Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2300191

jeudi 6 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2300191
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 8 février, 2 et 17 mars 2023, M. B, représenté par Me Malabre, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 24 novembre 2022 par lequel le préfet de la Corrèze lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Corrèze, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour l'autorisant à travailler dans le délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 920 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de renonciation au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

M. B soutient que :

La décision de refus de titre de séjour :

- est entachée d'un vice de procédure à défaut pour le préfet d'avoir saisi la commission du titre de séjour ;

- est entachée d'un vice de procédure en l'absence d'un avis régulier, complet et contemporain du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur de fait, ainsi que d'une erreur d'appréciation ;

- méconnaît l'article 6 de l'arrêté du 27 décembre 2016 et est entachée d'une erreur de fait ainsi que d'une erreur d'appréciation ;

- est entachée d'un défaut d'examen en méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur d'appréciation ;

- porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale en méconnaissance du préambule de la constitution de 1946, de l'article 23 du pacte international relatif aux droits civils et politiques, des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions du 7°) de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le préfet n'a pas exercé son pouvoir d'appréciation dont il dispose en application des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les décisions portant obligation de quitter le territoire et fixant le pays de renvoi :

- sont dépourvues de base légale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre ;

- sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation des conséquences qu'elles emportent sur la situation personnelle et familiale pour les mêmes raisons que celles exposées concernant le refus de titre de séjour ;

- méconnaissent l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 mars 2023, le préfet de la Corrèze conclut au rejet de la requête comme non fondée.

Par un mémoire du 16 mars 2023, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii) a communiqué l'entier dossier médical de M. B.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 10 janvier 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- et les observations de Me Malabre, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant égyptien né en 1955, est entré en France le 1er janvier 2022, selon ses déclarations. Il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en raison de son état de santé. Par un arrêté du 24 novembre 2022, le préfet de la Corrèze a refusé de lui délivrer le titre demandé, l'a obligé à quitter le territoire dans le délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

2. Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. Sous réserve de l'accord de l'étranger et dans le respect des règles de déontologie médicale, les médecins de l'office peuvent demander aux professionnels de santé qui en disposent les informations médicales nécessaires à l'accomplissement de cette mission. Les médecins de l'office accomplissent cette mission dans le respect des orientations générales fixées par le ministre chargé de la santé. Si le collège de médecins estime dans son avis que les conditions précitées sont réunies, l'autorité administrative ne peut refuser la délivrance du titre de séjour que par une décision spécialement motivée. (). ".

3. Sous réserve des cas où la loi attribue la charge de la preuve à l'une des parties, il appartient au juge administratif saisi de l'affaire, au vu des pièces du dossier et compte tenu, le cas échéant, de l'abstention d'une des parties à produire les éléments qu'elle est seule en mesure d'apporter et qui ne sauraient être réclamés qu'à elle-même, d'apprécier si l'état de santé d'un étranger nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, sous réserve de l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi et de la possibilité d'y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, sauf circonstance humanitaire exceptionnelle. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins du service médical de l'Ofii qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi et la possibilité d'en bénéficier effectivement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.

4. Dans son avis du 26 avril 2022, le collège de médecins du service médical de l'Ofii a estimé que l'état de santé de M. B nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité mais qu'eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans son pays d'origine, il peut effectivement y bénéficier d'un traitement approprié et qu'il peut voyager sans risque.

5. Il ressort des pièces du dossier que pour refuser de délivrer à M. B le titre de séjour sollicité en raison de son état de santé, le préfet de la Corrèze s'est notamment fondé sur l'avis précité.

6. M. B, qui a levé le secret médical, fait valoir qu'il est atteint de la maladie de Behçet à l'origine de problèmes ophtalmologiques et de surtensions cardiaques qui se sont aggravés postérieurement à l'avis rendu par le collège des médecins de l'Ofii du 26 avril 2022. Il ressort à cet égard, des pièces du dossier et notamment d'un bilan médical du service ophtalmalogie du centre hospitalier universitaire de Nice du 24 mai 2022 que M. B est bien porteur de la maladie de Behçet et souffre d'une uvéite bilatérale et d'une cataracte corticonucléaire importante nécessitant une chirurgie de la cataracte. Cet élément infirme les constatations d'un rapport médical du " modern ophthalmic center " d'Alexandrie du 7 décembre 2021 selon lequel il est déconseillé à l'intéressé de se faire opérer de la cataracte dans l'immédiat au risque d'une perte totale de la vue. M. B a d'ailleurs subi depuis deux interventions de la cataracte bilatérale en France, en décembre 2022 et janvier 2023 indispensables à l'amélioration de sa vision de l'œil gauche. Ces éléments, contemporains de la décision attaquée, confirment que l'état de santé de M. B nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir des conséquences d'une exceptionnelle gravité, et établissent qu'un défaut de soins dans son pays d'origine est hautement probable. Dans les circonstances particulières de l'espèce, le requérant est fondé à soutenir qu'il ne pouvait effectivement bénéficier d'une prise en charge de sa pathologie oculaire et des soins que nécessitent son état de santé dans son pays d'origine.

7. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête que la décision du 24 novembre 2022 par laquelle le préfet de la Corrèze a refusé de délivrer un titre de séjour à M. B doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, l'obligation de quitter le territoire et le pays de renvoi.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Le présent jugement, eu égard au motif d'annulation retenu, implique que le préfet de la Corrèze délivre un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " à M. B dans un délai qu'il y a lieu de fixer à deux mois à compter de la notification du présent jugement.

D E C I D E :

Article 1er: L'arrêté du 24 novembre 2022 du préfet de la Corrèze est annulé.

Article 2:Il est enjoint au préfet de la Corrèze de délivrer à M. B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3:L'Etat versera une somme de 1 200 euros à Me Malabre sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cet avocat renonce à la contribution de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4:Le présent jugement sera notifié à M. D B et au préfet de la Corrèze.

Délibéré après l'audience du 23 mars 2023 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- M. Christophe, premier conseiller,

- Mme Gaullier-Chatagner, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 avril 2023.

Le rapporteur,

F. C

Le président,

N. NORMAND

Le greffier,

M. A

La République mande et ordonne

au préfet de la Corrèze en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en Chef

Le Greffier

M. A

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