Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400626

mardi 2 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2400626
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Limoges a rejeté la requête de M. B, ressortissant ivoirien, qui contestait le refus de titre de séjour et l'obligation de quitter le territoire français pris par le préfet de la Haute-Vienne. Le tribunal a estimé que la décision ne méconnaissait ni l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, compte tenu de l'absence de liens familiaux stables et intenses en France et de la possibilité de reconstituer sa vie familiale en Côte d'Ivoire. Les autres moyens, y compris le vice de procédure, ont été écartés comme infondés.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11 avril 2024, M. A D B, représenté par Me Marty, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 26 janvier 2024 par lequel le préfet de la Haute-Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne de lui délivrer un titre de séjour et de travail ou de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros à verser à son conseil sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

- cette décision est entachée d'un vice de procédure tenant à la méconnaissance par le préfet des dispositions prévues par l'article R. 40-29 du code de procédure pénale.

- elle méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français qui doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour, est entachée d'une erreur de droit en ce que le préfet n'a pas fait usage de son pouvoir d'appréciation, méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 mai 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête comme non fondée.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 12 mars 2024.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Martha a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant ivoirien né en 2005, est entré en France le 07 juillet 2019 sous couvert d'un visa court séjour Schengen valable du 26 juin 2019 au 25 juin 2020 à l'âge de quatorze ans avec ses deux frères. Il demande l'annulation de l'arrêté du 26 janvier 2024 par lequel le préfet de la Haute-Vienne a refusé de l'admettre au séjour au titre de la vie privée et familiale, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi.

Sur le refus de titre de séjour :

2. En premier lieu , aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ". Et aux termes de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

3. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré en France en 2019, à l'âge de 14 ans, avec ses deux frères. Il a été pris en charge par sa tante jusqu'en 2021. Si l'intéressé se prévaut de la présence en France de ses deux frères, il n'est pas contesté que son frère ainé est en situation irrégulière et a fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français le 3 août 2023 et que son frère cadet vit à Créteil chez sa tante, sans que le requérant ne justifie de l'intensité ni même de la régularité des liens qu'il entretiendrait avec les membres de sa fratrie. Par ailleurs, l'intéressé qui, pour l'année scolaire 2023-2024 indique redoubler sa terminale, ne témoigne pas d'un investissement scolaire suffisant, ses bulletins relatifs à l'année scolaire 2022-23 produits par le préfet faisant état d'une majorité de notes très en dessous de la moyenne, de nombreuses absences non justifiées et d'un manque d'implication dans le travail. Dans ces conditions, malgré sa durée de présence sur le territoire et alors que M. B ne démontre pas être dépourvu de toutes attaches personnelles et familiales dans son pays d'origine où vivent notamment ses parents qui procèdent régulièrement à des virements bancaires à son profit, le préfet de la Haute-Vienne, en refusant de lui délivrer un titre de séjour, n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale, tel qu'il est garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Pour les mêmes motifs, M. B n'est pas fondé à soutenir que le préfet de la Haute- Vienne aurait commis une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de sa décision sur sa situation personnelle.

4. En second lieu, aux termes de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale : " I.- Dans le cadre des enquêtes prévues à l'article 17-1 de la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995, aux articles L. 114-1 () du code de la sécurité intérieure (), les données à caractère personnel figurant dans le traitement qui se rapportent à des procédures judiciaires en cours ou closes () peuvent être consultées, sans autorisation du ministère public, par : / () / 5° Les personnels investis de missions de police administrative individuellement désignés et spécialement habilités par le représentant de l'Etat () ".

5. Si les actes administratifs doivent être pris selon les formes et conformément aux procédures prévues par les lois et règlements, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable, suivie à titre obligatoire ou facultatif, n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou qu'il a privé les intéressés d'une garantie.

6. Le requérant soutient que le refus de titre de séjour attaqué est illégal faute pour l'autorité préfectorale d'avoir saisi les services compétents de police judiciaire ou ceux du procureur de la République d'une demande d'information sur les suites judiciaires le concernant, conformément aux dispositions du I de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale.

7. Il ressort des mentions de la décision en litige que pour refuser de délivrer un titre de séjour à M. B sur le fondement des dispositions citées au point 2, le préfet de la Haute-Vienne s'est notamment fondé, au titre de l'insuffisance d'intégration de M. B dans la société française, sur les données figurant au fichier dit " traitement d'antécédents judiciaires " (Taj) en relevant que l'intéressé avait été mis en cause dans deux procédures judiciaires ouvertes pour acquisition, détention, transport, offre ou cession non autorisée de stupéfiants au vu de faits commis le 16 juin 2022 d'une part, pour usage illicite de stupéfiants au vu de faits commis le 22 juillet 2023, d'autre part. Or, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet aurait saisi les services compétents de police judiciaire ou ceux du procureur de la République d'une demande d'information en application des dispositions du I de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale.

8. Toutefois, pour retenir que l'intéressé ne justifiait pas d'une réelle intégration dans la société française, le préfet s'est également fondé sur la circonstance que l'intéressé ne démontrait pas un investissement scolaire suffisant, la lecture de ses bulletins de notes faisant état de résultats moyens, d'une attitude désinvolte et de nombreuses absences au cours de l'année scolaire 2022/2023 avec 71 demi-journées d'absence dont 32 non justifiées. Dans ces conditions, et alors d'une part que cette dernière constatation n'est pas sérieusement contestée par le demandeur, d'autre part que le préfet de la Haute-Vienne a également retenu à raison, ainsi qu'il résulte de ce qui a été dit au point 3, que " l'intensité et l'ancienneté de ses attaches familiales ne caractérisent pas un ancrage territorial durable et véritable en France ", le vice de procédure invoqué par le requérant n'a exercé aucune influence sur le sens de la décision en litige et ne l'a pas privé d'une garantie. Par suite, le moyen tiré du défaut de demande d'information sur les suites judiciaires concernant les faits de délinquance pour lesquels M. B était mis en cause dans le Taj conformément aux dispositions du I de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale doit être écarté.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

9. En premier lieu, l'illégalité de la décision par laquelle le préfet de la Haute-Vienne a refusé de délivrer un titre de séjour à M. B n'étant pas établie, le moyen tiré de ce que la décision l'obligeant à quitter le territoire français serait, par voie de conséquence, illégale, ne peut qu'être écarté.

10. En deuxième lieu, il ne ressort ni des motifs de l'arrêté en litige ni des autres pièces du dossier que le préfet de la Haute-Vienne se serait cru tenu, sans faire usage de son pouvoir d'appréciation, d'assortir sa décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour d'une obligation de quitter le territoire français.

11. En troisième lieu, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 3.

12. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. B doit être rejetée, y compris ses conclusions aux fins d'injonction et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er: La requête de M. B est rejetée.

Article 2: Le présent jugement sera notifié à M. A D B et au préfet de la Haute-Vienne.

Délibéré après l'audience du 18 juin 2024 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- M. Martha, premier conseiller,

- M. Boschet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juillet 2024.

Le rapporteur,

F. MARTHA

Le président,

N. NORMAND

La greffière,

M. C

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le greffier en chef

La greffière

M. C

cg