Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400206

mardi 30 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2400206
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantSELARL PHELIP ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 07 février 2024 et un mémoire enregistré le 27 février 2024, M. C D, représenté par Me Dancie, demande au tribunal, sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de désigner un expert chargé de constater les désordres, identifier les causes et rechercher les solutions à mettre en œuvre pour remédier au ruissellement des eaux le long de sa maison depuis les travaux de la route départementale n°941 qui borde sa propriété à Saint-Léonard-de-Noblat.

Il soutient que :

- depuis des travaux entrepris par le département sur la route départementale n°941, dont le profil est en pente, et qui borde sa propriété sans fossé séparatif, les eaux se déversent directement le long de sa maison et s'infiltrent dans le mur et la cave lors des épisodes de pluie ; par courriel du 04 avril 2023, il a demandé au département de Haute-Vienne de réaliser des travaux pour mettre fin aux désordres causés sur son habitation par le ruissellement des eaux, puis de nouveau, par lettre recommandée avec accusé de réception (LRAR) du 30 octobre 2023 ; par courrier du 21 décembre 2023, le président du département de la Haute-Vienne a refusé d'intervenir considérant que les propriétés riveraines situées en contrebas du domaine public routier sont tenues de recevoir les eaux de ruissellement qui en sont issues et que leur entretien est à la charge du bénéficiaire ; néanmoins, le requérant indique qu'aux termes de l'article 640 du code civil, la servitude d'écoulement est censée être naturelle " sans que la main de l'homme y ait contribuée " et que le propriétaire supérieur ne peut rien faire qui aggrave la servitude ; or, la maison ne subissait pas de désordre d'humidité avant les travaux ;

- la mesure sollicitée est utile dès lors qu'elle peut se rattacher au litige principal, né ou à naître, relevant lui-même de la compétence de la juridiction administrative ;

- les dépenses relatives à la construction, l'aménagement et à l'entretien des routes départementales sont à la charge du département ;

- le maître de l'ouvrage est responsable, même en l'absence de faute, des dommages que les ouvrages publics dont il a la garde peuvent causer aux tiers en raison de leur existence ou de leur fonctionnement ;

- l'autorité administrative ne peut utilement ignorer la composition du domaine public routier et les obligations qui s'y rattachent, notamment en ce que les accotements et fossés constituent des accessoires de l'ouvrage public et que même en l'absence de faute, elle est responsable des dommages que des ouvrages publics dont elle a la garde peuvent causer aux tiers tant en raison de leur existence que de leur fonctionnement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 février 2024, le Département de la Haute-Vienne, représenté par Me Phelip, demande au juge des référés de rejeter la requête de M. D et de le condamner au paiement d'une indemnité de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'article R. 142-1 du code de la voierie prévoit que les profils en long et en travers des voies communales permettent l'écoulement des eaux pluviales, ce qui implique que les eaux soient évacuées sur les côtés et que les riverains doivent supporter la sujétion normale résultant de la situation de leur bien vis-à-vis de l'ouvrage ; la route n'a pas été modifiée dans son emprise ou altimétrie entre 2008 et 2022 et il appartient au requérant de démontrer que l'ouvrage départemental a aggravé la situation de sa propriété, et qu'à supposer cette aggravation établie, elle doive être significative et déterminante ;

- la route départementale n'a pas aggravé cette servitude naturelle car l'ouvrage n'a pas pour effet de concentrer les eaux vers la propriété du requérant mais de restituer celles destinées naturellement à s'y écouler ;

- des clichés de la route permettent de constater qu'en 2008, il existait un caniveau le long du mur de façade de la maison destiné à recueillir et à évacuer les eaux ruisselant vers l'habitation ; or, en 2010 et encore plus en 2022, ce caniveau a été envahi par la végétation, ce qui l'empêche manifestement de remplir son office et entraîne nécessairement des infiltrations d'eau en pied de mur ;

- quant aux projections d'eau qui résulteraient de la circulation des véhicules, elles ne peuvent résulter que du comportement fautif des usagers de la voie publique qui, en application de l'article R. 412-7 du code de la route ne doivent pas circuler sur les accotements et ne résultent donc pas du fonctionnement normal de l'ouvrage public ;

- en l'absence manifeste de toute responsabilité de la collectivité, la mesure d'instruction n'apparaît pas utile ;

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Normand, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.

