Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400277

jeudi 22 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2400277
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées le 16 février 2024, M. B C, représenté par Me Charoing, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler les deux arrêtés du 14 février 2024 par lesquels le préfet de la Haute-Vienne, d'une part lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, d'autre part l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", à titre subsidiaire de réexaminer sa situation, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de renonciation au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- les arrêtés ont été signés par une autorité incompétente ;

- le préfet de la Haute-Vienne a méconnu son droit au respect de sa vie privée et familiale protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et il a commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle ;

- son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public ;

Par un mémoire en défense enregistré le 21 février 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête. Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative ;

Le président du tribunal administratif de Limoges a désigné M. Pierre-Marie Houssais, premier conseiller, pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1, R. 776-15 et R. 777-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique à laquelle le préfet de la Haute-Vienne n'était ni présent ni représenté :

- le rapport de M. Houssais, premier conseiller ;

- les observations de Me Charoing, avocate de M. C.

Après avoir prononcé la clôture de l'instruction à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant albanais né le 22 mars 1987, est entré irrégulièrement en France le 14 mars 2018 selon ses déclarations. En dépit de deux précédentes obligations de quitter le territoire français en date des 5 mars 2020 et 28 février 2022, l'intéressé s'est maintenu irrégulièrement en France. Par deux arrêtés du 14 février 2024 dont M. C demande l'annulation, le préfet de la Haute-Vienne a respectivement prononcé à son encontre une obligation quitter le territoire français et une assignation à résidence d'une durée de quarante-cinq jours.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Selon l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, " dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes du second alinéa de l'article 61 du décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 pris pour l'application de ces dispositions : " l'admission provisoire est accordée par la juridiction compétente ou son président ou par le président de la commission mentionnée à l'article L. 432-13 ou à l'article L. 632-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur cette requête, d'admettre à titre provisoire M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. En premier lieu, Mme A D, directrice de cabinet du préfet de la Haute-Vienne et signataire des deux arrêtés du 14 février 2024 dont l'annulation est demandée, bénéficie d'une délégation de signature du préfet de la Haute-Vienne en date du 21 août 2023, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs spécial n° 87-2023-130 du même jour, à l'effet notamment de signer en cas d'absence ou d'empêchement du secrétaire général de la préfecture " les arrêtés, décisions et actes pris sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ". Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ". Pour l'application des stipulations précitées, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

6. Le requérant fait valoir qu'il est entré en France au mois de mars 2018 avec son épouse, que ses deux enfants de 11 et 4 ans sont scolarisés et que l'interdiction de retour dont est assortie son obligation de quitter le territoire français aura pour effet de le priver de l'exercice de ses prérogatives de père. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que son épouse, également de nationalité albanaise, fait, elle aussi, l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai dont il n'est pas établi qu'elle aurait fait l'objet d'un recours devant le juge administratif. Le requérant n'établit pas davantage qu'il serait dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à l'âge de 31 ans et où ses enfants pourront être scolarisés. Enfin, et ainsi qu'il a été dit au point 1, M. C s'est soustrait à deux précédentes mesures d'éloignement. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet de la Haute-Vienne aurait porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, il y a lieu d'écarter le moyen tiré de la méconnaissance de la convention internationale des droits de l'enfant et de l'erreur manifeste d'appréciation.

7. En troisième lieu, l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants :/ () /5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public () ".

8. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. C est " défavorablement connu des services de police et justice " en raison d'infractions pour vol aggravé de carburant dans un véhicule le 13 mars 2019, circulation avec un véhicule terrestre à moteur sans assurance le 12 avril 2020, conduite d'un véhicule sans permis le 23 septembre 2021, violence avec usage ou menace d'une arme sans incapacité le 21 octobre 2021 et, de nouveau, conduite d'un véhicule terrestre à moteur sans assurance et sans permis le 7 mai 2022. En outre, si l'intéressé soutient qu'il n'a pas commis de nouvelles infractions depuis le 7 mai 2022, cette assertion est contredite par le procès-verbal d'audition de police du 14 février 2024 qui mentionne qu'il a été interpellé le 30 janvier 2024 pour infraction au code de la route. Il s'ensuit qu'en raison de la nature des infractions en cause, dont la réalité matérielle n'est pas contestée, de leur nombre et de leur fréquence, le préfet de la Haute-Vienne a pu, sans commettre d'erreur d'appréciation, estimer que la présence en France de M. C constituait une menace pour l'ordre public suffisante pour l'obliger à quitter le territoire français. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

9. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. C doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte.

Sur les frais du litige :

10. Les articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. C sollicite sur le fondement de ces dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3: Le présent jugement sera notifié à M. B C et au préfet de la Haute-Vienne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 février 2024 à 11h00.

Le magistrat désigné,

P.-M. HOUSSAISLa greffière en chef,

A. BLANCHON

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

La greffière en chef,

A. BLANCHON

No 2400277

if