Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400323
mardi 16 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2400323 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 1ère chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces enregistrées les 26 février 2024 et 11 mars 2024, M. A B, représenté par Me Dia, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 26 janvier 2024 par lequel le préfet de la Haute-Vienne lui a refusé le séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la date de notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat, la somme de 2 000 euros, à verser à son conseil, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que l'arrêté :
- méconnaît de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de l'accord franco-tunisien ;
- est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que la préfète n'a pas procédé à un examen approfondi de sa situation ;
- méconnaît l'article 27 de la loi n°2024-42 du 26 janvier 2024, relative au contrôle de l'immigration et l'amélioration de l'intégration ;
- est entaché d'une erreur de fait d'appréciation quant à sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 11 mars 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête comme non fondée.
Les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le tribunal était susceptible de fonder son jugement sur le moyen relevé d'office tiré de ce que le préfet ne pouvait se fonder sur les dispositions de l'article L. 435-1 code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour refuser de délivrer un titre de séjour en qualité de " salarié " à M. B dès lors que la délivrance d'un tel titre est entièrement régie par l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988, et qu'il y a lieu de substituer à cette base légale erronée celle tirée du pouvoir, dont dispose le préfet, de régulariser la situation d'un étranger.
M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 15 février 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié en matière de séjour et de travail ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Martha ;
- les conclusions de M. Houssais, rapporteur public ;
- et les observations de Me Dia, représentant M. B.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant tunisien, est entré en France en 2021 selon ses déclarations. Le 21 novembre 2023, il a sollicité un titre de séjour mention " salarié ". Par un arrêté du 26 janvier 2024, dont l'intéressé demande l'annulation, le préfet de la Haute-Vienne lui a opposé un refus, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi.
2. En premier lieu, aux termes de l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 : " Les ressortissants tunisiens désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent accord, reçoivent, après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention "salarié /(). Aux termes de l'article 11 du même accord : " Les dispositions du présent Accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux États sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'accord. / Chaque État délivre notamment aux ressortissants de l'autre État tous titres de séjour autres que ceux visés au présent accord, dans les conditions prévues par sa législation. ". Enfin, selon l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article L. 411-1. ".
3. Il est constant que M. B, lorsqu'il a présenté sa demande de titre de séjour, n'était pas titulaire d'un visa de long séjour visé conformément aux stipulations et dispositions précitées de l'accord franco-tunisien et du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le préfet pouvait à bon droit, pour ce seul motif, lui refuser la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " salarié ". Par suite, le moyen tenant à la méconnaissance de l'article 3 de l'accord franco-tunisien doit être écarté.
4. En deuxième lieu, il ressort des termes de l'arrêté critiqué, que pour rejeter la demande de titre de séjour présentée par M. B, le préfet de la Haute-Vienne s'est fondé sur les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La situation des ressortissants tunisiens étant néanmoins, régie exclusivement par l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 pour l'admission exceptionnelle au séjour sur son volet " salarié ", le préfet a méconnu le champ d'application de la loi.
5. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée.
6. En l'espèce, il y a lieu de substituer le pouvoir de régularisation discrétionnaire du préfet aux dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans l'exercice de ce pouvoir de régularisation, il appartient à l'autorité administrative, sous le contrôle du juge, d'examiner, notamment, si la qualification, l'expérience et les diplômes de l'étranger ainsi que les caractéristiques de l'emploi auquel il postule, de même que tout élément de sa situation personnelle dont il ferait état à l'appui de sa demande, tel que par exemple, l'ancienneté de son séjour en France, peuvent constituer, en l'espèce, des motifs exceptionnels d'admission au séjour.
7. Les seules circonstances que M. B, arrivé en France en 2021 ainsi qu'indiqué dans les écritures du requérant et titulaire d'un CAP de coiffure, ait travaillé depuis cette date en tant que coiffeur à temps partiel ou à temps plein dans différents salons de coiffure, dernièrement en contrat à durée indéterminée au sein de la SARL KING BARBER à Limoges pour 16 heures hebdomadaires, paye des impôts et n'ait jamais fait l'objet de condamnations pénales ne sont pas suffisantes, alors que l'intéressé ne justifie par ailleurs pas que le métier de coiffeur serait un métier " en tension ", pour considérer que le préfet, qui a examiné si la situation de M. B était de nature à justifier une régularisation, aurait commis une erreur manifeste d'appréciation dans l'exercice de son pouvoir discrétionnaire en refusant de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié ".
8. En troisième lieu, M. B est célibataire et sans enfant. Il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il disposerait d'attaches personnelles et familiales en France alors qu'au contraire vivent en Tunisie, pays dans lequel il a vécu la majeure partie de son existence, ses parents, son frère et sa sœur. Dans ces conditions, le préfet qui a examiné de façon suffisamment approfondie la situation personnelle et familiale de M. B tout comme son parcours professionnel ainsi que dit au point 7, n'a commis ni erreur de fait ni erreur d'appréciation de la situation de l'intéressé.
9. En dernier lieu, le requérant ne peut utilement se prévaloir de l'article 27 de la loi du 26 janvier 2024 relative au contrôle de l'immigration et l'amélioration de l'intégration, codifié à l'article L. 435-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, cette disposition n'étant entrée en vigueur que postérieurement à la date de la décision contestée.
10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 26 janvier 2024 doivent être rejetées et, par voie de conséquence, celles aux fins d'injonction et d'astreinte ainsi que celles présentées au titre des frais liés au litige.
D E C I D E :
Article 1er: La requête de M. B est rejetée.
Article 2:Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Haute-Vienne.
Délibéré après l'audience du 2 avril 2024 où siégeaient :
- M. Artus, président,
- M. Crosnier, premier conseiller,
- M. Martha, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 avril 2024.
Le rapporteur,
F. MARTHA
Le président,
D. ARTUS
La greffière en chef,
A. BLANCHON
La République mande et ordonne
au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
La greffière en chef,
A. BLANCHON
mf