Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2301995

mardi 6 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2301995
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 17 novembre 2023, M. C D, représenté par Me Marty, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 octobre 2023 par lequel le préfet de la Haute-Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne de lui délivrer un certificat de résidence ou de réexaminer sa situation, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à son conseil sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :

- pour refuser de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié ", le préfet de la Haute-Vienne s'est cru lié par l'absence de visa de long séjour, sans exercer son pouvoir d'appréciation ;

- le préfet de la Haute-Vienne a commis une erreur de droit dès lors que, alors qu'il était saisi d'une demande de titre de séjour sur ce fondement, il ne s'est pas prononcé sur l'opportunité de la délivrance d'un certificat de résidence dans le cadre de son pouvoir discrétionnaire de régularisation ;

- cette décision méconnaît le 5) de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- cette décision méconnaît le 1. de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- cette décision est entachée d'un défaut de base légale en raison de l'illégalité du refus de titre de séjour sur lequel elle se fonde ;

- cette décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le 1. de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense enregistré le 7 décembre 2023, le préfet de la Haute-Vienne conclut, d'une part, au non-lieu à statuer sur les conclusions dirigées contre son arrêté du 16 octobre 2023 qui a été retiré par un nouvel arrêté du 5 décembre 2023 portant également refus de délivrance d'un titre de séjour, obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de renvoi, d'autre part, au rejet du surplus des conclusions de la requête.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Boschet a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Ressortissant algérien né le 22 novembre 1990, M. D est entré sur le territoire français en 2017, muni d'un visa de court séjour, accompagné de son épouse et de leur fils A. Par des arrêtés du 6 mai 2019, le préfet de la Haute-Vienne a refusé de délivrer un titre de séjour à M. D et à son épouse, et leur a fait obligation de quitter le territoire français. Le 3 janvier 2023, M. D a demandé un certificat de résidence. Par un arrêté du 16 octobre 2023, le préfet de la Haute-Vienne a à nouveau refusé de faire droit à cette demande, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. M. D demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'étendue du litige :

2. Lorsqu'une décision administrative faisant l'objet d'un recours contentieux est retirée en cours d'instance pour être remplacée par une décision ayant la même portée, le recours doit être regardé comme tendant également à l'annulation de la nouvelle décision. Lorsque le retrait a acquis un caractère définitif, il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions dirigées contre la décision initiale, qui ont perdu leur objet. Le juge doit, en revanche, statuer sur les conclusions dirigées contre la nouvelle décision.

3. Il ressort des pièces du dossier que, par un arrêté du 5 décembre 2023, le préfet de la Haute-Vienne a retiré son précédent arrêté du 16 octobre 2023 et a à nouveau refusé de délivrer un titre de séjour à M. D, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. Eu égard à ce qui a été indiqué au point précédent, il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions dirigées contre l'arrêté initial du 16 octobre 2023, lesquelles doivent être regardées comme dirigées contre l'arrêté ayant la même portée du 5 décembre 2023.

Sur la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :

4. En premier lieu, aux termes de l'article 7 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " () / b) Les ressortissants algériens désireux d'exercer une activité professionnelle salariée reçoivent après le contrôle médical d'usage et sur présentation d'un contrat de travail visé par les services du ministre chargé de l'emploi [ministre chargé des travailleurs immigrés] , un certificat de résidence valable un an pour toutes professions et toutes régions, renouvelable et portant la mention " salarié " ". Selon l'article 9 de cet accord : " Pour être admis à entrer et séjourner plus de trois mois sur le territoire français au titre des articles 4, 5, 7, 7 bis al. 4 (lettre c et d) et du titre III du protocole, les ressortissants algériens doivent présenter un passeport en cours de validité muni d'un visa de long séjour délivré par les autorités françaises ".

5. Il est constant que M. D n'a pas présenté à l'appui de sa demande de titre de séjour un visa de long séjour. Le préfet de la Haute-Vienne était donc légalement fondé à refuser, pour ce motif, la délivrance à l'intéressé d'un titre de séjour portant la mention " salarié ". Il ressort des pièces du dossier que le préfet a procédé à l'examen particulier de la situation personnelle de l'intéressé, sans s'estimer lié par l'absence de visa de long séjour, avant de refuser de lui attribuer un titre de séjour. Par suite, le moyen tiré de ce que le refus de séjour serait entaché d'une erreur de droit au motif que le préfet se serait cru lié par l'absence de visa de long séjour doit être écarté.

