Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400270
mercredi 20 mars 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2400270 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | JUGE UNIQUE D JOSSERAND-JAILLET |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 15 février 2024, et un mémoire complémentaire, enregistré le 11 mars 2024, M. C B, représenté par Me Akakpovie, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 6 décembre 2023 par lequel le préfet de Corrèze l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous réserve de sa renonciation, le cas échéant, à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.
Il soutient que :
- il justifie de sa minorité et, en cette qualité, l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile fait obstacle à son éloignement ; l'authenticité de ses documents d'état civil ne peut être remise en cause par les investigations de l'administration non plus que par le test osseux qu'il a subi ;
- la décision fixant le pays de destination est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire ;
- son parcours d'insertion professionnelle, à supposer même qu'il fût majeur, conduit nécessairement à fixer l'échéance de son départ au-delà de l'achèvement de sa formation ; en ne prenant pas cette circonstance en considération, le préfet a entaché la décision fixant le délai de départ d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle ;
Par un mémoire en défense, enregistré le 4 mars 2024, le préfet de la Corrèze conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.
M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision en date du 16 janvier 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code civil ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
Vu l'arrêté du vice-président du Conseil d'Etat en date du 10 mai 2022 par lequel M. Daniel Josserand-Jaillet, président honoraire du corps des magistrats des tribunaux administratifs et des cours administratives d'appel, a été inscrit sur la liste des magistrats honoraires prévue à l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative.
M. Daniel Josserand-Jaillet, président de tribunal administratif honoraire, a été désigné par le président du tribunal pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1 et R. 776-13-1 à R. 776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. D a été entendu au cours de l'audience publique à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. C B, ressortissant malien, se présentant alors mineur non accompagné en faisant valoir être né le 16 juin 2006 à Kembé, est, selon ses déclarations, entré irrégulièrement le 19 décembre 2022 en France où il a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance du département de la Corrèze à la suite d'une ordonnance de placement provisoire du 12 janvier 2023, puis d'un jugement d'assistance éducative du 16 janvier 2023 et d'une ordonnance d'ouverture d'une tutelle d'Etat en date du 27 avril 2023 du juge des tutelles du tribunal judiciaire de Tulle. Dans le cours d'une procédure pour des faits d'usage de faux, qui a mené notamment à la garde à vue de l'intéressé le 22 novembre 2023 et à sa convocation à une audience pénale pour le 5 mars 2024, le président du conseil départemental, par une décision du 30 novembre 2023, a mis fin à la prise en charge de M. B, en cours de formation en boulangerie, par l'aide sociale à l'enfance. Par un arrêté du 6 décembre 2023, au vu de ces circonstances, le préfet de la Corrèze l'a obligé à quitter le territoire dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. M. B demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire en litige :
2. Il ressort des pièces du dossier que, pour prendre à l'encontre de M. B les décisions en litige, le préfet de la Corrèze s'est fondé principalement, outre les résultats d'un examen osseux, sur le caractère frauduleux des documents d'état civil présentés par l'intéressé, et notamment des copies d'extrait d'acte de naissance établis sur la base d'un jugement supplétif, ensemble qu'il a présenté à l'appui de ses déclarations quant à sa minorité, pour en tirer que M. B ne justifiait pas de cette dernière.
3. Aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : 1° L'étranger mineur de dix-huit ans () ; ".
4. Aux termes de l'article L. 111-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ", lequel dispose que " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". En vertu de l'article 1er du décret du 24 décembre 2015 relatif aux modalités de vérification d'un acte de l'état civil étranger : " Lorsque, en cas de doute sur l'authenticité ou l'exactitude d'un acte de l'état civil étranger, l'autorité administrative saisie d'une demande d'établissement ou de délivrance d'un acte ou de titre procède ou fait procéder, en application de l'article 47 du code civil, aux vérifications utiles auprès de l'autorité étrangère compétente, le silence gardé pendant huit mois vaut décision de rejet ".
