Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400321
mardi 16 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2400321 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 1ère chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 23 février 2024, M. D B, représenté par Me Tierney-Hancock, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 25 janvier 2024 par lequel le préfet de la Haute-Vienne lui a retiré le bénéfice de la protection temporaire, a retiré son autorisation provisoire de séjour à ce titre, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il serait éloigné à l'expiration de ce délai ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne de réexaminer sa situation dans le délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir.
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;
Il soutient que les décisions :
- ont été prises par une autorité incompétente ;
- sont entachées d'une erreur de fait ;
- méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation.
La décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les dispositions de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense, enregistré le 18 mars 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.
M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 12 mars 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,
- la décision d'exécution n° (UE) 2022/382 du conseil de l'Union européenne en date du 4 mars 2022,
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Crosnier a été entendu au cours de l'audience publique à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. M. D B, ressortissant congolais né le 22 juin 1993, est, selon ses déclarations, entré en France le 27 février 2022 en provenance d'Ukraine, suite à l'offensive militaire russe contre ce pays. Il s'est vu délivrer le 25 mars 2022 une autorisation provisoire de séjour de six mois, renouvelée trois fois, en qualité de bénéficiaire de la protection temporaire accordée aux personnes déplacées d'Ukraine. Le 15 janvier 2024, il a sollicité le renouvellement de cette autorisation provisoire. Par son arrêté du 25 janvier 2024, le préfet de la Haute-Vienne lui a retiré le bénéfice de la protection temporaire, a retiré son autorisation provisoire de séjour à ce titre, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il serait éloigné à l'expiration de ce délai. M. B conteste ces décisions.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
2. En premier lieu, Mme A C, directrice de cabinet du préfet de la Haute-Vienne et signataire de l'arrêté contesté, bénéficie d'une délégation de signature du préfet de ce département en date du 21 août 2023, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs spécial n° 87-2023-130 du même jour, à l'effet notamment de signer en cas d'absence ou d'empêchement du secrétaire général de la préfecture " les arrêtés, décisions et actes pris sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ". Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte en litige manque en fait.
3. En deuxième lieu, aux termes des dispositions de l'article 2 de la décision d'exécution n° (UE) 2022/382 du conseil de l'Union européenne en date du 4 mars 2022 constatant l'existence d'un afflux massif de personnes déplacées en provenance d'Ukraine, au sens de l'article 5 de la directive 2001/55/CE, et ayant pour effet d'introduire une protection temporaire : " " Personnes auxquelles s'applique la protection temporaire / 1. La présente décision s'applique aux catégories suivantes de personnes déplacées d'Ukraine le 24 février 2022 ou après cette date, à la suite de l'invasion militaire par les forces armées russes qui a commencé à cette date : / () b) les apatrides, et les ressortissants de pays tiers autres que l'Ukraine, qui ont bénéficié d'une protection internationale ou d'une protection nationale équivalente en Ukraine avant le 24 février 2022 ; () ". Aux termes de l'article L. 581-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le bénéfice du régime de la protection temporaire est ouvert aux étrangers selon les modalités déterminées par la décision du Conseil de l'Union européenne mentionnée à l'article 5 de la directive 2001/55/CE du Conseil du 20 juillet 2001, définissant les groupes spécifiques de personnes auxquelles s'applique la protection temporaire, fixant la date à laquelle la protection temporaire entrera en vigueur et contenant notamment les informations communiquées par les Etats membres de l'Union européenne concernant leurs capacités d'accueil. ". L'article L. 581-8 du même code dispose : " L'étranger exclu du bénéfice de la protection temporaire ou qui, ayant bénéficié de cette protection, cesse d'y avoir droit, et qui ne peut être autorisé à demeurer sur le territoire à un autre titre, doit quitter le territoire français, sous peine de faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français. "
4. Il ressort des pièces du dossier que M. B a bénéficié à compter du 25 mars 2022 de la protection temporaire offerte aux ressortissants de pays tiers autres que l'Ukraine qui ont bénéficié d'une protection internationale équivalente en Ukraine avant le 24 février 2022. Toutefois, à l'occasion de sa demande de renouvellement de titre de séjour sur le fondement des dispositions rappelées au point précédent, le préfet de la Haute-Vienne a constaté que M. B ne bénéficiait pas d'un statut de réfugié en Ukraine mais qu'il en avait seulement fait la demande, et que, par voie de conséquence, il ne pouvait prétendre au bénéfice de la protection temporaire. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir que les décisions par lesquelles le préfet de la Haute-Vienne lui a retiré le bénéfice de la protection temporaire, a retiré son autorisation provisoire de séjour à ce titre, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il serait éloigné à l'expiration de ce délai sont entachées d'une erreur de fait.
5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
6. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré récemment en France. Célibataire et sans enfant, il ne justifie pas de son insertion dans la société française ni y avoir créé des liens suffisamment intenses et stables. Il n'établit pas ni même n'allègue ne plus disposer d'attaches familiales dans son pays d'origine dans lequel il a vécu jusqu'à l'âge de vingt-huit ans, avant son départ pour l'Ukraine. Dans ces conditions, les décisions qu'il conteste n'ont pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elles ont été prises, ni méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes raisons, elles ne sont pas entachées d'une erreur manifeste dans l'appréciation de leurs conséquences sur la situation personnelle de M. B.
7. En dernier lieu, contrairement à ce que soutient M. B, la décision lui refusant le renouvellement de son autorisation provisoire de séjour ne l'a pas privé de la possibilité de déposer une demande d'asile avant l'expiration du délai de trente jours. Par suite, compte tenu de sa date, celle-ci est sans influence sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.
8. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. B doit être rejetée, y compris ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D B et au préfet de la Haute-Vienne.
Délibéré après l'audience du 2 avril 2024, à laquelle siégeaient :
M. Artus, président,
M. Crosnier, premier conseiller,
M. Martha, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 avril 2024.
Le rapporteur,
Y. CROSNIER
Le président,
D. ARTUSLa greffière en chef,
A. BLANCHON
La République mande et ordonne
au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
La greffière en chef,
A. BLANCHON
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