Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400632
vendredi 19 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2400632 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
I. Par une requête enregistrée le 11 avril 2024 sous le n° 2400631, M. B A, représenté par Me Maret, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 9 avril 2024 par lequel le préfet de la Haute-Vienne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 600 euros à verser à son conseil sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- elle est signée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle a été prise au terme d'une procédure irrégulière dès lors qu'elle n'a pas été précédée d'une procédure contradictoire ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen approfondi de sa situation personnelle ;
- elle contrevient à son droit au respect de sa vie privée et familiale protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est illégale en raison de l'illégalité du refus de séjour.
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an :
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour et de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
Par un mémoire en défense, enregistré le 16 avril 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête comme non fondée.
II. Par une requête enregistrée le 11 avril 2024 sous le n° 2400632, M. B A, représenté par Me Maret, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 9 avril 2024 par lequel le préfet de la Haute-Vienne a prononcé son assignation à résidence.
Il soutient que :
- il est signé par une autorité incompétente ;
- il est insuffisamment motivé ;
- il est entaché d'un défaut d'examen approfondi de sa situation personnelle ;
- il est entaché d'erreur d'appréciation en ce qu'il n'est pas justifié ;
- il contrevient à son droit au respect de sa vie privée et familiale protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
Par un mémoire en défense, enregistré le 16 avril 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête comme non fondée.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Pierre-Marie Houssais, premier conseiller, pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1, R. 776-15 et
R. 777-1 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. D a été entendu au cours de l'audience publique.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. B A, né le 3 mai 1994, est entré irrégulièrement en France le 2 juillet 2021 selon ses déclarations. Le 9 avril 2024, M. A a été interpellé à l'occasion d'un contrôle d'identité qui a révélé qu'il était en situation irrégulière. Par deux arrêtés du 9 avril 2024, le préfet de la Haute-Vienne a prononcé à son encontre, d'une part une obligation de quitter le territoire français sans délai assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an et a fixé le pays de renvoi, d'autre part une assignation à résidence dans le département de la Haute-Vienne pour une durée de quarante-cinq jours du 10 avril au 25 mai 2024. M. A demande l'annulation de ces deux arrêtés du 9 avril 2024.
Sur la jonction :
2. Les requêtes n° 2400631 et n° 2400632 concernent un même requérant et présentent à juger des questions semblables qui ont fait l'objet d'une instruction commune. Dès lors, il y a lieu de les joindre pour statuer par un même jugement.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne l'arrêté du 9 avril 2024 portant obligation de quitter le territoire français sans délai et interdiction de retour d'une durée d'un an :
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
3. En premier lieu, Mme C E, directrice de cabinet de la préfecture de la Haute-Vienne et signataire de l'arrêté contesté, bénéficie d'une délégation de signature du préfet de la Haute-Vienne en date 21 août 2023, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs n° 87-2023-130 du même jour, à l'effet notamment de signer en cas d'absence ou d'empêchement du secrétaire général de la préfecture " les arrêtés, décisions et actes pris sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ". Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit être écarté.
4. En deuxième lieu, l'arrêté contesté comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.
5. En troisième lieu, si, ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé dans ses arrêts C 166/13 et C-249/13 des 5 novembre et 11 décembre 2014, le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour, il n'implique pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.
6. Le requérant, qui se borne à soutenir que son droit d'être entendu a été méconnu, ne précise pas en quoi il disposait d'informations pertinentes tenant à sa situation personnelle qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise la mesure d'assignation et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à y faire obstacle alors, au demeurant, qu'il a pu, lors de son audition par la gendarmerie le 9 avril 2024, présenter ses observations éventuelles. Par suite, le moyen tiré du défaut de procédure contradictoire préalable doit être écarté.
7. En quatrième lieu, il résulte des termes mêmes de l'arrêté en litige que, contrairement aux allégations du requérant, le préfet de la Haute-Vienne a procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. A avant de prendre la décision contestée. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen approfondi doit être écarté.
8. En cinquième lieu, l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". L'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour () / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français () ".