Considérant ce qui suit :

Sur l'utilité de la mesure d'expertise

1. Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction. () " ; si le juge des référés n'est pas saisi du principal, l'utilité d'une mesure d'instruction ou d'expertise qu'il lui est demandé d'ordonner sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative doit être appréciée dans la perspective d'un litige principal, actuel ou éventuel, relevant lui-même de la compétence de la juridiction à laquelle ce juge appartient, et auquel cette mesure est susceptible de se rattacher.

2. La requête de M. D tendant à désigner un expert chargé de constater les désordres, identifier les causes et rechercher les solutions à mettre en œuvre pour remédier au ruissellement des eaux le long de sa maison n'est pas manifestement insusceptible de se rattacher à un litige relevant de la compétence du tribunal administratif. En conséquence, sa requête entre dans le champ d'application des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative.

3. Il ressort des pièces du dossier que des incertitudes subsistent quant à l'étendue, les causes et les conséquences des désordres invoqués par M. D. Il y a donc lieu de faire droit à la demande du requérant et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.

Sur les frais du litige

4. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

5. La présente procédure ne tend qu'au prononcé d'une mesure d'expertise. Il n'appartient pas au juge des référés de faire droit aux conclusions du département de la Haute-Vienne tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Cette demande doit être rejetée.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B A, demeurant 2, rue du 29 septembre 1918 à Brive-La-Gaillarde (19100) est désigné en qualité d'expert. Il aura pour mission de :

1°) se rendre sur les lieux, entendre les parties, prendre connaissance de tous documents utiles ; donner tous éléments et établir tous plans, croquis ou schémas, produire des photos, utiles à la compréhension des faits de la cause ;

2°) procéder à la constatation et au relevé précis et détaillé des désordres qui affectent la propriété de M. D en précisant leurs dates d'apparition ainsi que leur nature et importance ;

3°) donner un avis motivé sur l'origine, les causes et les conséquences de ces désordres, en précisant s'ils proviennent et/ou résultent de la présence et/ou du fonctionnement de la route départementale, et de fournir toutes indications permettant d'en apprécier l'imputabilité respective ;

4°) indiquer la nature et le coût des travaux nécessaires à la réparation des désordres ;

5°) fournir au juge tous autres éléments qu'il jugera utiles de nature à lui permettre d'apprécier les responsabilités encourues et l'étendue des préjudices.

Article 2 : L'expert ne pourra faire appel à un sapiteur sans avoir préalablement sollicité une autorisation auprès du tribunal.

Article 3 : Préalablement à toute opération, l'expert prêtera serment dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.

Article 4 : L'expertise aura lieu contradictoirement en présence du département de la Haute-Vienne.

Article 5 : L'expert remplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Pour l'accomplissement de cette mission, il se fera remettre, en application de l'article R. 621-7-1 du même code, tous documents utiles.

Conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative, l'expert avertira les parties par lettre recommandée, quatre jours au moins à l'avance, des jours et heures auxquels il sera procédé à l'expertise.

Les opérations de l'expertise devront être faites sans apprécier les droits respectifs des parties, la recevabilité ou le mérite de leurs prétentions, ces questions appartenant au fond du litige. Elles se dérouleront conformément aux dispositions des articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative.

Article 6 : Conformément aux dispositions du premier alinéa de l'article R. 621-9 du code de justice administrative, l'expert déposera son rapport au greffe sous forme électronique par le biais de la plateforme TransfertPro avant le 15 octobre 2024. Il déposera par la même occasion l'état de ses vacations, frais et débours.

Article 7 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.

Article 8 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D, au département de la Haute-Vienne et à M. B A, expert.

Fait à Limoges, le 30 avril 2024.

Le juge des référés,

N. NORMAND

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

La greffière en chef,

A. BLANCHON

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