Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2300123

mardi 2 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2300123
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
FormationJUGE UNIQUE H SIQUIER
Avocat requérantAARPI THEMIS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Limoges a rejeté la demande de M. C D, qui sollicitait la condamnation de l'État à lui verser 200 euros en réparation du préjudice subi suite à deux fouilles à nu pratiquées le 26 juillet 2022 lors d'une extraction médicale. Le juge a estimé que ces fouilles intégrales, bien que relevant d'une ingérence dans la dignité du détenu, étaient justifiées et proportionnées au regard des risques pour la sécurité, conformément à l'article 3 de la Convention européenne des droits de l'homme et à l'article 57 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009. La requête a donc été rejetée.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 26 janvier 2023, M. C D, représenté par l'Aarpi Thémis, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 200 euros, assortie des intérêts au taux légal, eux-mêmes capitalisés, en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi en raison de deux fouilles à nu illégalement pratiquées le 26 juillet 2022 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, au profit de son conseil, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve l'Aarpi Thémis renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

Il soutient que :

- il a subi une fouille à nu le 26 juillet 2022 constituant un traitement humiliant et dégradant prohibé par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; cette décision de fouille qui n'expose pas les éléments justifiant une telle pratique, est contraire aux dispositions de l'article 57 de la loi pénitentiaire n° 2009-1436 et des articles R. 57-7-79 et R. 57-7-80 du code de procédure pénale ;

- les fouilles à nu qu'il a subies n'étaient pas justifiées au regard de son comportement, de ses fréquentations ou des risques pour la sécurité de l'établissement ;

- le recours à ces fouilles intégrales n'a eu pour seul objet que de l'humilier et de porter atteinte à sa dignité ;

- le préjudice qu'il a subi doit être réparé par l'attribution d'une indemnité de 200 euros, soit 100 euros par fouille illégale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 janvier 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les fouilles corporelles à nu réalisées sont conformes à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme en ce qu'elles sont justifiées et proportionnées au regard du contexte de leur mise en œuvre et du profil pénal du requérant ;

- les décisions de fouilles ont été prises conformément à l'article 57 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009 ;

- le risque d'un incident grave au cours de son extraction était suffisamment prégnant pour s'assurer qu'il ne détenait pas d'objet susceptible de faciliter un acte violent ;

- le préjudice allégué n'est pas caractérisé.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 6 décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les conclusions de Mme Benzaid, rapporteure public.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, transféré au centre pénitentiaire de Saint-Maur le 21 avril 2022, a fait l'objet de deux fouilles intégrales le 26 juillet 2022 lors de son départ et à son retour d'une extraction médicale. L'intéressé demande au tribunal de condamner l'État à lui verser la somme de 200 euros en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi du fait de ces fouilles intégrales.

2. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. "

3. Aux termes de l'article 22 de la loi du 24 novembre 2009 pénitentiaire : " L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits. L'exercice de ceux-ci ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles résultant des contraintes inhérentes à la détention, du maintien de la sécurité et du bon ordre des établissements, de la prévention de la récidive et de la protection de l'intérêt des victimes. Ces restrictions tiennent compte de l'âge, de l'état de santé, du handicap et de la personnalité de la personne détenue ".

4. Aux termes de l'article 57 de cette loi, dans sa version applicable au litige : " Hors les cas où les personnes détenues accèdent à l'établissement sans être restées sous la surveillance constante de l'administration pénitentiaire ou des forces de police ou de gendarmerie, les fouilles intégrales des personnes détenues doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que leur comportement fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. Elles peuvent être réalisées de façon systématique lorsque les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire l'imposent. Dans ce cas, le chef d'établissement doit prendre une décision pour une durée maximale de trois mois renouvelable après un nouvel examen de la situation de la personne détenue. / Lorsqu'il existe des raisons sérieuses de soupçonner l'introduction au sein de l'établissement pénitentiaire d'objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes ou des biens, le chef d'établissement peut également ordonner des fouilles de personnes détenues dans des lieux et pour une période de temps déterminés, indépendamment de leur personnalité. Ces fouilles doivent être strictement nécessaires et proportionnées. Elles sont spécialement motivées et font l'objet d'un rapport circonstancié transmis au procureur de la République territorialement compétent et à la direction de l'administration pénitentiaire. / Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. / Les investigations corporelles internes sont proscrites, sauf impératif spécialement motivé. Elles ne peuvent alors être réalisées que par un médecin n'exerçant pas au sein de l'établissement pénitentiaire et requis à cet effet par l'autorité judiciaire. "