9. Il ressort des pièces du dossier que M. A ne justifie pas d'une entrée régulière sur le territoire français à la date du 2 juillet 2021 à laquelle il déclare être entré en France. En outre, il ressort du procès-verbal d'audition de l'intéressé par la gendarmerie le 9 avril 2024 que M. A a manifesté son intention de ne pas retourner dans son pays d'origine.
10. En sixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". L'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs au regard de ceux conservés dans son pays d'origine.
11. En l'espèce, M. A fait valoir qu'il réside en France depuis 2021 et qu'il y travaille, qu'il vit en couple et que désormais ses attaches familiales sont en France. Il ressort toutefois des pièces du dossier que son entrée sur le territoire français est récente, qu'il a déclaré lors de son audition par la gendarmerie le 9 avril 2024 qu'il était célibataire et qu'il n'apporte aucun élément de nature à établir la réalité de la vie de couple dont il se prévaut dans ses écritures. Enfin, l'intéressé n'établit pas être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à l'âge de 27 ans et où résident ses parents et ses deux sœurs. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
12. En septième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".
13. Il est constant que M. A n'a pas présenté de demande de titre de séjour depuis son entrée irrégulière en France. Dès lors, il n'est pas fondé à soutenir que le préfet a commis une erreur de droit en ne procédant pas à un examen d'un éventuel droit au séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions ne peut qu'être écarté. Pour les mêmes motifs, l'intéressé ne peut utilement invoquer l'illégalité par voie d'exception du refus du titre de séjour.
S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
14. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'exception d'illégalité des décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français invoqué à l'encontre de la décision portant interdiction de retour sur le territoire doit être écarté.
15. En second lieu, l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".
16. Pour justifier sa décision portant interdiction de retour sur le territoire français, le préfet de la Haute-Vienne s'est fondé sur la circonstance que l'entrée en France de M. A était récente, qu'il ne justifiait de la réalité de sa vie de couple, laquelle au demeurant serait récente, que ses liens personnels et familiaux en France n'étaient pas anciens, intenses et stables, qu'il n'était pas dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à 27 ans et où vivent encore ses parents et ses deux sœurs, enfin qu'il ne justifiait pas avoir fait preuve d'une réelle volonté d'intégration, se référant à cet égard à l'absence de démarches pour régulariser sa situation depuis son entrée sur le territoire national. Il s'ensuit que le moyen tiré de ce que cette décision porterait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale doit être écarté.
En ce qui concerne l'arrêté du 9 avril 2024 portant assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours :
17. En premier lieu, et pour les mêmes motifs que ceux mentionnés aux points 4, 5 et 6, les moyens tirés de l'incompétence du signataire de la décision litigieuse, de son insuffisante motivation et du défaut d'examen approfondi de la situation du requérant doivent être écartés.
18. En deuxième lieu, le préfet de la Haute-Vienne, qui a relevé dans son arrêté que M. A présentait des garanties de représentation suffisantes et que l'exécution de l'obligation de quitter le territoire dont il fait l'objet demeure une perspective raisonnable, a ainsi explicité les motifs de nature à justifier la mesure d'assignation à résidence litigieuse. Si l'intéressé soutient également qu'une assignation à résidence " doit rester exceptionnelle et n'est absolument pas justifiée en l'espèce ", il n'assortit pas son moyen de précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé. Dans ces conditions, M. A n'est pas fondé à faire valoir que l'arrêté qui prononce son assignation à résidence est entaché d'une erreur d'appréciation.
19. En dernier lieu, en se bornant à faire état qu'il vit en France depuis 2021, qu'il travaille depuis lors et vit en couple, M. A n'apporte aucun élément de nature à établir que la décision litigieuse porterait une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale. Par suite, le moyen tiré d'une méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté.
20. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions en annulation présentées par M. A contre les arrêtés du préfet de la Haute-Vienne du 9 avril 2024, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : Les requêtes n° 2400631 et n° 2400632 sont rejetées.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de la Haute-Vienne.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 avril 2024 à 15h30
Le magistrat désigné,
P.-M. DLa greffière en chef,
A. BLANCHON
La République mande et ordonne
au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
Pour le greffier en chef,
I. FADERNE
Nos 2400631,240063if