Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400190

jeudi 8 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2400190
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 4 février 2024, M. B A C, représenté par Me Dumont, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler la décision du 2 février 2024 par laquelle le préfet de la Haute-Vienne a renouvelé son assignation à résidence sur le territoire de la commune de Limoges pour une durée de quarante-cinq jours à compter du 3 février 2024 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros en application des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est illégale en raison de l'illégalité de l'arrêté du 20 décembre 2023 portant retrait de titre de séjour, refus de séjour, obligation de quitter le territoire, interdiction de retour sur le territoire français et fixation du pays de renvoi compte tenu, d'une part, de ce qu'il ne représente pas une menace à l'ordre public et, d'autre part, de l'ancienneté et de l'intensité des liens familiaux et affectifs qu'il entretient avec la France ;

- elle est entachée d'un vice de procédure pour non-respect du principe du contradictoire ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation et porte atteinte à sa liberté d'aller et venir ainsi qu'à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 février 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A C ne sont pas fondés.

M. A C a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 5 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Fabien Martha, premier conseiller, pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1, R. 776-15 et R. 777-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. E a été entendu à l'audience publique à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, ressortissant tunisien né en 1995, est entré en France le 15 janvier 2021. A la suite de son mariage le 14 mai 2022 avec une ressortissante française, il a obtenu un titre de séjour valable du 1er avril 2023 au 31 mars 2024. Le 4 octobre 2023, il a été condamné à quatre mois d'emprisonnement pour des faits de violences intrafamiliales commises sur son épouse. Par deux arrêtés du 20 décembre 2023, le préfet de la Haute-Vienne, d'une part, lui a retiré son titre de séjour, l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, l'a interdit de retour pour une durée d'un an et a fixé le pays de renvoi, d'autre part l'a assigné à résidence sur le territoire de la commune de Limoges pour une durée de quarante-cinq jours. Par un jugement du 27 décembre 2023 dont M. A C a interjeté appel, le magistrat délégué par le président du tribunal administratif de Limoges a renvoyé à une formation collégiale de ce tribunal les conclusions présentées par l'intéressé à fin d'annulation de la décision lui retirant son titre de séjour et a confirmé la légalité des autres décisions susmentionnées. Par un arrêté du 2 février 2024, dont M. A C demande l'annulation dans le cadre de la présente instance, le préfet de la Haute-Vienne a renouvelé son assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes du second alinéa de l'article 61 du décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 pris pour l'application de ces dispositions : " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. M. A C a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 5 février 2024 sur laquelle il n'a pas été statué à la date du présent jugement. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête, d'admettre à titre provisoire M. A C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu et de première part, aux termes de l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle peut, par une décision motivée, être retirée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public ".

5. Si M. A C soutient à l'encontre du retrait du titre de séjour que sa présence en France ne constitue pas une menace à l'ordre public, il ressort toutefois des pièces du dossier que celui-ci a été condamné le 4 octobre 2023 par le tribunal judiciaire de Limoges à une peine de quatre mois d'emprisonnement et incarcéré à cette même date pour des faits de rébellion et de violence suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin, ou partenaire lié à la victime par un pacte de solidarité. Depuis cette condamnation, M. A C a interdiction pendant deux ans non seulement d'entrer en relation avec son épouse mais également de paraître sur les lieux de son domicile. Cette dernière a déclaré lors de son audition dans le cadre de son dépôt de plainte le 2 octobre 2023 avoir été victime de violences sexuelles, verbales et psychologiques de la part du requérant. Par suite, eu égard à la gravité des faits dont il s'agit et nonobstant la circonstance que l'épouse du requérant souhaiterait que son titre de séjour lui soit renouvelé, qu'il bénéficie d'une promesse d'embauche pour un contrat de travail à durée déterminée et qu'il aurait entrepris une thérapie, le préfet n'a pas commis d'erreur d'appréciation en estimant qu'il présentait une menace à l'ordre public.

6. De seconde part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. M. A C soutient qu'il vit en couple depuis cinq ans avec son épouse française avec laquelle il réside sur le territoire national depuis 2021 après avoir séjourné en Tunisie et qu'il a tissé des liens forts et intenses avec la France. Toutefois, comme exposé au point 5 du présent jugement, le requérant a été condamné à quatre mois d'emprisonnement pour des faits de violence sur son épouse avec interdiction d'entrer en contact avec elle depuis cette condamnation. Cette dernière, lors de la remise du passeport de son époux aux services de police le 4 octobre 2023, a d'ailleurs indiqué vouloir divorcer, avoir peur de son mari dont le comportement aurait changé depuis l'obtention de son titre de séjour et craindre pour sa vie si celui-ci venait à sortir de prison. Si M. A C produit une attestation de son épouse dans laquelle celle-ci indique désormais avoir demandé la levée de l'interdiction faite à l'intéressé d'entrer en contact avec elle, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette interdiction ne serait plus effective au jour de la décision attaquée. En outre, le requérant, qui est arrivé récemment en France et n'a pas d'enfant à charge, n'atteste pas de liens privés ou familiaux intenses sur le territoire français, alors par ailleurs qu'il dispose nécessairement d'attaches dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à l'âge de 26 ans. Dans ces conditions, le préfet de la Haute-Vienne n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré, par voie d'exception, de l'illégalité des décisions portant refus de titre de séjour, obligation de quitter le territoire français sans délai, interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an et fixation du pays de renvoi contenues dans l'arrêté du 20 décembre 2023 doit être écarté.

9. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 732-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions d'assignation à résidence, y compris de renouvellement, sont motivées ".

