Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2300904
mardi 18 juillet 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2300904 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 1ère chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces enregistrées le 26 mai 2023, le 7 juin et le 19 juin 2023, Mme A C, représentée par Me Toulouse, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 7 avril 2023 par lequel la préfète de la Haute-Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre à la préfète de la Haute-Vienne de lui délivrer un titre de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la date du jugement à intervenir sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, subsidiairement, de procéder au réexamen de sa situation dans le délai d'un mois à compter de la date du jugement à intervenir sur le fondement de l'article L. 911-2 du code de justice administrative ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve pour son conseil de renoncer au bénéfice de la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.
Elle soutient que :
En ce qui concerne le refus de délivrance d'un titre de séjour :
- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure, l'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii) n'ayant pas été rendu conformément aux dispositions règlementaires applicables ;
- la décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;
- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation dans l'application des dispositions des articles L. 425-9 et L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences qu'elle entraîne sur la situation de son fils, en violation des stipulations des articles 3.1, 23.1, 23.2 et 28.1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- la décision attaquée méconnaît son droit à mener une vie privée et familiale normale, en violation des stipulations de l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de destination :
- l'illégalité de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour entraîne, par la voie de l'exception d'illégalité, l'illégalité subséquente de l'obligation de quitter le territoire français et de la décision fixant le pays de destination.
En ce qui concerne la fixation du pays de renvoi :
- l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français entraîne, par la voie de l'exception d'illégalité, l'illégalité subséquente de la décision fixant le pays de destination.
Par un mémoire en défense enregistré le 19 juin 2023, la préfète de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.
Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.
Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 2 mai 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale des droits de l'enfant ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Martha
- et les observations de Me Toulouse, représentant Mme C.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C, ressortissante arménienne, est entrée sur le territoire français le 29 août 2022 sous couvert d'un visa de court séjour de quatre-vingt-dix jours valable du 16 août 2022 au 15 septembre 2022. Sa demande d'asile a été rejetée par l'office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) le 30 novembre 2022, décision notifiée le 2 janvier 2023 à l'intéressée. Elle a sollicité, le 7 octobre 2022, son admission au séjour en tant qu'accompagnante de son enfant malade, le jeune B, né le 10 juin 2016 à Erevan. Par un arrêté du 7 avril 2023, dont l'intéressée demande l'annulation, la préfète de la Haute-Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, que dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.
3. Il ressort des pièces du dossier que le fils de Mme C, le jeune B, âgé de 6 ans à la date de la décision contestée, souffre d'une myopathie de Duchenne qui est une maladie génétique provoquant une dégénérescence progressive de l'ensemble des muscles de l'organisme et qui nécessite une prise en charge symptomatique à vie associant plusieurs disciplines médicales différentes. Il ressort à cet égard de l'attestation du docteur D, chef de service de pédiatrie médicale au CHU de Limoges, du 3 mai 2023, que la pathologie dont souffre le jeune B nécessite un traitement médicamenteux pris quotidiennement, notamment des corticoïdes, associé à une kinésithérapie régulière, selon un rythme de 3 fois par semaine et à un suivi pluridisciplinaire annuel ou bisannuel. Ce même médecin dans un compte rendu du 16 janvier 2023 faisait état de la " nécessité absolue " d'une orientation vers un service de soins à domicile pour une prise en charge rééducative pluridisciplinaire globale, orientation qui a été décidée par la maison départementale des personnes handicapées en avril 2023 pour une durée de 3 ans. Son retour en Arménie aurait pour effet d'interrompre la prise en charge mise en place et de précipiter la dégradation de son état de santé. Dans ces conditions, Mme C est fondée à soutenir que la préfète de la Haute- Vienne a méconnu l'intérêt supérieur de son enfant tel qu'il est garanti par l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant en refusant de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, qu'il y a lieu d'annuler la décision du 7 avril 2023 par laquelle la préfète de la Haute-Vienne a refusé de délivrer à Mme C un titre de séjour. Par voie de conséquence, la décision l'obligeant à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et celle fixant le pays de destination doivent être annulées.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
5. Eu égard au motif d'annulation retenu, et sauf changement dans les circonstances de fait et de droit, il y a lieu d'enjoindre à la préfète de la Haute-Vienne de délivrer à Mme C un titre de séjour en tant qu'accompagnant d'enfant malade dans un délai de trois mois à compter de la notification du jugement à intervenir.
Sur les frais de l'instance :
6. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État, qui est la partie perdante dans la présente instance, la somme de 1 200 euros à verser au conseil de Mme C, Me Toulouse, en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve pour ce conseil de renoncer au bénéfice de la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.
D E C I D E :
Article 1er: L'arrêté 7 avril 2023 par laquelle la préfète de la Haute-Vienne a refusé de délivrer un titre de séjour à Mme C, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination est annulé.
Article 2:Sous réserve d'un changement dans les circonstances de fait et de droit, il est enjoint à la préfète de la Haute-Vienne de délivrer un titre de séjour à Mme C dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3:L'Etat versera à Me Toulouse, conseil de Mme C, la somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve pour ce dernier de renoncer au bénéfice de la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.
Article 4:Le présent jugement sera notifié à Mme A C et à la préfète de la Haute-Vienne.
Délibéré après l'audience du 4 juillet 2023 où siégeaient :
- M. Artus, président,
- M. Martha, premier conseiller,
- M. Boschet, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2023.
Le rapporteur,
F. MARTHA
Le président,
D. ARTUS
Le greffier,
G. JOURDAN-VIALLARD
La République mande et ordonne
à la préfète de la Haute-Vienne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
Pour le Greffier en Chef
Le Greffier
G. JOURDAN-VIALLARD
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