".
5. Mme D fait valoir son droit à l'erreur, estimant avoir méconnu une règle applicable à sa situation. Toutefois, le rejet d'une demande de remise gracieuse ne constitue pas une sanction au sens de l'article L. 123-1 du code des relations entre le public et l'administration et le droit à l'erreur invoqué par l'intéressée ne trouve pas à s'appliquer.
6. En troisième lieu, le principe général des droits de la défense prévoit que les décisions individuelles défavorables n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales.
7. Il résulte de l'instruction, d'une part, que Mme D a été contactée par l'agent enquêteur de la caisse d'allocations familiales du département de la Creuse avec qui elle s'est entretenue le 31 août 2022 à son domicile. Après lui avoir fait état de ses constats, l'agent lui a indiqué que son dossier sera présenté devant la commission administrative des fraudes de la Caf. La requérante a pu faire valoir ses observations. D'autre part, par un courrier du 18 novembre 2022, la requérante a demandé une remise gracieuse de la dette en cause y faisant valoir sa bonne foi. Dans ces conditions, la requérante a bénéficié d'une procédure contradictoire. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée aurait violé les droits de la défense doit être écarté.
8. Enfin, aux termes de l'article L. 262-2 du code de l'action sociale et des familles : " Toute personne résidant en France de manière stable et effective, dont le foyer dispose de ressources inférieures à un montant forfaitaire, a droit au revenu de solidarité active dans les conditions définies au présent chapitre. () ". Aux termes de l'article L. 262-3 du même code : " () L'ensemble des ressources du foyer, y compris celles mentionnées à l'article L. 132-1, est pris en compte pour le calcul du revenu de solidarité active, dans des conditions fixées par un décret en Conseil d'État () ". Aux termes de l'article R. 262-6 du même code : " Les ressources prises en compte pour la détermination du montant du revenu de solidarité active comprennent, sous les réserves et selon les modalités figurant au présent chapitre, l'ensemble des ressources, de quelque nature qu'elles soient, de toutes les personnes composant le foyer, et notamment les avantages en nature ainsi que les revenus procurés par des biens mobiliers et immobiliers et par des capitaux () ". L'article R. 262-11 du même code dresse la liste des ressources n'entrant pas en compte dans la détermination du montant du RSA. Aux termes de l'article R. 262-14 du même code : " Sur décision individuelle du président du conseil départemental au vu de la situation exceptionnelle du demandeur au regard de son insertion sociale et professionnelle, il n'est pas tenu compte des libéralités consenties aux membres du foyer ". Aux termes enfin de l'article R. 262-37 dudit code : " Le bénéficiaire de l'allocation de revenu de solidarité active est tenu de faire connaître à l'organisme chargé du service de la prestation toutes informations relatives à sa résidence, à sa situation de famille, aux activités, aux ressources et aux biens des membres du foyer ; il doit faire connaître à cet organisme tout changement intervenu dans l'un ou l'autre de ces éléments ".
9. Par ailleurs, il résulte du 14° de l'article R. 262-11 du code de l'action sociale et des familles que seuls peuvent être regardés comme des " aides et secours financiers dont le montant et la périodicité n'ont pas de caractère régulier " relevant du 14° de l'article R. 262-11 du code de l'action sociale et des familles, les aides et secours financiers ayant pour finalité sociale particulière de répondre à un besoin ponctuel du bénéficiaire du revenu de solidarité active. Ainsi, les aides apportées par des parents ou amis ayant un caractère régulier doivent être prises en compte dans le calcul des ressources et quel que soit l'usage qui en est fait, dès lors qu'elles n'entrent pas dans le champ du 14° de l'article R. 262-11 précité et qu'elles constituent des ressources à déclarer au titre de l'article L. 262-3 du même code.
10. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'un agent assermenté, établi le 2 septembre 2022, dont les mentions font foi jusqu'à preuve du contraire, que l'intéressée n'a pas déclaré ses revenus dans le bon secteur d'activité lié à son activité d'auto entrepreneur en qualité d'esthéticienne prothésiste ongulaire, ce qui a eu pour conséquence de lui faire bénéficier à tort d'un taux d'abattement de 71 % au lieu de 50 %. D'autre part, il résulte également de l'instruction que Mme D n'a pas déclaré avoir reçu régulièrement des sommes d'argent de la part de ses grands-parents pour un total de 11 510 euros entre juin 2019 et août 2022. L'intéressée ne pouvait raisonnablement ignorer devoir déclarer les aides familiales perçues. Par ailleurs, Mme D ne démontre pas sérieusement avoir été dans l'impossibilité de solliciter des renseignements auprès des services de la Caf afin de l'orienter au mieux dans ses déclarations de revenus professionnels en cas de doute. Il lui incombait de se référer à la notice explicative relative aux déclarations trimestrielles de revenus, laquelle est disponible en libre accès sur le site internet de la caisse d'allocations familiales et du Gouvernement. Par suite, l'intéressée doit être regardée comme ayant délibérément omis de déclarer l'ensemble de ses ressources. La bonne foi de la requérante n'étant pas établie, le département de la Creuse a pu à bon droit prendre la décision en litige.
Sur la remise gracieuse :
11. En vertu de l'article L. 262-46 du code de l'action sociale et des familles, la créance du département à l'égard d'un bénéficiaire du revenu de solidarité active, résultant du paiement indu de ce revenu, " peut être remise ou réduite par le président du conseil départemental, en cas de bonne foi ou de précarité de la situation du débiteur, sauf si cette créance résulte d'une manœuvre frauduleuse ou d'une fausse déclaration ".
12. Lorsqu'il statue sur un recours dirigé contre une décision refusant une demande de remise gracieuse d'un indu de revenu de solidarité active ou de prime d'activité, il appartient au juge administratif d'examiner si une remise gracieuse totale ou partielle est justifiée et de se prononcer lui-même sur la demande en recherchant si, au regard des circonstances de fait dont il est justifié par l'une et l'autre partie à la date de sa propre décision, la situation de précarité du débiteur et sa bonne foi justifient que lui soit accordée une remise ou une réduction supplémentaire. Sur l'examen de ces deux conditions, le juge est ainsi conduit à substituer sa propre appréciation à celle de l'administration. Lorsque l'indu résulte de ce que l'allocataire a omis de déclarer certaines de ses ressources, il y a lieu, pour apprécier la condition de bonne foi de l'intéressé, hors les hypothèses où les omissions déclaratives révèlent une volonté manifeste de dissimulation ou, à l'inverse, portent sur des ressources dépourvues d'incidence sur le droit de l'intéressé, de tenir compte de la nature des ressources ainsi omises, de l'information reçue et de la présentation du formulaire de déclaration des ressources, du caractère réitéré ou non de l'omission, des justifications données par l'intéressé ainsi que de toute autre circonstance de nature à établir que l'allocataire pouvait de bonne foi ignorer qu'il était tenu de déclarer les ressources omises. À cet égard, si l'allocataire a pu légitimement, notamment eu égard à la nature du revenu en cause et de l'information reçue, ignorer qu'il était tenu de déclarer les ressources omises, la réitération de l'omission ne saurait alors suffire à caractériser une fausse déclaration.
13. Il résulte de ce qui a été dit au point 10, que l'indu en litige a pour origine une omission délibérée de la part de Mme D de déclarer certaines de ses ressources compte tenu des informations dont elle disposait pour faire ses déclarations trimestrielles. Par suite, les dispositions de l'article L. 262-46 du code de l'action sociale et des familles font obstacle à ce qu'elle puisse prétendre à une remise gracieuse de sa dette.
14. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir opposée par la caisse d'allocations familiales de la Creuse, que la requête de Mme D doit être rejetée.
Sur les conclusions présentées par la Caf de la Creuse :
15. A supposer que la Caf ait la qualité pour défendre en l'espèce, la présente instance n'ayant donné lieu à aucun dépens, les conclusions présentées, à ce titre, par la caisse sont sans objet.
D E C I D E :
Article 1er: La requête de Mme D est rejetée.
Article 2:Les conclusions présentées par la caisse d'allocations familiales de la Creuse sont rejetées.
Article 3:Le présent jugement sera notifié à Mme A D et au département de la Creuse. Une copie en sera adressée pour information à la caisse d'allocations familiales de la Creuse.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 février 2024.
Le magistrat désigné,
A. C
La greffière,
M. B
La République mande et ordonne
à la préfète de la Creuse en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
Pour Le Greffier en Chef,
La Greffière
M. B
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