5. L'article 47 du code civil précité pose une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère dans les formes usitées dans ce pays. Il incombe à l'administration de renverser cette présomption en apportant la preuve du caractère irrégulier, falsifié ou non conforme à la réalité des actes en question. Il ne résulte en revanche pas de ces dispositions que l'administration française doit nécessairement et systématiquement solliciter les autorités d'un autre État afin d'établir qu'un acte d'état-civil présenté comme émanant de cet État est dépourvu d'authenticité, en particulier lorsque l'acte est, compte tenu de sa forme et des informations dont dispose l'administration française sur la forme habituelle du document en question, manifestement falsifié.
6. Il en découle que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.
7. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.
8. En premier lieu, s'il est fait mention dans l'arrêté en litige de " la réalisation d'un examen osseux concluant à (la) majorité " de M. B, sans que les conclusions de cet examen soient produites au dossier autrement que par leur évocation dans le courrier du 30 novembre 2023 par lequel le président du conseil départemental de la Corrèze a décidé l'arrêt de la prise en charge de l'intéressé par l'aide sociale à l'enfance, il ressort de la motivation dudit arrêté que le préfet n'a pas fondé sa décision sur cet examen mais, pour partie, sur la convocation judiciaire en qualité de majeur décidée par le juge judiciaire à l'issue des investigations judiciaires au cours desquelles il a été pratiqué. Dans ces conditions, M. B ne peut, en tout état de cause, utilement faire valoir les incertitudes inhérentes à ce type d'examen médical pour contester la légalité des mesures en litige.
9. En deuxième lieu, M. B ne conteste pas sérieusement les conclusions de l'analyse documentaire des actes d'état civil qu'il a présentés pour justifier de sa minorité en se bornant à faire valoir l'apposition de signatures et de timbres humides différents pour prétendre écarter la similitude de la calligraphie relevée sur le jugement supplétif et l'acte de naissance en cause qui ont conduit le service chargé de l'analyse à conclure qu'ils ont été rédigés par la même personne et, par suite, à leur caractère frauduleux.
10. Il résulte de ce qui précède que le préfet de la Corrèze, sans commettre d'erreur de droit ni entacher sa décision d'erreur dans son appréciation, en renversant ainsi la présomption d'authenticité des documents pour les écarter comme preuve de la minorité de l'intéressé, en l'absence de tout autre élément objectif à l'appui de cette dernière, a pu tirer de la circonstance que M. B a été convoqué par l'autorité judiciaire en qualité de majeur et nonobstant l'évaluation de l'âge et de l'isolement de l'intéressé effectuée le 5 janvier 2023, que, ne justifiant pas être mineur à la date de l'arrêté en litige à laquelle s'apprécie sa légalité, M. B ne pouvait bénéficier de la protection prévue par le 1° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, les conclusions de la requête tendant à l'annulation de l'obligation de quitter le territoire en litige doivent être rejetées.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
11. Il résulte de ce qui vient d'être dit que M. B ne peut exciper de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination.
En ce qui concerne la décision fixant le délai de départ volontaire :
12. Aux termes de l'article L. 612 1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. / L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. / Elle peut prolonger le délai accordé pour une durée appropriée s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. L'étranger est informé par écrit de cette prolongation. ".
13. Il ressort des pièces du dossier que M. B suit une formation, en apprentissage, de niveau " certificat d'aptitude professionnelle ", en boulangerie, qui se terminera le 30 août 2025. Cette seule circonstance, outre que M. B fasse valoir le sérieux, attesté, dans le suivi de ses études, n'est toutefois pas en elle-même de nature à révéler une erreur manifeste du préfet dans l'appréciation de la situation du requérant pour ne pas lui avoir octroyé un délai de départ volontaire supérieur aux trente jours prévus par les dispositions précitées. Dans ces conditions, M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision fixant le délai de départ volontaire.
14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête à fin d'annulation doivent être rejetées.
Sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font, en tout état de cause, obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance, verse une somme au conseil de M. B au titre des frais liés au litige.
D E C I D E :
Article 1er: La requête de M. B est rejetée.
Article 2: Le présent jugement sera notifié à M. C B, et au préfet de la Corrèze.
Copie pour information en sera adressée à Me Akakpovie.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 mars 2024.
Le magistrat désigné,
D. D
La greffière,
M. A
La République mande et ordonne
au préfet de la Corrèze en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
Pour Le Greffier en Chef
La greffière,
M. A
mf