Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400390

vendredi 15 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2400390
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11 mars 2024 et un mémoire complémentaire enregistré le 13 mars 2024, M. C G, représenté par Me Gabes, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 mars 2024 par lequel le préfet de la Dordogne l'a assigné à résidence dans ce département pendant quarante-cinq jours à son domicile, d'y être présent tous les jours entre 6 heures et 7 heures du matin, avec obligation de se présenter au commissariat de police de Périgueux les lundi, mercredi et vendredi entre 7 heures et 8 heures sauf les jours fériés ;

2°) d'enjoindre au Préfet de la Corrèze d'examiner la demande de titre de séjour du requérant et de lui délivrer un certificat de résidence mention " salarié " ou autre dans le délai de

deux mois à compter de la notification de la décision à intervenir et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler pendant cette période ; d'assortir cette injonction d'une astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros à verser au requérant sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'un défaut de motivation qui révèle un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- il est entaché d'un défaut de base légale car il a déposé une demande d'admission exceptionnelle au séjour à la préfecture de la Corrèze le 14 novembre 2023 dont l'examen est en cours d'instruction ; il vit en France depuis le 20 juillet 2020 où il s'est toujours inséré par le travail et personnellement ;

- il est entaché d'un défaut d'examen approfondi de sa situation car la CPN de Périgueux a refusé de prendre en considération les éléments justificatifs de ses démarches de régularisation de sa situation en France dont sa demande d'admission exceptionnelle au séjour ;

- il est illégal en tant que le préfet a fondé sa décision sur une construction sémantique subjective et a méconnu l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui ne l'autorisait pas à fonder sa décision sur une obligation de quitter le territoire français prise plus d'une année auparavant, et les articles L. 722-3, L. 731-11, L. 732-1, L. 732-3, L. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers en France car il justifie de son droit à une admission exceptionnelle au séjour ; l'obligation de quitter le territoire français avait été prise à la suite d'un contrôle d'identité alors qu'il était sur son lieu de travail ; le préfet ne pouvait pas légalement se fonder sur l'existence d'une interdiction de retour sur le territoire français assortissant une obligation de quitter le territoire français caduque depuis le 6 juillet 2023 ; l'existence d'une obligation de quitter le territoire français ou d'une interdiction de retour ne s'oppose pas à l'obtention d'un titre de séjour ; il remplit les conditions pour obtenir une admission exceptionnelle au séjour car il perçoit un salaire de 1600 euros mensuels nets et travaille auprès d'une entreprise très satisfaite de lui ; il contribue au rayonnement économique de la France ; il est très bien inséré dans la société française, très respectueux des lois de la République et n'a jamais commis aucun acte répréhensible ; il souhaite s'établir en Corrèze ; il satisfait à toutes les conditions posées par la circulaire " Valls " du 28 novembre 2012 , l'article L. 5221-20 du code du travail, et les articles L. 421-1 et L. 421-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers en France ;

- il est illégal en tant que le préfet a recouru au paralogisme et à un sofisme " argumentum ad hominem " ;

- il est entaché d'une violation directe de la loi dès lors que le préfet a pris sa décision alors que le contexte est favorable à sa régularisation au regard des critères de la circulaire dite " Valls " du 28 novembre 2012 ;

- il méconnaît son droit à mener une vie privée et familiale qui n'a pas été suffisamment examiné par le préfet en méconnaissance des articles L. 423-3-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et L. 613-2 du même code ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et de libertés fondamentales dès lors qu'il vit en France depuis 2020 où il est très bien intégré, travaille et poursuit un projet professionnel ; il a noué un tissu de liens intenses en France aussi bien sur le plan professionnel que personnel.

La procédure et l'avis d'audience ont été communiqués au préfet de la Dordogne qui n'a pas produit de mémoire en défense dans le délai imparti.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié entre le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République algérienne démocratique et populaire relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour des ressortissants algériens et de leurs familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Limoges a désigné Mme Khéra Benzaïd, magistrate, pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1, R. 776-15 et R. 777-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique à laquelle le préfet de la Dordogne n'était ni présent ni représenté :

- le rapport de Mme Benzaïd ;

