Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2300748

mardi 2 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2300748
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
FormationJUGE UNIQUE H SIQUIER
Avocat requérantAARPI THEMIS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Limoges a examiné la requête de M. D, détenu, qui contestait la légalité d'une fouille à nu subie le 19 juin 2022 à l'issue d'une unité de vie familiale, et demandait réparation de son préjudice. Le tribunal a rappelé que, selon l'article 57 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, les fouilles intégrales doivent être justifiées par une présomption d'infraction ou des risques pour la sécurité, et ne peuvent être systématiques ou discrétionnaires. En l'espèce, l'administration n'a pas démontré que le comportement de M. D ou les circonstances de la fouille répondaient à ces exigences légales, la fouille étant intervenue sans motif particulier après une visite familiale. Par conséquent, le tribunal a jugé la fouille illégale et a condamné l'État à verser à M. D une indemnité de 100 euros en réparation du préjudice moral subi, sur le fondement des articles 22 et 57 de la loi du 24 novembre 2009 et de l'article 3 de la Convention européenne des droits de l'homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 27 avril 2023, M. A D, représenté par l'Aarpi Thémis, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 100 euros, assortie des intérêts au taux légal, eux-mêmes capitalisés, en réparation du préjudice subi du fait de la fouille nu illégalement pratiquée le 19 juin 2022 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, au profit de son conseil, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve l'Aarpi Thémis renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

Il soutient que :

- il a subi une fouille à nu le 19 juin 2022 constituant un traitement humiliant et dégradant prohibé par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- cette décision de fouille à l'issue d'une unité de vie familiale, sans aucun motif, alors qu'il n'est pas contesté que son comportement en détention ne soulevait pas de difficultés particulières et que ses fréquentations étaient connues est contraire aux dispositions des articles 22 et 57 de la loi pénitentiaire n° 2009-1436 du 24 novembre 2009, ainsi que celles des articles R. 57-7-79 et R. 57-7-80 du code de procédure pénale, qui interdisent les fouilles à nu aléatoires, discrétionnaires ou systématiques des détenus ;

- un tel agissement engage la responsabilité de l'Etat ;

- il a subi un préjudice qui devra être réparé par l'attribution d'une indemnité de 100 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 janvier 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les fouilles corporelles à nu réalisées sont conformes à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme en ce qu'elles sont justifiées et proportionnées au regard du contexte de leur mise en œuvre et du profil pénal du requérant ;

- M. D est connu au sein de l'établissement pour sa capacité à se procurer des objets prohibés en détention ;

- le préjudice allégué n'est pas caractérisé.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 mars 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les conclusions de Mme Benzaid, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A D, incarcéré à la maison centrale de Saint-Maur, a fait l'objet d'une fouille à nu à l'issue d'une unité de vie familiale. Par courrier du 12 décembre 2022, il a formé une réclamation indemnitaire préalable afin d'obtenir réparation du préjudice qu'il estime avoir subi du fait de cette fouille intégrale exécutée le 19 juin 2022. Faute de réponse, M. D sollicite par la présente requête, la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 100 euros à titre d'indemnisation de son préjudice.

2. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". L'article 22 de la loi du 24 novembre 2009 susvisée dispose que : " L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits () ". Aux termes de l'article 57 de la même loi, dans sa version applicable au litige : " Hors les cas où les personnes détenues accèdent à l'établissement sans être restées sous la surveillance constante de l'administration pénitentiaire ou des forces de police ou de gendarmerie, les fouilles intégrales des personnes détenues doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que leur comportement fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. Elles peuvent être réalisées de façon systématique lorsque les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire l'imposent. Dans ce cas, le chef d'établissement doit prendre une décision pour une durée maximale de trois mois renouvelables après un nouvel examen de la situation de la personne détenue. / Lorsqu'il existe des raisons sérieuses de soupçonner l'introduction au sein de l'établissement pénitentiaire d'objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes ou des biens, le chef d'établissement peut également ordonner des fouilles de personnes détenues dans des lieux et pour une période de temps déterminés, indépendamment de leur personnalité. Ces fouilles doivent être strictement nécessaires et proportionnées. Elles sont spécialement motivées et font l'objet d'un rapport circonstancié transmis au procureur de la République territorialement compétent et à la direction de l'administration pénitentiaire. / Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. / () ". Aux termes de l'article R. 57-7-79 alors en vigueur du code de procédure pénale : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef d'établissement pour prévenir les risques mentionnés au premier alinéa de l'article 57 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. () ". Aux termes de l'article R. 57-7-80 alors en vigueur du même code : " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement ".

3. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.

4. Il résulte de l'instruction que M. D, qui a été incarcéré à la maison centrale de Saint-Maur le 18 mars 2015, a été condamné à vingt-deux ans de réclusion criminelle assortie d'une période de sureté de dix ans, pour complicité d'assassinat et complicité de tentative d'assassinat le 22 mars 2019. L'intéressé a fait l'objet d'une fouille à la suite d'une unité de vie familiale. Il résulte également de l'instruction que le 14 juin 2021, les agents pénitentiaires de la maison centrale de Saint-Maur ont saisi un colis dans lequel était dissimulé un téléphone portable. Le 15 décembre 2021, l'établissement a reçu un signalement anonyme selon lequel M. D possédait deux téléphones portables en détention, l'un pour envoyer des messages, l'autre pour faire des " live " sur l'application Tiktok. Par suite, le requérant a été sanctionné le 29 décembre 2021 pour avoir été retrouvé en possession d'un téléphone portable, d'un adaptateur et d'une carte SIM dissimulés dans un tapis de gymnastique. Enfin, il a fait l'objet d'une sanction le 31 mars 2022 pour avoir démonté le boitier du brouilleur téléphonique de l'établissement et obstrué la caméra d'une coursive. Ainsi, contrairement à ce que soutient le requérant, il a de manière réitérée tenté d'introduire de manière dissimulée en détention des objets interdits dont des téléphones qui ne sont pas toujours détectables. En outre, la décision attaquée a été prise à l'issue d'une unité de vie familiale hors présence du personnel de surveillance ; Par suite, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce et, en particulier, des antécédents, du comportement en détention et de la dangerosité de l'intéressé, le recours à la fouille intégrale pratiquée lors de son retour d'une unité de vie familiale à la maison centrale de Saint-Maur, n'apparait ni injustifiée, ni disproportionnée par rapport aux buts de protection de la sécurité des personnes et de l'ordre public en vue desquels elles ont été effectuées. Par ailleurs, il ne résulte pas de l'instruction que les agents de l'administration pénitentiaire auraient procédé aux fouilles litigieuses dans des conditions qui, par elles-mêmes, seraient attentatoires à la dignité humaine ou contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Ainsi, en soumettant le requérant à une fouille en litige, l'administration pénitentiaire n'a pas commis de faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

5. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. D doit être rejetée, y compris les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1 : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A D, à l'Aarpi Thémis et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juillet 2024.

La magistrate désignée,

H. CLa greffière,

M. B

La République mande et ordonne

au garde des Sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour la greffière en chef,

La greffière,

M. B00bb