5. Aux termes de l'article R. 57-7-79 du code de procédure pénale, applicable au litige : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef d'établissement pour prévenir les risques mentionnés au premier alinéa de l'article 57 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. / Lorsque les mesures de fouille des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont réalisées à l'occasion de leur extraction ou de leur transfèrement par l'administration pénitentiaire, elles sont mises en œuvre sur décision du chef d'escorte. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées et des circonstances dans lesquelles se déroule l'extraction ou le transfèrement. ". Enfin, aux termes de l'article R. 57-7-80 du même code : " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement ".

6. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.

7. Si le requérant soutient que ces fouilles n'étaient pas justifiées dès lors que son comportement ne soulevait pas de difficultés et que ses fréquentations étaient connues, le garde des sceaux, ministre de la justice fait valoir que ces décisions ont été prises, d'une part, au regard du contexte particulier de leur mise en œuvre, et d'autre part en considération du profil pénal de l'intéressé et de son comportement particulièrement dangereux. Il résulte de l'instruction que M. D a été condamné pour des faits de participation à une association de malfaiteurs terroristes en vue de la préparation d'un crime d'atteinte aux personnes et des faits de recel. Par suite, M. D a été transféré dans plusieurs centres pénitenciers suite à des comportements inquiétants et des propos laissant craindre un passage à l'acte violent. Ainsi, il a dû être replacé par mesure d'urgence le 3 novembre 2021 à l'isolement après avoir menacé de prendre en otage un surveillant pénitentiaire s'il n'était pas replacé rapidement à l'isolement. Le 24 février 2022, lors d'un entretien avec un membre de la direction du centre pénitentiaire de Moulins-Yzeure il a déclaré qu'il s'entretenait tous les jours pour passer à l'action et " faire une connerie ", qu'il était prêt à mourir, ce qui était dans la continuité de son passif. En outre, il semble exercer des pressions sur des codétenus en ce qui concerne l'utilisation de la salle de sports, comme le confirment les observations du 7 février 2022. Les observations des 11 et 20 juillet 2022 décrivent l'attitude mutique du requérant qui refuse de s'adresser au personnel. Le 26 juillet 2022 la commission pluridisciplinaire unique souligne que M. D " adopte un bon comportement mais son dossier comporte des éléments laissant craindre un passage à l'acte hétéro-agressif, M. D ayant rompu toute communication avec le personnel alors qu'il n'avait plus la possibilité de se rendre en promenade sur le même créneau horaire qu'une autre personne détenue avec qui il faisait du sport à distance, ce codétenu étant, comme le requérant, condamné pour des faits de terrorisme, particulièrement radicalisé et prosélyte. Par suite, le risque d'incident grave au cours de l'extraction était suffisamment prégnant pour que l'administration pénitentiaire s'assure que le requérant ne détenait pas d'objet susceptible de faciliter un acte violent, justifiant la totalité des fouilles en cause dont il ne résulte pas de l'instruction qu'elles revêtaient un caractère systématique. Compte tenu de sa dangerosité, de son comportement en détention et de sa personnalité, les fouilles intégrales en litige n'apparaissent ni injustifiées, ni disproportionnées par rapport aux buts de protection de la sécurité des personnes et de l'ordre public en vue desquels elles ont été effectuées. Par ailleurs, il ne résulte pas de l'instruction que ces fouilles se seraient déroulées dans des conditions et selon des modalités qui pourraient constituer un traitement inhumain ou dégradant. Dans ces conditions, aucune faute de l'État n'est caractérisée en l'espèce. Par suite, le requérant n'est pas fondé à rechercher sa responsabilité pour faute.

8. Il résulte de ce qui précède que les conclusions indemnitaires présentées par M. D doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C D et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juillet 2024.

La magistrate désignée,

H. BLa greffière,

M. A

La République mande et ordonne

au garde des Sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour la greffière en chef,

La greffière,

M. A00bb