6. En deuxième lieu, eu égard aux motifs de l'arrêté du 5 décembre 2023, selon lesquels M. D " n'évoque aucune considération humanitaire ou motif exceptionnel qui pourrait permettre son admission exceptionnelle au séjour ou l'utilisation du pouvoir discrétionnaire préfectoral afin de l'admettre au séjour ", le moyen tiré de ce que le préfet de la Haute-Vienne a commis une erreur de droit au motif qu'il n'aurait pas examiné l'opportunité de délivrer un titre de séjour dans le cadre de son pouvoir discrétionnaire de régularisation doit être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : () / 5) au ressortissant algérien, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus ". Selon l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. Il ressort des pièces du dossier que M. D a fait l'objet, le 6 mai 2019, d'une mesure d'éloignement qu'il n'a pas exécutée, et qu'il se maintient en situation irrégulière sur le territoire français depuis plusieurs années. S'il se prévaut de la présence à ses côtés de son épouse, il ressort toutefois des pièces du dossier qu'elle dispose également de la nationalité algérienne et que, depuis la mesure d'éloignement prononcée à son encontre en mai 2019, elle se maintient aussi en situation irrégulière. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que les trois fils du couple, qui ont la nationalité algérienne, ne pourraient pas débuter ou poursuivre en Algérie leur scolarité, laquelle est récente en France. Par ailleurs, comme l'avaient d'ailleurs relevé le tribunal dans un jugement du 17 octobre 2019 et la cour administrative d'appel de Bordeaux dans un arrêt du 13 janvier 2022 concernant le recours formé par M. D à l'encontre de l'arrêté du 6 mai 2019, il ne ressort pas des pièces du dossier, notamment des documents médicaux produits qui sont les mêmes que ceux qui déjà avaient été communiqués au soutien de ses précédents recours, que le deuxième fils du requérant, le jeune B, qui est suivi pour un asthme sévère, ne pourrait pas bénéficier effectivement d'un traitement adapté en Algérie. De plus, si M. D a produit dans le cadre de sa demande de titre de séjour une attestation du 5 novembre 2022 de la SARL SECEM indiquant qu'il a été employé en contrat à durée indéterminée en qualité de cuisinier à compter du 1er juin 2021, il ne produit pas de bulletins de paie relatifs à l'exercice effectif de cette activité, laquelle aurait en tout état de cause été réalisée sans autorisation de travail. Dans ces conditions, en refusant de lui délivrer un titre de séjour, le préfet de la Haute-Vienne n'a pas porté d'atteinte disproportionnée au droit de M. D au respect de sa vie privée et familiale. Il s'ensuit que les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations du 5) de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 et de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés. Pour les mêmes motifs, le préfet de la Haute-Vienne n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation de la situation personnelle du requérant.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces dernières stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

10. Pour les mêmes raisons que celles exposées au point 8 de ce jugement, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations du 1. de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

11. Compte tenu de ce qui a été indiqué précédemment, les moyens tirés, d'une part, de ce que la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'un défaut de base légale en raison de l'illégalité du refus de séjour, d'autre part, de ce que cette mesure d'éloignement méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le 1. de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de la situation de M. D, doivent être écartés.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de l'arrêté du 5 décembre 2023 du préfet de la Haute-Vienne et, par voie de conséquence, les autres conclusions présentées par M. D doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions de M. D tendant à l'annulation de l'arrêté du 16 octobre 2023 du préfet de la Haute-Vienne.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C D et au préfet de la Haute-Vienne.

Délibéré après l'audience du 16 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Artus, président,

M. Crosnier, premier conseiller,

M. Boschet, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 février 2024.

Le rapporteur,

J. BOSCHET

Le président,

D. ARTUS La greffière,

G. JOURDAN-VIALLARD

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour Le Greffier en Chef

La Greffière,

G. JOURDAN-VIALLARD

mf