- les observations de M. G qui n'était pas assisté de son conseil ; il tient à souligner qu'il est titulaire d'un bail d'habitation à Tulle et n'a aucun domicile fixe à Périgueux ; il indique que dès lors qu'il a été interpellé le 9 mars 2024 alors qu'il se rendait à la fourrière au profit de son employeur sans être autorisé à exercer une activité professionnelle sur le territoire français, ce dernier avait immédiatement mis un terme à leur relation de travail, et avait récupéré les clefs du logement le laissant dépourvu de tout domicile et de toute source de revenus à Périgueux ; il indique que l'assignation à résider à Périgueux l'obligera donc à vivre dans la rue et sera une source de précarisation réelle et rapide de sa situation tandis que son appartement à Tulle pour lequel il paie un loyer et des charges restera vide ; il est bien intégré, a toujours été très respectueux des lois de la République et est titulaire d'un récépissé de demande d'admission exceptionnelle au séjour ; son projet de vie est de construire définitivement sa vie en Corrèze, obtenir un droit au séjour et travailler dans un secteur en tension.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Vu la note en délibéré produite par le préfet de la Dordogne le 14 mars 2024 à 13h55.

Considérant ce qui suit :

1. M. G est un ressortissant algérien né en 1993. Par un arrêté du 5 juillet 2022, le préfet du Tarn a obligé M. G à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire. Par un arrêté du 14 mars 2024, le préfet de la Dordogne l'a assigné à résidence dans ce département pendant quarante-cinq jours à son domicile, d'y être présent tous les jours entre 6 heures et 7 heures du matin, avec obligation de se présenter au commissariat de police de Périgueux les lundi, mercredi et vendredi entre 7 heures et 8 heures sauf les jours fériés. M. G demande au tribunal d'annuler cet arrêté du 14 mars 2024.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa version applicable à la date de la décision attaquée : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; ()". Aux termes de l'article R. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger en application des articles L. 731-1, L. 731-3, L. 731-4 ou L. 731-5 définit les modalités d'application de la mesure : 1° Elle détermine le périmètre dans lequel il est autorisé à circuler muni des documents justifiant de son identité et de sa situation administrative et au sein duquel est fixée sa résidence ; 2° Elle lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés ; 3° Elle peut lui désigner une plage horaire pendant laquelle il doit demeurer dans les locaux où il réside. ".

3. Si les décisions d'assignation à résidence prévues par les dispositions précitées de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne sont pas assimilables à des mesures privatives de liberté, elles doivent être, dans leur principe comme dans leurs modalités, adaptées, nécessaires et proportionnées aux finalités qu'elles poursuivent.

4. Par l'arrêté attaqué, le préfet de la Dordogne a assigné M. G à résidence dans le département de la Dordogne et notamment à être présent tous les jours entre 6 heures et 7 heures du matin dans un logement situé au n°44 rue Michel Roulland à Périgueux (24000). Toutefois, dans son arrêté le préfet de la Dordogne précise que cette adresse correspond au " logement fourni pour une période de 6 à 8 mois par son employeur ". Or, M. G a rappelé à l'audience que dès lors qu'il avait été interpellé le 9 mars 2024 alors qu'il se rendait à la fourrière au profit de son employeur sans être autorisé à exercer une activité professionnelle sur le territoire français, ce dernier avait immédiatement mis un terme à leur relation de travail, et avait récupéré les clefs du logement le laissant dépourvu de tout domicile et de toute source de revenus à Périgueux. En revanche, M. G établit par les factures qu'il apporte au dossier qu'il dispose d'un logement fixe situé au n°13 rue du docteur A F à Tulle (19000). Par suite, en décidant d'assigner à résidence M. G en Dordogne au motif qu'il y disposait d'un logement mis à sa disposition par la société qui l'employait illégalement et alors que M. G dispose d'un domicile fixe dans le département de la Corrèze, le préfet de la Dordogne a fait une inexacte application des dispositions de l'article R. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 10 mars 2024 par lequel le préfet de la Dordogne a assigné à résidence M. G sur le territoire du département de la Dordogne, doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte

6. A supposer que les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte présentées par M. G soient simplement entachées d'erreurs de plume, il convient de préciser que le motif d'annulation retenu n'implique pas que l'annulation de l'arrêté portant assignation à résidence soit assortie des mesures d'injonction et d'astreinte demandées par M. G.

Sur les frais liés au litige :

7. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, la somme de 1 200 euros à M. G en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 10 mars 2024 par lequel le préfet de la Dordogne a assigné à résidence M. G sur le territoire de ce département est annulé.

Article 2 : L'Etat versera à M. G la somme de 1200 (mille deux cents) euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. G est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. G et au préfet de la Dordogne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 mars 2024 à 16h30 heures.

La magistrate désignée,

K. BENZAID La greffière,

M. DELAGE

La République mande et ordonne

au préfet de la Dordogne en ce qui la concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour Le greffier en chef,

La greffière,

M. DELAGE

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