Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2302189

jeudi 22 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2302189
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, des pièces et un mémoire, enregistrés le 19 décembre 2023 et le 15 janvier 2024, M. A B, représenté par Me Zoungrana, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 30 novembre 2023 par lequel le préfet de la Corrèze a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et d'annuler, par voie de conséquence, l'arrêté d'assignation à résidence pris le même jour à son encontre ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Corrèze, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour mention " salarié " dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, et à titre subsidiaire, de réexaminer le dossier dans le même délai ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

- le préfet a commis une erreur de droit et méconnu les stipulations de l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ainsi que l'article R. 5221-17 du code du travail en refusant le titre de séjour sollicité au motif qu'un contrat de travail visé par les autorités compétentes n'était pas produit alors qu'il est lui-même l'autorité compétente pour viser ledit contrat ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle et professionnelle ;

- elle n'est pas suffisamment motivée.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale en tant qu'elle se fonde sur la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour qui est elle-même illégale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative ;

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Gaullier-Chatagner a été entendu au cours de l'audience publique à laquelle aucune des parties n'était présente ou représentée.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant tunisien né en 1982, déclare être entré sur le territoire français en 2016. Il a sollicité la délivrance d'une première carte de séjour mention " salarié ". Par un arrêté du 30 novembre 2023, le préfet de la Corrèze a rejeté sa demande de titre de séjour et a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Dans le dernier état de ses écritures, M. B sollicite l'annulation de la décision rejetant sa demande de titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire ainsi que de l'arrêté d'assignation à résidence pris le même jour à son encontre.

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : 1° restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

3. La décision attaquée vise les textes dont elle fait application et notamment l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988, la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle comporte des éléments circonstanciés sur la situation professionnelle de M. B, notamment sur les conditions d'exercice de son activité salariée ainsi que sur sa situation personnelle, en précisant qu'il est célibataire et sans charge de famille en France. Il suit de là que l'arrêté comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, notamment en ce qui concerne l'appréciation portée sur sa situation professionnelle. Eu égard aux éléments qu'elle comporte, la décision n'est pas entachée d'un défaut de motivation.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 en matière de séjour et de travail : " Les ressortissants tunisiens désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent accord, reçoivent, après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention " salarié " ". Aux termes du premier alinéa de l'article 11 du même accord : " Les dispositions du présent Accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux États sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'Accord ". Aux termes de l'article L. 412-1 code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article

L. 411-1. ". Dans le silence sur ce point de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 et des protocoles qui y sont annexés, l'article L. 412-1 est applicable aux ressortissants tunisiens.

5. Aucune stipulation de l'accord franco-tunisien ni aucune disposition législative ou réglementaire n'impose au préfet, saisi par un étranger déjà présent sur le territoire national et qui ne dispose pas d'un visa de long séjour, d'examiner la demande d'autorisation de travail ou de la faire instruire par les services compétents, préalablement à ce qu'il soit statué sur la délivrance de titre de séjour. Dès lors que M. B ne présentait pas de visa long séjour, le préfet de la Corrèze a pu légalement refuser l'admission au séjour de l'intéressé au motif que ce dernier ne produit pas de visa long séjour. Le moyen tiré de ce qu'il aurait dû instruire sa demande doit dès lors être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ".

7. Portant sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaire prévues par les dispositions auxquelles il renvoie, l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'institue pas une catégorie de titres de séjour distincte mais est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée. Dès lors que l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant tunisien souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 à l'appui d'une demande d'admission au séjour sur le territoire national, s'agissant d'un point déjà traité par l'accord franco-tunisien, au sens de l'article 11 de cet accord. Toutefois, si l'accord franco-tunisien ne prévoit pas, pour sa part, de semblables modalités d'admission exceptionnelle au séjour, ses stipulations n'interdisent pas au préfet de délivrer un titre de séjour à un ressortissant tunisien qui ne remplit pas l'ensemble des conditions auxquelles est subordonnée sa délivrance de plein droit. Il appartient au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation.

8. En l'espèce, M. B soutient qu'il réside de manière continue en France depuis huit années, qu'il dispose d'une expérience professionnelle d'au moins vingt mois et d'une promesse d'embauche dans un nouveau restaurant et qu'il ne représente aucune menace pour l'ordre public. Toutefois, s'il ressort de la décision attaquée et des pièces du dossier que M. B a exercé une activité pendant plusieurs années en 2019 (au cours des mois de septembre et octobre), 2020 (au cours des mois de janvier à septembre), 2021 et 2022, et en dernier lieu une activité de cuisinier à temps complet au sein de la société Brive Food depuis le mois de mars 2023, il n'apporte aucune justification de qualification ou de diplôme spécifique en lien avec cette activité et ne caractérise pas l'existence de circonstances humanitaires ou de motifs exceptionnels justifiant la délivrance d'une carte de séjour portant la mention " salarié ". Par ailleurs, M. B est, selon ses déclarations, célibataire et sans charge de famille et il ne justifie d'aucune attache d'une particulière intensité en France. Dans ces conditions, le préfet de la Corrèze n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en ne procédant pas à la régularisation de la situation de M. B dans le cadre de son pouvoir discrétionnaire d'appréciation. Le moyen doit par suite être écarté.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

9. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à solliciter l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français en raison de l'illégalité de la décision portant refus de séjour. Par suite, le moyen doit être écarté.

Sur la décision portant assignation à résidence :

10. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est, en tout état de cause, pas fondé à solliciter l'annulation de la décision portant assignation à résidence en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées, et par voie de conséquence ses conclusions à fin d'injonction, ainsi que celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er: La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Corrèze.

Délibéré après l'audience du 1er février 2024 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- Mme Siquier, première conseillère,

- Mme Gaullier-Chatagner, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 février 2024.

La rapporteure,

N. GAULLIER-CHATAGNER

Le président,

N. NORMAND

La greffière,

M. DELAGE

La République mande et ordonne

au préfet de la Corrèze en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour Le greffier en chef,

La Greffière,

M. DELAGE

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