10. L'arrêté attaqué vise les dispositions dont il fait application, en particulier les articles L. 731-1 et L. 732-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le préfet de la Haute-Vienne rappelle l'arrêté du 20 décembre 2023 portant obligation de quitter le territoire français sans délai, mentionne que l'intéressé présente des garanties propres à prévenir le risque qu'il se soustraie à cette obligation, eu égard notamment à la circonstance qu'il détient un passeport, que l'exécution de la mesure d'éloignement demeure une perspective raisonnable et que M. A C ne peut quitter immédiatement la France compte tenu de ce que la place d'avion sollicitée auprès des services de la police aux frontières n'a pas encore été délivrée. La décision en litige comporte ainsi l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de son défaut de motivation manque en fait et doit être écarté.

11. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ". Aux termes de l'article L. 122-1 du même code : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix. ". Aux termes de l'article L. 121-2 du même code : " Les dispositions de l'article L. 121-1 ne sont pas applicables : () / 3° Aux décisions pour lesquelles des dispositions législatives ont instauré une procédure contradictoire particulière ".

12. D'une part, il résulte des dispositions du livre VI du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le législateur a entendu déterminer l'ensemble des règles de procédure auxquelles sont soumises l'intervention et l'exécution des décisions par lesquelles l'administration signifie à l'étranger l'obligation dans laquelle il se trouve de quitter le territoire français et les décisions accessoires qui l'accompagnent. Dès lors, les dispositions générales de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration, qui fixent les règles générales de procédure applicables aux décisions devant être motivées en vertu de l'article L. 211-2 du même code et prévoient notamment la mise en œuvre d'une procédure contradictoire préalable à leur édiction, ne peuvent être utilement invoquées par M. A C à l'encontre de la décision contestée. Il s'ensuit que le moyen tiré du non-respect de la procédure contradictoire ne peut qu'être écarté.

13. D'autre part, le droit d'être entendu, qui fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union européenne, implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant assignation à résidence, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

14. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier, notamment des termes du jugement précité du 27 décembre 2023, que M. A C a été mis à même de présenter ses observations de manière utile et effective à l'occasion de la notification de l'arrêté d'assignation à résidence pris à son encontre le 20 décembre 2023. Si ce dernier soutient que son droit d'être entendu a été méconnu, alors pourtant que l'administration n'avait pas, dans ces conditions, l'obligation de le mettre à même de présenter des observations spécifiques à la mesure de renouvellement de son assignation à résidence, il ne précise pas en quoi il disposait d'informations pertinentes tenant à sa situation personnelle ou professionnelle qu'il a été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit renouvelée la mesure d'assignation qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à l'arrêté attaqué. Par conséquent, le moyen tiré de ce que la décision attaquée méconnaîtrait le principe général du droit d'être entendu, qui est au nombre des principes fondamentaux du droit de l'Union européenne, doit être écarté.

15. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé () ". L'article L. 733-1 du même code prévoit que : " L'étranger assigné à résidence en application du présent titre se présente périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie ". Enfin, aux termes de l'article R. 733-1 du même code : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger en application des articles L. 731-1, L. 731-3, L. 731-4 ou L. 731-5 définit les modalités d'application de la mesure :/ 1° Elle détermine le périmètre dans lequel il est autorisé à circuler muni des documents justifiant de son identité et de sa situation administrative et au sein duquel est fixée sa résidence ; / 2° Elle lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés ; / 3° Elle peut lui désigner une plage horaire pendant laquelle il doit demeurer dans les locaux où il réside ".

16. D'une part, contrairement à ce que soutient le requérant, il n'incombe pas à l'autorité administrative d'expliciter, dans l'arrêté décidant d'une assignation à résidence adoptée en application de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les circonstances qui constituent le caractère raisonnable de la perspective d'éloignement d'un étranger faisant l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai ou dont le délai de départ volontaire a expiré. Il appartient, en revanche, à l'étranger qui conteste ce point d'apporter des éléments de nature à caractériser l'absence de caractère raisonnable de cette perspective ou la preuve qu'il peut quitter immédiatement le territoire français, ce que M. A C s'abstient de faire. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que le préfet aurait commis une erreur d'appréciation compte tenu de l'absence de perspective raisonnable de mise à exécution de la mesure d'éloignement doit être écarté.

17. D'autre part, si les décisions d'assignation à résidence prévues par les dispositions précitées de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne sont pas assimilables à des mesures privatives de liberté, elles doivent être, dans leur principe comme dans leurs modalités, adaptées, nécessaires et proportionnées aux finalités qu'elles poursuivent.

18. En renouvelant l'assignation à résidence de M. A C sur le territoire de la commune de Limoges et en l'obligeant à se présenter chaque jour de la semaine au commissariat de police de Limoges sauf les samedis et dimanches afin de s'assurer qu'il respecte la mesure d'assignation à résidence, alors par ailleurs que l'intéressé réside à Limoges et n'invoque aucune difficulté particulière pour se rendre au commissariat de cette même commune, le préfet de la Haute-Vienne n'a pas retenu des modalités d'assignation à résidence excessives au regard de sa liberté d'aller et venir.

19. Enfin, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 7, le moyen tiré par le requérant de ce que le préfet de la Haute-Vienne aurait méconnu son droit au respect de sa vie privée et familiale ne peut qu'être écarté.

20. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par M. A C à l'encontre de l'arrêté du préfet de la Haute-Vienne du 2 février 2024, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991, doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er: M. A C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2: Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3: Le présent jugement sera notifié à M. B A C et au préfet de la Haute-Vienne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 février 2024 à 14h00.

Le magistrat désigné,

F. ELa greffière,

G. JOURDAN-VIALLARD

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour Le greffier en chef,

La Greffière

M. D

No 2400190

if